Monde

L’Afrique du Sud racontée par ses vins

Mike Steinberger , mis à jour le 08.09.2010 à 10 h 28

Pour comprendre l'Afrique du Sud, rien de tel que son vin, bien à l'image du pays: passionnant mais complexe.

En 2006, j’ai profité des Jeux olympiques d’hiver de Turin pour faire un article sur le cépage barbera. Je m’étais alors promis de ne plus jamais me servir d’un évènement sportif international pour introduire une chronique œnologique: ce type d’accroche me paraissait trop prévisible, trop banal. Mais à l’approche du Mondial 2010, j’ai eu comme une faiblesse. Si je laissais passer cette occasion de parler des vins sud-africains, il me faudrait attendre la Coupe du monde de 2018 (le pays organisateur n’a pas encore été choisi) avant de pouvoir à nouveau tirer parti d’une compétition quadriennale. Les Jeux olympiques de 2012 se tiendront à Londres; les Jeux d’hivers de 2014 à Sotchi (Russie), et Rio de Janeiro les accueillera en 2016. La décennie promettait donc d’être frustrante pour les journalistes du vin follement épris de sport.

Mes bonnes résolutions avaient déjà vacillé sur leurs bases quelques mois auparavant, lorsque j’étais tombé sur un article racontant la guerre farfelue qui opposait les babouins amateurs de raisin aux viticulteurs d’Afrique du Sud (ces derniers utilisant des vuvuzelas pour repousser l’envahisseur). Et maintenant que la compétition est terminée, je ne résiste plus à la tentation de vous parler du vin de ce pays. Car si le Mondial 2010 a permis de célébrer la nouvelle Afrique du Sud (celle de l’après-apartheid), le marché du vin sud-africain nous permet de mieux comprendre ce pays: il symbolise tout le chemin parcouru, mais nous rappelle que les obstacles à franchir sont encore nombreux.

Comprendre l'Afrique du Sud, c'est connaître l'histoire de son vin

L’Afrique du Sud et le vin? Une longue histoire, faite de hauts et de bas. Au XVIIIe et au XIXe siècles, le Constantia, ou vin de Constance (vin de dessert sud-africain produit à base de muscat) était un élixir très prisé, et jouissait d’une forte demande internationale. Mais de manière générale, le pays a produit beaucoup de vins mineurs. Ce fut tout particulièrement vrai à l’époque de l’apartheid. La réglementation était si restrictive qu’elle favorisait les grandes coopératives productrices de piquette aux dépens des viticulteurs plus modestes et plus consciencieux; l’isolement international de l’Afrique du Sud fit le reste. L’industrie du vin illustrait par ailleurs toute la perversité de la ségrégation raciale. Les propriétaires de vignobles étaient bien entendu tous blancs, et la tradition voulait que les ouvriers reçoivent une partie de leur salaire en bouteilles de vin. Cette pratique (appelée «dop system») a contribué au désordre social qui régnait alors dans les communautés d’ouvriers viticoles, et au grand nombre de cas de syndromes d’alcoolisation fœtale chez leurs enfants.

En 1994, la fin de l’apartheid a offert à cette industrie une chance de se réinventer –une chance qu’elle s’est empressée de saisir. Les vignerons étaient à nouveau capables (et se trouvaient dans la nécessité) de rivaliser avec la production mondiale; ils avaient désormais accès aux toutes dernières technologies viticoles et au savoir-faire des meilleurs professionnels. La qualité des pratiques viticoles et des produits finis s’en trouva grandement améliorée. Les vins de qualité inférieure furent remplacés, le rendement viticole, réduit; on déploya de vrais efforts pour bien marier sols et cépages (à l’époque de l’apartheid, la plantation se faisait le plus souvent au petit bonheur la chance).

La qualité fit un bond en avant, et les vins sud-africains rencontrèrent un réel succès à l’étranger. En 1992, l’Afrique du Sud exportait moins de 50 millions de litres de vin; elle en vend désormais plus de 500 millions par an à l’étranger, ce qui fait du pays le neuvième producteur au monde. Les Britanniques sont les plus fervents amateurs: 12% des vins vendus au Royaume-Uni viennent d’Afrique du Sud, contre 1% des vins importés aux Etats-Unis.

