La mosquée de Ground Zero, ou l’islamophobie américaine

La campagne républicaine contre la construction d'un centre culturel musulman sur les ruines du Word Trade Center.

Ground Zero le 11 septembre 2009. REUTERS/Gary Hershorn

- Ground Zero le 11 septembre 2009. REUTERS/Gary Hershorn -

Vendredi 13 août, Barack Obama s'est prononcé en faveur de la construction d'une mosquée près de Ground Zero. C'était la première fois que le président américain intervenait dans ce dossier très controversé. A l'occasion du repas de rupture du jeûne du Ramadan organisé à la Maison Blanche, Obama a prononcé un discours en faveur de la liberté de culte:

«En tant que citoyen, en tant que président, je crois que les musulmans ont le même droit de pratiquer leur religion que quiconque dans ce pays. Cela comprend le droit de construire un lieu de culte et un centre communautaire dans une propriété privée dans le sud de Manhattan.»

Nous publions un article de William Saletan paru avant ce discours.

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L’islamophobie est en marche aux Etats-Unis. A New York, les opposants à la construction d’un centre culturel musulman (qui comprendrait une mosquée) près de Ground Zero tentent de faire annuler le projet. L’ancien président de la Chambre des représentants républicain Newt Gingrich est aujourd’hui à la tête d’un véritable djihad. Son but: donner une dimension nationale à la controverse entourant le projet de mosquée, et la transformer en véritable guerre culturelle contre l’«islamisme»

Des manifestations anti-mosquée ont déjà été organisées dans le Tennessee, le Wisconsin et en Californie. «J’ai appris que si les taux de natalité restent ce qu’ils sont, la population musulmane pourrait nous dépasser dans vingt ans; ils veulent infiltrer le Congrès et la Cour suprême pour faire voter la Charia», explique une militante du Tea Party à une journaliste du New York Times. «Je pense que chacun a droit à la liberté de culte. Mais l’islam n’est pas qu’une religion. C’est aussi une forme de gouvernement politique, opposé en tous points à notre Constitution».   

C’est un fait, la Constitution américaine est en danger. Mais ce danger ne vient pas des musulmans. Ils représentent moins de 1% de la population américaine, selon un rapport du Pew Forum on Religion and Public Life rendu public l’an dernier. Pour menacer la Constitution, il faudrait être dans la majorité –et il se trouve justement que les opposants à la mosquée sont majoritaires. Il faudrait également qu’un idéologue charismatique –ou, du moins, qu’un habile opportuniste– s’emploie à galvaniser cette majorité, pour en faire une force politique. Et dans ce cas précis, Newt Gingrich remplit parfaitement ce rôle.

Slate est leur première cible

Un bon nombre de sites Web, de bloggeurs et de journaux –TPM, Salon, Wonkette, Matt Yglesias, Amy Sullivan, Alan Jacobs, le New York Times, le Baltimore Sun, et bien d’autres– ont pris position en dénonçant la démagogie de Gingrich. Aujourd’hui, Gingrich et son porte-parole contre-attaquent. Et Slate.com est leur première cible. Mais leurs arguments ne font que démontrer le danger qu’ils représentent.

Le porte-parole de Gingrich, Rick Tyler, a récemment laissé un commentaire à la suite d’un de mes articles. J’y expliquais que la campagne que menait Gingrich contre le projet de mosquée ne pouvait que servir les intérêts d’Oussama Ben Laden; qu’elle aiderait al-Qaida à convaincre les musulmans que la «guerre contre le terrorisme» est en fait une guerre contre l’islam. Tyler n’est pas d’accord: «En comparant les déclarations véridiques de l’ancien président [de la Chambre] à propos de nos ennemis (et son opposition à ce néfaste et maladroit projet de mosquée sur la terre la plus sacrée de New York) aux tissus de mensonges d’Oussama Ben Laden, vous faites preuve de malhonnêteté intellectuelle.»

