Monde

En Israël, les «radical queers» sortent du placard

Maud Noyon, mis à jour le 12.08.2010 à 14 h 38

Étendard progressiste d’une société conservatrice, la communauté LGBT israélienne voit son unité voler en éclats.

Gay Pride de Tel Aviv, le 11 juin 2010 REUTERS/Baz Ratner

Gay Pride de Tel Aviv, le 11 juin 2010 REUTERS/Baz Ratner

Muscles glabres et bronzés, drag queens et drapeau israélien. Avec une touche de provocation savamment maîtrisée, la marche des fiertés de la très gay-friendly municipalité de Tel Aviv a encore attiré le 11 juin dernier une dizaine de milliers de joyeux participants, dont pas mal d’hétéros séduits par son ambiance de fête populaire.

Pour autant, plusieurs centaines d’activistes lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres (LGBT) ont refusé de défiler dans l’insouciance. Après l’épisode de la flottille de Gaza, la grande gay pride ne représentait pour eux qu’une «marche de la honte». Ils ont organisé, à quelques rues des chars dûment supervisés par la municipalité, deux marches alternatives. Les «radical queers» y ont hurlé en chœur des slogans n’appelant pas seulement à l’amour et à la fraternité mais aussi à la condamnation de l’Etat d’Israël et à la fin de l’occupation des territoires palestiniens.

Récupération politique

«Les militants homosexuels mènent depuis le début une stratégie uniquement pro-gay au discours très consensuel. Ils veulent montrer qu’ils sont de bons Israéliens, des patriotes et que leurs revendications ne sont surtout pas politiques», explique Lee Walzer, auteur d’un livre sur l’histoire de la communauté LGBT en Israël. Une histoire en accéléré puisqu'entre la dépénalisation de l’homosexualité et l’adoption homoparentale, à peine 20 ans se sont écoulés.

Revers de ce «pacte» avec le pouvoir, une liberté de ton qui reste le plus souvent au placard et une récupération politique du mouvement. «Israël utilise la communauté LGBT comme exemple de la puissance de sa démocratie au sein du Moyen-Orient», analyse Lee Walzer. Pour renforcer son image libérale face aux sociétés homophobes de la région –dont la société palestinienne–, «Israël accorde aussi de temps en temps l’asile à des gays palestiniens. Cela relève du coup de com’ mais c’est toujours utile, surtout quand le pays est très mal vu au plan international», estime le spécialiste.

Shiri Eisner va plus loin. Organisatrice d’une des parades alternatives de Tel Aviv, «Parading for change» (Défiler pour le changement), elle accuse la municipalité, et plus largement le gouvernement, de vanter les mérites d’un «paradis gay» à des fins mercantiles. «Le pouvoir tente de masquer les crimes de guerre en Palestine mais aussi l’homophobie de la société israélienne pour mener à bien ses projets de tourisme gay», soutient l’activiste, rappelant qu’en 2009, un crime homophobe avait fait deux victimes et plusieurs blessés dans un centre communautaire situé au cœur même de la «bulle» tel-avivienne.

Discriminations diverses, même combat

Autre conséquence mal digérée de cette stratégie d’intégration, la construction d’une image de la communauté normalisée et parfaitement intégrée, illustrée par des émissions de téléréalité israéliennes où les homos sont nombreux. Une image qui exclut de fait les autres minorités sexuelles. Si Dana International, gagnante 1998 de l’Eurovision, avait fait à l’époque évoluer les mentalités israéliennes (et pas seulement), la bataille de la reconnaissance n’est toujours pas gagnée pour les transsexuelles, ni pour les lesbiennes, les transgenres, les bisexuels et les LGBT palestiniens ou issus des minorités présentes en Israël. «On a l’impression que la communauté est tenue par et pour des hommes, gays et ashkénazes», résume Shiri Eisner.

«Vous pouvez être gay et vous serez protégé, nous disent les Israéliens. Mais si vous êtes Palestinien, vous n’aurez rien, confirme Ghadir de l’association de femmes lesbiennes palestiniennes Aswat. C’est pour cela que les LGBT qui se sont réfugiés en Israël cachent le fait d’être Palestinien».

«La plupart des Israéliens ne voient pas d’un trop mauvais œil un voisin gay, blanc, d’un certain niveau social, renchérit Anna, drag queen de Tel Aviv. Mais nous, qui sommes trop différents pour passer à la télé? Et qui pensons qu’être différent implique la responsabilité de prendre soin des autres, comme les Palestiniens et les réfugiés?».

La politique «complique tout»

Pour la frange la plus militante de la communauté, impossible en effet de dissocier les discriminations  et leurs combats. «Il existe une connexion entre l’oppression des "queers" et des autres minorités comme les femmes, les Palestiniens, les travailleurs immigrés et les autres, assure Elisha Alexander, activiste transgenre et organisateur d’une des parades alternatives, «Just before Pride» (Just[ic]e avant la Fierté). Nous pensons que l’homophobie est juste le symptôme d’un plus gros problème dans notre société. Pour la changer, nous devons combattre l’homophobie mais aussi le sexisme et le racisme en même temps».

Un combat difficile, souvent dénigré par le reste de la communauté, et qui a du mal à convaincre les foules. Au sein de la plus grosse association LGBT de Tel Aviv, Agudah, par exemple, on ne parle surtout pas de politique, car «ça complique tout» . Membre très actif de l’association, Shaul Ganon se démène pour aider les gays palestiniens. Des double victimes selon lui, prises en sandwich entre le mur et la société palestinienne, patriarcale et franchement homophobe. «La deuxième Intifada a changé beaucoup de choses. Jusqu’en 2000, les gens se rencontraient assez facilement dans les territoires. La société n’était pas ouvertement pro-gay, mais il existait une sorte de tolérance», raconte-t-il.

Alors que le mur complique à l’extrême toute sortie des territoires et n’encourage pas la société palestinienne à se libéraliser, l’étau se resserre pour la communauté LGBT palestinienne. Mais attention, s’il tente tout pour aider les homos palestiniens, Shaul souligne: «c’est un problème de droits de l’homme, pas de politique». Une position tout à fait compatible avec la société israélienne et les autorités, qui mettent à disposition les locaux où est installé Agudah.

Une liberté impossible il y a une quinzaine d’années

Cette association serait-elle représentative d’un mouvement politiquement muselé? Non, répond le journaliste tel-avivien Yuval Ben-Ami. «Une partie de la communauté a exprimé pas mal d’intolérance après l’épisode de la flottille et une voix très consensuelle s’en élève actuellement. Mais ce n’est pas la seule audible et cela ne va pas durer éternellement», estime ce blogger engagé.

Preuve de cette marge de liberté: l’organisation de parades alternatives. «Cela montre que la communauté dispose d’un espace pour exprimer des points de vue différents, abonde Lee Walzer, historien du mouvement. Ca n’aurait pas été possible il y a une quinzaine d’années» alors que la société est aujourd’hui beaucoup plus à droite qu’à l’époque. 

«La communauté doit laisser s’exprimer des voix différentes, son ouverture fait sa force, reconnaît Yuval Ben Ami. Mais il ne faut pas que ces voix mettent à mal l’unité de la communauté, essentielle pour la suite du mouvement». Essentielle alors que les LGBT –à l’image de toute la société– pâtissent des choix du gouvernement: au lendemain de l’épisode de la flottille et alors qu’un char y était convié pour la toute première fois, l’Orgullo –gay pride– de Madrid a retiré son invitation à la mairie de Tel Aviv. Preuve que la solidarité naturelle entre les mouvements LGBT de la planète est elle aussi soluble dans la politique israélienne.

Maud Noyon

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