Le vin sud-africain, multiple, est de bonne qualité

La plupart des vignobles (ou «winelands») se trouvent dans la région montagneuse du Cap-Occidental, où se rejoignent les océans Atlantique et Indien et où l’on retrouve un climat méditerranéen. Située juste à l’est du Cap, la ville de Stellenbosch est réputée comme étant la meilleure région viticole du pays, avec la présence de plusieurs domaines prestigieux. L’Afrique du Sud échappe pour l’instant au syndrome dit de «la saveur du moment», qui veut qu’un cépage populaire finisse par supplanter tous les autres (comme le sauvignon blanc en Nouvelle-Zélande).

Les vignerons ont su tirer parti de la diversité des sols et des microclimats du Cap-Occidental, ce qui leur a permis d’expérimenter plusieurs cépages sans avoir à suivre une quelconque mode. Le chenin est généralement considéré comme étant le premier cépage blanc du pays, mais il existe d’excellents chardonnay et autres sauvignons. Parmi les rouges, le «pinotage» (une variété locale, issue d’un mélange de pinot noir et de cinsault) a été éclipsé par le cabernet sauvignon et le shiraz (ou «syrah»). Ce dernier est (selon la plupart des observateurs) en passe de devenir le cépage rouge emblématique de l’Afrique du Sud, mais le pays produit également de très bons cabernets. Certains vignerons s’essaient à l’autre cabernet (le cabernet franc) avec succès. On caresse même l’espoir d’y travailler du pinot noir, cépage capricieux entre tous. Ainsi, en évitant de se cantonner à un cépage en particulier, l’Afrique du Sud est parvenue à se faire connaître à la fois pour la qualité et pour la diversité de ses vins.

Pas assez de patrons noirs?

Malgré ce succès récent, l’industrie vinicole sud-africaine n’est pas complètement parvenue à tirer un trait sur le passé. La plupart des employés sont des gens de couleur, mais les Blancs possèdent la quasi-totalité des vignobles. Et cette situation demeure une source de tensions. Au début de l’année, une compagnie minière nationalisée (l’African Exploration, Mining, and Finance Corporation) a du renoncer à un projet controversé: elle prévoyait d’extraire du minerai dans la région du Cap-Occidental, ce qui aurait menacé plusieurs vignobles réputés.

L’interruption du projet rassura grandement les responsables des exploitations menacées; mais si l’on en croit un article paru dans l’excellent magazine britannique The World of Fine Wine, les projets d’extractions minières visant les terres viticoles sont symptômatiques des tensions sous-jacentes opposant la majorité noire à la tradition viticole sud-africaine; une tradition qui plonge ses racines dans le passé colonial, et dont les détenteurs sont presque tous blancs. L’article brosse un tableau alarmant de l’aspect politique de l’industrie viticole sud-africaine: la lenteur du processus de redistribution des terres frustre de plus en plus la communauté noire, et le florissant secteur du vin est devenu le parfait symbole de cet échec. Les vignerons sud-africains ont aggravé leur cas en omettant de s’adresser aux consommateurs noirs; pour beaucoup de Noirs, l’industrie du vin dans son ensemble n’est plus que l’emblème d’une époque haïe.

Certains pensent que l’importance de l’affaire de la compagnie minière a été exagérée; Andre Shearer est de ceux-là. Shearer est originaire de Johannesburg; sa société, Cape Classics, importe des vins sud-africains aux Etats-Unis depuis le début des années 1990. L’industrie viticole sud-africaine est lucrative, et elle emploie environ 300.000 personnes; le gouvernement n’aurait aucun intérêt à sacrifier plusieurs vignobles prestigieux pour y extraire du minerai –et ce d’autant plus qu’il existe d’autres gisements potentiels. Shearer admet l’existence d’un problème communautaire: «l’industrie est beaucoup trop blanche.» Il affirme toutefois qu’il n’existe pas de solution immédiate. Selon lui, il serait contreproductif de confier des exploitations à des viticulteurs noirs sans leur donner l’expertise et les ressources nécessaires pour réussir sur un marché particulièrement concurrentiel. «Nous ne voulons pas envoyer les gens au casse-pipe, affirme-t-il. Il faudrait mettre l’accent sur l’enseignement, sur la transmission, et sur le transfert progressif de propriété. Les gestes symboliques, ça ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse, c’est la qualité du vin.»

Il y a déjà de bons vins en Afrique du Sud, et si le climat socio-économique de l’industrie viticole demeure plus que tendu, la qualité générale des vignobles est, elle, plutôt encourageante. Bien des vins souffrent encore de divers excès, un défaut partagé par bien des crus australiens et néo-zélandais (vins trop «mûrs», trop «boisés»); d’autres, tout en retenue, sont à l’inverse nettement plus agréables. Les meilleurs marient d’exubérants arômes de fruits à une minéralité prononcée, caractéristique des vins du Vieux Monde.