 Et revoilà ce terme des plus révélateurs: «une mosquée». Gingrich l’avait déjà utilisé il y a peu«il serait tout simplement grotesque de construire une mosquée près du plus visible et du plus puissant symbole des affreuses conséquences de l’islamisme radical.» Sarah Palin y a elle aussi eu recours: «Construire une mosquée près de Ground Zero, ce serait enfoncer un couteau dans le cœur des familles des victimes innocentes de ces atroces attentats.» Tout comme Rudy Giuliani, le maire de New-York, lorsqu’il a parlé d’une «mosquée construite au pire des endroits». Ou encore Tim Pawlenty, gouverneur du Minnesota, qui déclarait récemment: «je suis farouchement opposé à l’idée qu’on puisse construire une mosquée à proximité de Ground Zero.» 

Pas de mosquée tant qu'il n'y a pas d'église en Arabie Saoudite

Gingrich, Palin, Giuliani et leurs partisans essaient de nous faire croire qu’ils ne s’inquiètent que de l’identité des instances dirigeantes et de la source du financement du projet de New York. Mais ils ne cessent de se trahir: la vérité, c’est qu’ils ne veulent pas d’«une mosquée» sur la «terre  sainte» et «sacrée» du World Trade Center.

Voilà ce qu’a déclaré Gingrich le 21 juillet: «Il ne devrait pas y avoir de mosquée près de Ground Zero, à New York, tant qu’il n’existe pas d’église ou de synagogue en Arabie Saoudite.» Et d’ajouter: «Pas de mosquée. Pas d’illusions. Pas de capitulation.» Rebelote le 3 juillet, lors d’un échange télévisé avec Bill O’Reilly: «J’ai remarqué que lors de votre dernière interview, vous n’avez pas pu amener votre invité à respecter la volonté de l’écrasante majorité des familles des victimes du 11-Septembre, qui ne veulent pas d’une mosquée près de Ground Zero.»

Prenez la récente interview de Gingrich dans l’émission Good Morning America. George Stephanopoulos a commencé par faire remarquer que la présidente de la Chambre des représentants Nancy Pelosi avait «déclaré ne pas se faire de mauvais sang au sujet des élections de mi-mandat. Cette sérénité est-elle justifiée?» La réponse de Gingrich:

Le taux de chômage est de 9,5%; une majorité d’Américains appellent à l’abrogation de la réforme du système de santé orchestrée par Obama; une majorité d’Américains déclarent préférer la politique migratoire de l’Arizona à celle de l’administration Obama; une majorité d’Américains s’opposent à la construction d’une mosquée près de Ground Zero; une majorité d’Américain estiment que le plan de relance a échoué, et que le Parti démocrate est en train de devenir le parti des suppressions d’emplois –voici, selon moi, les clés des élections de cet automne.

Un sondage biaisé?

Inutile de l’interroger au sujet de la mosquée: Gingrich y fait tout de suite référence. Pourquoi? Parce qu’une «majorité d’Américains» sont opposés au projet; l’enjeu est donc susceptible de diviser le camp adverse. Rick Tyler ne dit pas autre chose dans ses messages de protestation publiés sur Slate.com et dans le Baltimore Sun: «Une énorme majorité de New-Yorkais s’opposent au projet de la Cordoba House: 61% contre, 26% pour.»

De fait, une majorité de New-Yorkais s’y oppose. Et pourquoi donc? Il suffit de jeter un œil aux questions du sondage:

 1) Une organisation prévoit de construire un centre culturel musulman à deux blocs de Ground Zero, l’ancien emplacement du World Trade Center. Avez-vous suivi de près les informations traitant de ce sujet?

2) Les partisans du projet de centre culturel (la ‘Cordoba House’) disent que ce centre permettrait de prouver qu’il existe des musulmans modérés à New York, et qu’il pourrait devenir un symbole de tolérance religieuse. Les opposants disent que ce projet est une insulte à la mémoire des victimes du 11-Septembre, et fait donc preuve d’une insensibilité inacceptable. Etes-vous d’accord avec les partisans du projet, avec les opposants, ou pensez-vous que les deux positions sont légitimes?

3) Êtes-vous pour ou contre le projet de construction de la Cordoba House, un centre culturel musulman de 15 étages situé à deux blocs de l’ancien emplacement du World Trade Center?

