Culture

Jazz: Ron Carter et Avishai Cohen, duel à distance

Christian Delage, mis à jour le 15.08.2010 à 9 h 16

Les deux contrebassistes qui se produisaient à Nice et Juan-les-Pins sont de deux générations et deux styles très différents.

Avishai Cohen. Heino Kalis / Reuters

Avishai Cohen. Heino Kalis / Reuters

Cette année, les festivals de jazz de Nice et de Juan-les-Pins ont eu lieu exactement à la même période. Un défaut qui devrait être corrigé l’année prochaine, où le festival de Nice, descendant de la colline de Cimiez vers le centre-ville, aura lieu début juillet, avec une nouvelle équipe de direction, qui pourrait comprendre le chanteur Prince comme responsable artistique.

S’il a donc fallu choisir entre Herbie Hancock et Keith Jarrett, qui jouaient le même soir, l’un à Nice, l’autre à Juan, il était possible de voir successivement les contrebassistes Ron Carter et Avishai Cohen: deux générations différentes (Carter à 40 ans de plus que Cohen), mais surtout deux styles complètement opposés. L’un, Carter, en formation de trio (avec Mulgrew Miller au piano et Russell Malone à la guitare), se rapproche de Jarrett: élégance, rigueur, épure du jeu. Un jazz qui semble «classique», mais qui se caractérise surtout par sa très grande maturité: «africain-américain», mais sans motifs de figuration ethnique. L’autre, Cohen, délaisse désormais volontiers son instrument au profit du chant et d’un répertoire de textes et de mélodies issues de la culture traditionnelle hébraïque.

En fait, ce qui frappe dans le trio Carter, c’est la très grande concentration des musiciens, et la subtilité des échanges entre eux. Davantage qu’un schéma mélodie initiale/improvisations, la musique qu’ils pratiquent est une sorte de continuum où se distingue certes l’instrument qui prend la main, mais à égalité avec les autres. Très différent de Chick Corea, par exemple, qui organise la répartition des solos depuis son piano. Aucun effet de scène, à peine quelques sourires échangés, quand l’un des musiciens surprend les autres en cours de jeu.

Carter, qui a sans doute bouclé un cycle, est revenu à l’origine de la musique qu’il souhaitait pratiquer, jeune. Né en 1937 dans le Michigan, il souhaitait s’ouvrir une carrière de musicien classique au violoncelle. Mais, tout comme Nina Simone, il dut affronter les discriminations que la communauté des musiciens classiques «blancs» avait intériorisées à l’égard des Africains-américains. Il choisit alors la contrebasse et acquit son Master à la Manhattan School of Music. Dans un parcours qui lui fit croiser les meilleurs musiciens du moment (Jaki Byard, Eric Dolphy), c’est sa rencontre avec Miles Davis, lors de la réunion de son deuxième grand quintette, qui fut déterminante.

Cependant, Carter n’a pas participé au tournant «électrique» de Miles, et a privilégié l’acoustique. La rigueur de son jeu, souvent dans des tons graves, appelle celle de son auditoire et après une heure de concert, le public de Cimiez était, lui aussi, tendu vers cette exigence. Alors viennent My Funny Valentine et Someone to watch over me, deux standards connus de tous, dont la familiarité permet de mesurer le talent exceptionnel du trio.

C’est également dans les arènes de Cimiez qu’Avishai Cohen était venu l’année dernière, tandis que cette année, il s’est produit à Juan-les-Pins. La scène est incontestablement son domaine, davantage que l’enregistrement en studio. Son jeu est très physique et quand il effectue un solo, il faut le voir presque arracher des sons de sa contrebasse: sa technique et sa vitesse sont surprenantes. Déjà, en 2009, on pouvait s’interroger: est-ce du jazz? Cette réflexion, sans être du tout péjorative, vise le style des compositions de Cohen, où l’installation de la mélodie, réservée au piano (Shai Maestro, son complice depuis plusieurs années), permet régulièrement à la contrebasse de briller de tous ses feux.

Très spectaculaires, les concerts de Cohen sont désormais, depuis son dernier CD, l’occasion pour lui de chanter. C’est un exercice périlleux et il en est conscient : «C’est vrai, explique-t-il au JDD, chanter a fait partie de ces peurs qui sont des défis positifs. Cela n’a pas été facile au début, avec la contrebasse dans les bras. Mais cela devient de plus en plus naturel et cela colle bien à mon feeling actuel: aller vers la simplicité, la vérité.» Le feeling, c’est très précisément ce qui caractérisait la combinaison magique du chant et de la trompette de Chet Baker. Mais, pour Cohen, citoyen israélien installé à New York, c’est plutôt l’origine métissée des anciennes mélodies hébraïques qui l’intéresse. Le problème vient de la tendance «variétés» que prend leur interprétation. Cohen n’est pas, à l’évidence, un chanteur et l’on est un peu frustré de le voir quitter sa contrebasse, même s’il lui arrive de combiner les deux. À la fin de son concert, Cohen reprend et réinvente L’Été indien de Joe Dassin. Pour ma part, je préfère Remembering ou Chutzpan, dont se dégage une énergie purement musicale.

Christian Delage

Photo: Avishai Cohen. Heino Kalis / Reuters

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