France

Pour les vacances, visitons les morts

Philippe Boggio, mis à jour le 15.08.2010 à 9 h 57

C'est un phénomène estival bien connu: le détour par le mort de l’année. Désir de Français en vacances d’aller rendre un dernier hommage, en famille, à un personnage qu’ils ont estimé.

Au Père Lachaise, à Paris.

Au Père Lachaise, à Paris.

En juin, une femme a passé toute une nuit allongée sur la tombe de Jean Ferrat, et, là, les habitants d’Antraigues (Ardèche) se sont dit qu’abriter un mort célèbre dans le cimetière communal n’était pas forcément de tout repos. Vivant, «Jean» avait été bienfaisant pour le village, ils pensaient, un peu naïvement, qu’il en serait de même après son passage outre-tombe. Les obsèques du chanteur, en mars, avaient connu une affluence impressionnante. La place de la mairie, les ruelles montantes, la terrasse de La Montagne, le restaurant dont «Jean» avait été, un temps, le propriétaire…, leur cadre familier était soudain devenu décor d’évènement national, retransmis à la télé.

Les vacances venues, voilà qu’ils déchantent. Les obsèques s’éternisent, en tout cas, quelque chose qui y ressemble, chaque jour, une procession lâche, déambulante. Touristique: visite du village, recueillement sur la tombe et station réparatrice à la terrasse de La Montagne, histoire de noyer l’émotion ressentie. Déjà 50.000 personnes. 15.000, rien qu’en juillet. Antraigues au programme des voyages organisés du 3e âge, sur la route du Pont du Gard et des arènes de Nîmes. Les cars engorgent les rares voies d’accès. Les commerçants font des affaires, et justifient l’afflux par l’éminence du disparu, les autres s’agacent, ceux qui n’ont rien à vendre et qui ne sont pas prêts à concéder leur tranquillité cévenole, même en mémoire de leur cher concitoyen. Le succès de l’attraction posthume divise peu à peu Antraigues, que Jean Ferrat avait pourtant choisi pour refuge escarpé et hors des routes.

En bonne compagnie

Le village expérimente en fait un phénomène estival bien connu: le détour par le mort de l’année. Désir de Français en vacances d’aller rendre un dernier hommage, en famille, à un personnage qu’ils ont estimé. Curiosité morbide, voyeurisme aussi. Certains viennent vérifier par eux-mêmes ce qui a fait l’actualité, des fois qu’on leur ait menti; ou respirer l’air de la gloire, surtout mêlé aux odeurs de pin et de laurier rose, et alors que l’artiste, en terre, est enfin accessible. D’autres s’offrent juste une pause en bonne compagnie, à l’ombre, avant d’aller manger des glaces…

Cette année, Jean Ferrat tient le rôle de l’étape mémorielle. Coup de chance, il est enterré à l’approche de la mer. Il a été un chanteur très aimé des Français. Deux raisons de s’arrêter. Sa mort résonne encore en chacun, mars n’est pas si loin, l’oubli n’a pas eu le temps de déjà faire son usage. Et puis, les autres grands disparus du printemps et de l’été, tous comédiens, n’ont pas provoqué, même si c’est injuste, un chagrin aussi profond, dans les foyers. Ou alors, ils reposent trop loin de l’autoroute. Laurent Terzieff gît au cimetière Montparnasse, à Paris. Philippe Avron est retourné dans l’Oise. Bruno Cremer vient juste de décéder. Quant à Bernard Giraudeau, dont les cendres devaient être dispersées dans l’Atlantique, il est parti, ce lâcheur, sans même laisser de sépulture.

Pour les hommages estivaux, évidemment, un village n’est pas l’idéal. Cela fait cinquante ans que les habitants de Ramatuelle se le répètent, à la belle saison. Ils veillent toujours sur Gérard Philipe, leur administré tôt disparu. Bien sûr, la proximité de Saint-Tropez, qui déverse son trop-plein de touristes, est la première raison de la présence de centaines de flâneurs, en ce mois d’août, dans le centre, mais malgré les décennies, la visite au Cid allongé demeure un rituel. Des générations d’enfants, qui râlent dans la montée à pieds vers le cimetière, encourent là, par surprise, la vérification de leurs connaissances scolaires: dans quel costume de scène Gérard Philipe a-t-il été mis en terre, en 1959? Réponse pour les gosses nuls: celui de Don Rodrigue.