Les questions ne disent rien des responsables du projet ou de son financement. Le sondage affirme que les partisans du projet y voient un moyen de «prouver qu’il existe des musulmans modérés à New York» et un «symbole de tolérance religieuse». Il n’y oppose qu’un seul argument contraire: selon les opposants, «ce projet est une insulte à la mémoire des victimes du 11-Septembre, et fait donc preuve d’une insensibilité inacceptable». Au final, 38% des personnes interrogées se sont rangées dans le camp des opposants au projet; seuls 21% ont soutenu les partisans. Et lorsqu’on leur a dit que le centre aurait quinze étages et qu’il serait situé à deux blocs de Ground Zero, l’écrasante majorité des sondés s’est prononcée contre le projet.

Voici le véritable raisonnement des opposants au projet de centre culturel: c’est musulman, c’est grand, et c’est trop près de l’emplacement d’une attaque qui a vu un groupe de musulmans tuer bon nombre d’Américains.

Certaines mosquées, ou projets de mosquée, peuvent justifier une surveillance ou un examen poussés, au cas par cas; même chose pour les églises. Il est possible de s’interroger sur les responsables du projet de centre culturel et sur son financement sans rejeter l’idée d’une mosquée à proximité de Ground Zero en elle-même. Il semble que ce soit la position du sénateur Joe Lieberman (Connecticut) et celle de Rick Lazio, l’ancien député républicain aujourd’hui candidat au poste de gouverneur de New York. Mais Gingrich n’est pas de cet avis; il pense qu’aucune mosquée ne doit être construite à proximité de Ground Zero –point final.

Les mots d'une mauviette

Gingrich et Tyler accusent Faisal Abdul Rauf, l’imam responsable du projet, d’être un fondamentaliste hostile, un partisan du terrorisme. Voilà qui est fort de café. Pour preuve, cette vidéo de Rauf tournée lors d’une conférence de presse, où on l’entend déclarer: «Nous condamnons le terrorisme. Nous reconnaissons qu’il existe au sein de notre communauté religieuse. Mais nous nous engageons à l’éradiquer.» Rauf consacre une section entière de son site Web à «l’émancipation féminine», ce qui n’a pas empêché Gingrich de l’associer à la «lapidation des femmes». S’il refuse de condamner le Hamas et le Hezbollah, c’est parce qu’il manque de courage –pas parce qu’il soutien leur cause. Reprenons ses propos sur le sujet: «Je suis un homme de paix. Je refuse qu’on me mette dans une position susceptible d’amener quelque groupe ou parti que ce soit à me considérer comme un ennemi.» Au pire, ce sont les mots d’une mauviette; pas ceux d’un va-t-en guerre.

Le vrai fanatique belliqueux, dans l’histoire, c’est bel et bien Gingrich. Prenez le titre de son nouveau livre: To Save America: Stopping Obama’s Secular-Socialist Machine [Sauver l’Amérique: Comment arrêter la machine socialiste laïque d’Obama]. Il consacre l’ouvrage à la lutte mortelle opposant la «culture du sécularisme» venue de l’étranger et la très américaine «culture de la religion». Il se moque de la gauche, qui dit non à la prière à l’école et aux crucifix dans les espaces publics. Il affirme que la Déclaration d’indépendance sous-entend que «l’homme doit se soumettre à un ordre de justice instauré par Dieu Lui-même». Sur le site Web de leur organisation, Renewing American Leadership, Gingrich et Tyler déclarent qu’ils ont pour mission de «préserver l’héritage judéo-chrétien de l’Amérique». Et lors d’un récent discours prononcé à l’American Enterprise Institute, Gingrich a fièrement cité un discours de campagne de Franklin Roosevelt, dans lequel ce dernier assimilait démocratie et christianisme.

Si vous craignez de voir notre Constitution succomber aux assauts de la religion, n’accusez pas la minuscule communauté des musulmans d’Amérique –inquiétez-vous plutôt de la majorité anti-mosquée que Newt Gingrich tente de mobiliser.

William Saletan

Traduit par Jean-Clément Nau

Photo: Ground Zero le 11 septembre 2009. REUTERS/Gary Hershorn

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L'AUTEUR
William Saletan est journaliste à Slate.com et auteur du «Blog Human Nature» et de «Bearing Right: How Conservatives Won the Abortion War». Ses articles
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Publié le 14/08/2010
Mis à jour le 15/08/2010 à 9h50
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