Prenez le cas des vins d’Hamilton Russel, mon producteur sud-africain préféré. Son vignoble se situe aux portes d’un village de pêcheurs, dans l’appellation Waker Bay (c’est apparemment l’exploitation viticole la plus au sud du pays). Il y produit l’un des meilleurs pinots noirs du Nouveau Monde: un vin subtil et élégant, aux accents terrestres très bordelais. Je recommande également leur chardonnay. J’ai goûté au millésime 2007 de ces deux cépages; leurs 2008 sont disponibles à la vente (44$ le pinot, 31$ le chardonnay).

Des vins proches des bordeaux

Parmi les vins dégustés dans le cadre de cet article, le De Toren Fusion V millésime 2007 (44,99$) m’a véritablement impressionné. C’est un assemblage à la bordelaise: cabernet sauvignon, merlot, cabernet franc, malbec et petit verdot. Arômes de cassis, de tabac, de cèdre et de vanille, la ressemblance avec les vins de Bordeaux est frappante au nez comme en bouche. S’y ajoute une finesse proche de celle du clairet, que je trouve particulièrement séduisante. Le Raats Cabernet Franc 2007 (29,99$) sort lui aussi du lot. Au nez, c’est un cabernet franc classique: fragrances de myrtille, de gibier et de touches végétales; il est doté d’une belle minéralité, d’une bonne profondeur aromatique, et d’une structure qui lui permettra de bien vieillir.

J’ai également un faible pour le Rudi Schultz Syrah (36,99$), qui semble lui aussi avoir un pied dans le Vieux Monde et un autre dans le Nouveau. Ses riches arômes de myrtille sont rehaussés par des notes de gibier, de minéraux et de poivre. Des tanins mûrs et ronds complètent un vin qui explique, à lui seul, l’engouement pour le syrah (ou «Shiraz») sud-africain.

L’Afrique du Sud produit également d’excellents vins à des prix plus abordables. Le Mulderbosch Chenin Blanc 2009 (13,99$) en est un parfait exemple. Des fragrances de fleurs d’oranger, de citron vert et de lanoline émanent du verre, avant de laisser place à un vin riche d’arômes de fruits mûrs et succulents, saupoudrés de notes minérales. Le Ken Forrester PetitChenin Blanc 2009 (11$) est lui aussi très agréable, avec des arômes d’agrume, une minéralité sous-jacente et une belle texture nerveuse.

Le retour attendu du Vin de Constance

Vous cherchez un bon chardonnay à prix doux? Je ne saurais trop vous conseiller le DMZ Chardonnay 2008 (14,99$). Nez de fruits tropicaux et de noix; vin onctueux conservant une belle acidité, et fort heureusement dénué de l’écœurante douceur souvent caractéristique des chardonnay du Nouveau Monde. (Non, «DMZ» ne fait pas référence à la péninsule coréenne: ce sont les initiales de «De Morgenzon winery».) Fort de ses puissants arômes de citron, d’herbe et de minéraux, le Buitenverwachting Beyond Sauvignon Blanc 2009 (11,99$) est un vin blanc vif et rafraîchissant; vous en aurez pour votre argent.

Le bukettraube est un cépage allemand peu connu, mais en dégustant le Cederberg Bukettraube 2009 (16$), on se dit qu’il mériterait de sortir de l’ombre. Un vin à la douceur subtile, aux riches notes de pêche et de fleurs; son acidité apporte un contrepoids salutaire à ses sucres résiduels. Un vin parfait pour accompagner les plats épicés; un exemple de plus de la diversité viticole de l’Afrique du Sud.

Et qu’en est-il aujourd’hui du Vin de Constance? La production du célèbre élixir avait cessé au tournant du XXe siècle. Au milieu des années 1980, Duggie Jooste (l’héritier d’une famille importante dans l’histoire de l’industrie viticole) a racheté le vignoble pour le faire renaître. Le Klein Constansia Vin de Constance 2005 (49,99$) déborde de saveurs (notes de miel, de marmelade d’orange et d’ananas); une acidité ample vient contrebalancer la richesse des arômes. Un vin de dessert exquis, témoin et porteur d’une passionnante histoire.

Mike Steinberger

Traduit par Jean-Clément Nau

Photo: Wine Glasses a Moyo by Christopher Schmidt via Flickr/CC Licence By

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