Culture

En toute Bonnefoy

Quentin Girard, mis à jour le 02.07.2016 à 0 h 19

Et si Yves Bonnefoy était le dernier des poètes?

Yves Bonnefoy. MATHILDE BONNEBY / AFP.

Yves Bonnefoy. MATHILDE BONNEBY / AFP.

Yves Bonnefoy est mort le 1er juillet 2016, à l'âge de 90 ans. Nous republions cette analyse de son œuvre, publiée en 2010.

Les éditions de l’Herne viennent de consacrer un cahier à Yves Bonnefoy. Corpus de textes d’analyses, de critiques et de l’auteur, les cahiers proposent d’ordinaire un recul très complet sur l’œuvre et la vie d’un écrivain. Intéressant donc de voir l’un de ses cahiers consacrés à Yves Bonnefoy. L’homme a une particularité: non seulement c’est un poète mais en plus il est vivant et l’association des deux mots, «vivant» et «poète», paraît aujourd’hui un peu étrange.

Demandez à un lecteur moyen de citer des écrivains français: il n’aura aucune peine à s’en remémorer un grand nombre, sans trop y réfléchir. Des vivants sous les feux de l’actualité ou des morts. Dans le tas, il y aura sans doute quelques poètes. Demandez-lui ensuite de nommer un poète actuel. Il vous regardera un peu gêné et risque de répondre, sur un ton amusé, Booba ou Grand Corps malade, ce qui n’est pas forcément faux.

Il fut un temps où les poètes vivants connaissaient le succès. Saint-John Perse ou Henri Michaux étaient ainsi plutôt célèbres de leur vivant. Le premier décrocha même un prix Nobel en 1960. Depuis, rien, ou presque. Les poètes existent toujours, mais ils ont disparu aux yeux du public. La poésie est devenue un marché confidentiel, qui ne rentre jamais dans les meilleures ventes publiées par les hebdomadaires et dont les maisons d’édition spécialisées ne subsistent parfois que grâce à l’aide de subventions à la création.

Bonnefoy est, dans ce marasme, presque une anomalie. Si on lit les Cahiers de l’Herne, plusieurs éléments de sa poésie peuvent être mis en avant pour comprendre ce relatif succès. Tout d’abord, la longévité, évidemment. Né à Tours en 1923, il publie son premier recueil en 1953 et il n’a pas cessé depuis. Mais, au-delà de la poésie, il a beaucoup écrit et réfléchit sur la littérature et l’art en général, à travers de nombreux essais, parfois un peu abscons pour le commun des mortels (ah, les souvenirs douloureux d’une citation de Bonnefoy comme sujet d’une dissertation de français en prépa littéraire...), ce qui a eu pour effet d’accentuer sa présence littéraire. A cela s’ajoutent ses incursions au cinéma et ses traductions de poètes étrangers (de Yeats notamment).

Souvent, on arrive à la poésie de Bonnefoy par un chemin détourné, alors que c’est, pour moi tout du moins, le plus intéressant chez lui. Tout simplement parce qu’il tente de répondre à toutes les questions de la modernité que se pose la poésie, tout en donnant l’impression d’être toujours hors du temps (ce qui peut aussi être un défaut, nous le verrons). J’ose, et de manière très subjective, le résumer à quatre positions:

Pousser un Cri.
Être à côté de.
Emmener Vers.
Retour sur.

Pousser un Cri

Yves Bonnefoy a fréquenté les surréalistes, qui découlent du dadaïsme où la question du Cri (de révolte, des origines, de l’enfant qui naît...) est centrale. Le philosophe Jean-Louis Chrétien, dans l’un des textes des cahiers, intitulé La Poétique du Cri, met ainsi en évidence la diversité des cris à travers l’oeuvre du poète: le cri «agressif, menaçant, colérique», le «silencieux, inentendu ou à peine entendu» mais aussi celui qui «peut être initial ou final, il peut inaugurer un nouveau régime du temps ou être ce vers quoi l’on se dirige, il peut être ce d’où l’on vient ou ce qui nous attire comme une fin».

Comme dans son premier recueil, Du mouvement et de l'immobilité de Douve, publié en 1953, et ce poème: Une autre voix:

Et dans le vide où je te hausse j’ouvrirai
La route de la foudre
Ou plus grand cri qu'être ait jamais tenté

«Par son caractère démiurgique, ce cri d’inauguration d’un nouveau monde ne peut être dit qu’au futur: il est un début qui se donne comme but, et qui dans l’humaine condition ne peut que se donner comme tel», explique Jean-Louis Chrétien.

Etre à côté de

Première étape du lecteur vis-à-vis d’une poésie: la découvrir. Deuxième étape: la raconter à soi-même. Troisième: expliquer pourquoi à vos amis elle vous plaît, et c’est souvent le plus compliqué. Dans son texte Douve, un thriller métaphysique, l’écrivain Roberto Mussapi exprime bien cette ambivalence:

«La plupart de ceux qui se sont occupés de la poésie d’Yves Bonnefoy ont souligné la difficulté qu’il y a à la raconter. [...] Quand je dis “la raconter”, je veux dire: en tirer d’une manière ou d’une autre les conclusions, la situer dans un cadre (historique ou autre), bref l'interpréter.»