Heureusement pour ces cancres, dans la même région méditerranéenne, la tombe d’Albert Camus, est moins entourée. Plus à l’écart. Camus est au programme, les réprimandes seraient plus vives, sûrement. Le prix Nobel de littérature est enterré à Lourmarin, sur la crête du Lubéron, juste avant que la route ne bascule vers Aix-en-Provence. On lui fiche la paix. Monter le voir se mérite. Il est moins glamour aussi. Sa tombe n’a pas un air de tombe bien sérieuse. On voit bien ceux qui de leur vivant n’aimaient pas la mort.

Hauts lieux parisiens

Même couché pour le compte, Camus reste impressionnant. Trop. Irait-on se recueillir, surtout en short, sur les sépultures de Maurice Merleau-Ponty (cimetière du Père Lachaise, à Paris) et de Jean-Paul Sartre (Montparnasse), pourtant compagnons de fête et de brouille philosophique de Camus? Pour les morts de première fraîcheur comme pour les décédés plus anciens, en vacances plus que les autres mois de l’année, les familles vont plus volontiers aux héros populaires. Ceux qui ne réveilleront pas leurs complexes culturels. Chanteurs, acteurs, stars de la télé. Et là, sauf pour Brassens (au cimetière de Sète) et quelques autres, il faut bien tourner le dos à la mer. Remonter plus au nord. Dans un pays centralisateur comme la France, les disparus se regroupent dans la capitale ou autour d’elle. Il est possible de visiter Jacques Martin, au cimetière de la Guillotière, à Lyon; l’Abbé Pierre, au milieu de ses Compagnons d’Emmaüs, à Esteville (Seine-Maritime); ou encore Romy Schneider, à Boissy-sans-Avoir (Yvelines); et Jacques Mesrine, à Clichy-la-Garenne. Mais pour ceux que les Français ont aimé, pour ceux qui les ont marqués, cap sur Paris.

Il y fait moins chaud qu’en Provence. Et puis ces dormeurs ne sont pas querelleurs. On peut somnoler à leur contact, ou se souvenir d’eux, assis dans l’herbe. Même partager une bière avec eux, quand les gardiens ont le dos tourné. C’est simple, pratique: ils sont rassemblés dans trois cimetières, devenus musées, à force. Le Père Lachaise, Montparnasse et Montmartre. Il n’y a guère que Coluche pour faire bande à part (Montrouge).

Au Père Lachaise, Bashung, Henri Salvador, Pierre Desproges, Yves Montand, Marie Trintignant. Edith Piaf, aussi, toujours très entourée, depuis 1963. A Montparnasse, Serge Gainsbourg, Yves Mourousi, Philippe Noiret, Jean Poiret, Serge Reggiani. Jean Seberg, éternelle héroïne du film A bout de souffle de Godard. Ou, pendant parisien à Camus: Samuel Beckett, Simone de Beauvoir, Marguerite Duras… A Montmartre, ne pas rater Dalida, Michel Berger et François Truffaut.

On peut ne venir que pour l’un d’eux. Ou aller de l’un à l’autre en se promenant. En cette saison, les marronniers des cimetières parisiens sont magnifiques. Et si l’on attend la fin du jour, il arrive parfois qu’on saisisse, au Père Lachaise, la silhouette du fantôme de Jim Morrison, le chanteur des Doors (1943-1971). Ce vieux Jim est le seul mort célèbre gardé en permanence, dans la capitale. Il paraît que  des filles, comme la femme d’Antraigues, s’étendent encore sur la dalle funéraire. Tenter l’expérience, peut-être: la nuit morrisonienne, en août, doit être douce, sous les étoiles.

Philippe Boggio

Photo: Au Père Lachaise, à Paris / bibendum84 via Flickr License CC by

Philippe Boggio
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