France

À quoi ça sert encore de payer la redevance?

Vincent Glad, mis à jour le 16.08.2010 à 11 h 34

Les jeunes célibataires ont de bonnes raisons de se demander s'ils ne doivent pas jeter leur poste de télé.

Julien Lepers, © France Télévisions Publicité

Julien Lepers, © France Télévisions Publicité

Est-ce à cause du nom du site, mal choisi? Ou à cause d'une date de lancement inappropriée? Pluzz.fr, le service de TV de rattrapage de France Télévisions, a été mis en ligne le 5 juillet dans la plus parfaite indifférence. Le portail revêt pourtant une importance symbolique: avec ce lancement, toutes les chaînes hertziennes disposent dorénavant d'un site complet permettant de regarder gratuitement leurs émissions sur ordinateur. TF1 sur TF1.fr, France 2, France 3 et France 5 sur pluzz.fr, Canal+ sur canalplus.fr, Arte sur Arte+7 et M6 sur M6 Replay.

Plus de 10 millions de Français ont déjà regardé de la télévision de rattrapage selon une étude publiée en mars par Médiamétrie. Le direct sur Internet est également promis à un grand avenir: lors de la récente Coupe du monde, il était plus confortable de regarder les matchs en live sur TF1.fr (sauf pour la qualité de l'image) qui proposait des options non disponibles sur la chaîne hertzienne comme un ralenti des meilleures actions visionnable à tout moment du match.

Les progrès de la télévision sur Internet sont l'occasion de revenir quelques semaines en arrière. Au moment où, devant votre feuille d'impôt sur le revenu, vous hésitiez à cocher la case «RA», qui permet de certifier que l'on ne possède pas de téléviseur et d'être ainsi exonéré de la redevance audiovisuelle. Soit cette année 121 euros.

On fait les comptes

121 euros par an, 10 euros par mois, voilà donc le prix de ce téléviseur qui sert de moins en moins aux jeunes générations qui peuvent quasiment tout trouver gratuitement sur Internet. Avant que la télévision de rattrapage ne gagne ses lettres de noblesse, il existait déjà de multiples moyens de regarder la télé sans en avoir une (et cette fois-ci en direct): la carte tuner à insérer dans le PC (aujourd'hui autour de 60€), la clé USB TNT (20€) ou la clé USB Canal+ (90€ plus l'abonnement à 20€ par mois). Sans même parler des sites de VOD payante. Ou du téléchargement illégal qui offre une vidéothèque gratuite (et non tracée par Hadopi) en tapant simplement le nom d'un film ou d'une série accolé au mot «streaming» sur Google.

Alors à quoi bon avoir encore une télévision qui coûte si cher en impôts? Quand on possède un ordinateur de dernière génération, la principale raison est la taille et/ou la qualité de l'écran qui reste un grand avantage des téléviseurs. Il y a aussi une forme de tradition qui accorde à la télé une place centrale dans les salons contemporains. Résultat: les familles ne se posent pas encore vraiment la question. Par contre, les jeunes célibataires digital natives ont de bonnes raisons de jeter leur écran télé —ou de ne jamais en acheter.

La redevance a perdu deux tiers de sa légitimité

Au-delà de l'aspect technique, la redevance a de moins en moins de raison d'être sur le plan théorique. (De nombreuses propositions de loi ont été déposées ces dernières années pour tenter de la supprimer). Si elle se justifiait pleinement au temps de l'ORTF où il n'existait que des chaînes publiques, elle est tous les ans plus obsolète à mesure que l'offre télévisuelle s'étoffe. Sur la semaine du 2 au 8 août 2010, la part d'audience cumulée des chaînes publiques n'était que de 29,9% selon Médiamétrie. En 61 ans d'existence, la redevance aura perdu plus des deux tiers de sa légitimité. (Si la redevance finance aussi la radio publique, le fait de détenir ou non un poste de radio ne rentre plus dans le calcul de l'impôt).

Le paradoxe est que les bonnes raisons de garder une télévision sont tout sauf celles de regarder les chaînes publiques. Un téléviseur s'impose encore pour les fans de home cinéma ou de football sur grand écran —pour ceux qui sont abonnés à Canal + ou aux bouquets satellite et pour qui les chaînes de France Télévisions sont un divertissement de second ordre. Les fans de jeux video doivent eux aussi garder un téléviseur: pour brancher leur Playstation 3 ou leur Xbox 360 plus que pour regarder le J.T. de David Pujadas.

Il ne faut pas croire que les politiques sont autistes face au changement de paradigme technologique. Depuis 2006, presque tous les ans, la question se pose au Parlement: faut-il étendre la redevance aux foyers sans télévision mais avec un ordinateur permettant de recevoir les programmes de télévision? Et à chaque fois, la modification législative ne passe pas, notamment pour des raisons pratiques: «Je ne vois pas comment on pourra trouver des moyens de contrôle satisfaisants», s'interrogeait le député Nouveau Centre Charles de Courson en 2008. Des contrôles rendus de plus en plus difficiles avec l'arrivée récente des smartphones capables de diffuser les chaînes TNT.

Offensive sénatoriale

Ces difficultés n'empêchent pas les sénateurs Claude Belot et Catherine Morin-Desailly de plaider dans un rapport déposé le 30 juin dernier pour une évolution de la législation. Si c'est avant tout une question d'«esprit de la loi», l'enjeu financier n'est pas mince:

La doctrine fiscale, qui considère que la détention d'un ordinateur, même muni d'un dispositif lui permettant de recevoir la télévision, n'est pas soumise à la contribution à l'audiovisuel public, est contraire à l'esprit de la loi.
Si l'on considère que l'élargissement de l'assiette de la contribution à l'audiovisuel public aux détenteurs d'un équipement électronique permettant de recevoir la télévision aurait entraîné une augmentation de son produit à hauteur d'une quinzaine de millions d'euros par an (en moyenne sur les dix dernières années), le fait de n'avoir pas profité de la réforme du recouvrement de la redevance pour appliquer cette règle a entraîné un manque à gagner proche des 200 millions d'euros cumulés sur l'ensemble de la période.

Rendez-vous donc à la fin du mois décembre, lors du vote définitif du budget, pour savoir si la redevance 2011 s'appliquera ou non aux ordinateurs. En cas de réponse négative, j'aurai alors quelques jours pour me débarrasser de ce vieil objet ringard qui me sert de moins en moins. Avant le 1er janvier 2011.

Vincent Glad

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