D’où, chez Bonnefoy, cette impression permanente d’être hors du temps. On reconnaît tous les éléments du siècle et les divers inspirations, mais il ne se laisse pas enfermer dans une époque. Avantage: il peut, potentiellement, plaire à tous et pendant longtemps. Sa poésie ne vieillit pas. Désavantage: en n’étant jamais le poète représentatif d’une génération, il peine à devenir «culte» et donc à entrer dans le cercle vertueux/vicieux de la célébrité médiatique. On remarquera que les poètes en général, depuis quelques décennies, alors qu’ils sont censés être les voleurs de feu, la mauvaise conscience de notre temps, ceux qui nous éclairent, n’arrivent plus à fédérer les gens, en masse, autour de leur regard.

Emmener Vers

Sans doute la plus grande faculté de Bonnefoy, cette capacité à emmener le lecteur vers l’avant, à le pousser vers d’autres rives. A aller voir, même si l’on a peur et que l’on voudrait faire marche arrière, ce qu’il y a là-bas. Pour l’universitaire suisse John E. Jackson, dans son texte Les enfants de l’autre rive, «l’horizon, c’est l’autre rive. L’image ne va cesser de se réaffirmer. Dans le quatrième recueil (“Dans le leurre du seuil”), c’est toute l’entreprise poétique qui est placée sous le signe du nautonier ou du passeur, qui, traversant le “fleuve de tout à travers tout”, tente de gagner cette autre rive même si, simultanément, sa tentative prend l’allure d’un ralliement nocturne à l’inconnu»:

Bruit, clos
De la perche qui heurte le flot boueux,
Nuit
De la chaîne qui glisse au fond du fleuve,
Ailleurs,
Là où j’ignorais tout, où j’écrivais...

Cette thématique du passage vers une autre rive est transversale dans toute l’oeuvre de Bonnefoy, et notamment dans Les Planches courbes, publiée en 2001. Dans ce conte entre deux personnages, un enfant demande à un passeur de l’emmener vers l’autre côté, mais en même temps d’être son père, de se porter vers le futur, de disparaître dans les étoiles, pour être, enfin, paradoxalement, dans le monde –in der welt sein:

«L'esquif ne coule pas, cependant, c'est plutôt comme s'il se dissipait, dans la nuit, et l'homme nage, maintenant, le petit garçon toujours agrippé à son cou.
"N'aie pas peur, dit-il, le fleuve n'est pas si large, nous arriverons bientôt.
–Oh, s'il te plaît, sois mon père! Sois ma maison!
–Il faut oublier tout cela, répond le géant, à voix basse. Il faut oublier ces mots. Il faut oublier les mots."
Il a repris dans sa main la petite jambe, qui est immense déjà, et de son bras libre il nage dans cet espace sans fin de courants qui s'entrechoquent, d'abîmes qui s'entrouvrent, d'étoiles.»

(Les Planches courbes)

Pour le professeur Jean-Yves Masson, dans son texte La seconde naissance, toujours dans les cahiers de l’Herne, «c’est donc l’univers des signes de l’enfance, volontairement réduit à quelques éléments comme on en trouve dans les contes de fées, que le géant ouvre à l’enfant. Celui-ci ne sera “au monde” que quand il aura saisi quel est son nom, et quand il saura prononcer ces mots qui désignent le père et la mère –les premiers que prononcent tout enfant. Ce sont ces signes qui l’arrachent à la pure indistinction de la matière pour l’inscrire dans le langage et l’amener à la conscience du monde».

Retour sur

Impossible d’échapper à la dimension nostalgique dans l’oeuvre de Bonnefoy. A la fois par la très grande intertextualité de ses poèmes, par son rapport avec la religion chrétienne et au temps et aux lieux, qui ne disparaissent jamais vraiment, ou par sa vision du père. Sans parler de ses travaux critiques et de traduction. A tel point que l’on se demande parfois si cela n’a pas joué des tours à la poésie française. Si Yves Bonnefoy est «de toute évidence, la grande figure de la poésie française des cinquante dernières années», comme l’affirme le célèbre pianiste américain Charles Rosen, alors cette tendance au «retour sur» a peut-être poussé au repli sur soi.

Le titre du film oscarisé des frères Cohen, No Country for Old Men, tiré du roman de Cormac McCarthy fut traduit en français par: «Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme.» Adaptation légèrement étonnante, due au fait que le titre original venait lui-même d’un vers d’un poème de Yeats, Sailing to Byzantium, traduit à la fin des années 1980 par Bonnefoy!

Le film nous prouve que ce pays n’est effectivement pas pour le vieil homme. Et cette époque ne l’est plus pour le poète. Mais voudrait-il vraiment qu’elle le soit toujours?

Quentin Girard
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