Economie

Déflation contre inflation

James Ledbetter, mis à jour le 16.08.2010 à 12 h 32

La baisse des prix est-elle plus dangereuse que leur hausse?

Soldes à Tokyo Yuriko Nakao / Reuters

Soldes à Tokyo Yuriko Nakao / Reuters

La déflation est sans doute le plus étrange des croquemitaines politiques. Rares sont les Américains assez âgés pour en avoir fait l’expérience personnelle. On peut raisonnablement penser qu’un grand nombre d’Américains peineraient aujourd’hui à expliquer ce qu’est la déflation, et qu’une majorité d’entre eux se demanderaient en quoi la chute des prix pourrait être considérée comme une mauvaise chose.

Mais aussi obscure que la déflation puisse paraître, elle n’en est pas moins – selon certains économistes – la pire des menaces planant aujourd’hui sur les Etats-Unis. Dans The Nation, William Greider nous met en garde contre «une déflation monétaire à grande échelle, qui pourrait transformer l’économie américaine en champ de ruines. Lorsqu’une déflation générale se déclare, tout chute – les prix, la production, les salaires, les bénéfices. Si elle n’est pas contrôlée, elle pourrait provoquer une nouvelle «Big D» – la Dépression qu’Obama prétend avoir empêchée.» James Bullard, le président de la Reserve Fédérale de St. Louis, a quant à lui récemment déclaré qu’il craignait de voir «l’économie américaine s’empêtrer dans une déflation à la japonaise dans les années à venir». Quelques investisseurs ont visiblement pris Bullard au mot. Selon le Wall Street Journal, des géants de la finance (comme Bill Gross, co-fondateur de Pimco) et des hedge-funds d’importance sont en train d’acquérir un grand nombre de titres pouvant s’avérer profitables en période de déflation.

Mettons de côté la question de savoir si la déflation va vraiment toucher le pays. Et mettons aussi de côté le fait que certains économistes pensent qu’il peut exister une «déflation bénigne». Le vrai problème est ailleurs: les banques centrales et les gouvernements occidentaux sont tellement obsédés par l’inflation qu’ils n’ont pas élaboré de stratégie pour combattre la déflation. Au fil du temps, d’étranges pratiques politiques sont venues combler ce vide théorique.

Pendant la plus grande partie de l’époque moderne, l’Amérique a considéré que l’inflation était un monstre maléfique qu’elle se devait d’exterminer – dans l’œuf, si possible. Un raisonnement tout ce qu’il y a de plus logique: l’inflation fait fondre l’épargne comme neige au soleil, et les nombreux Américains qui ont traversé des périodes d’inflations à deux chiffres savent à quel point la chose est difficile à vivre. Mais une inflation modérée peut parfois se montrer profitable. Pendant la crise de 1929, le gouvernement avait mis en place diverses politiques destinées à créer de l’inflation. Une hausse des prix indique une hausse de la production; ce phénomène serait bienvenu en ces temps de lente reprise. Une inflation pourrait donc avoir des effets salutaires sur l’économie actuelle, comme l’explique l’économiste Casey Mulligan: «Pour être précis, l’inflation ferait notamment grimper les prix de l’immobilier. Une hausse des prix de l’immobilier permettrait d’éviter les cas où la somme à rembourser dans le cadre d’un prêt immobilier dépasse le prix de revente du logement … ce qui permettrait de réduire le nombre de saisies.»

Pour autant, ne vous attendez pas à ce que les responsables politiques américains se mettent à chanter les louanges de l’inflation. Car si la peur de la déflation occupe aujourd’hui les esprits de nombre d’économistes, c’est malheureusement celle de l’inflation qui ne cesse de hanter les décideurs politiques et économiques. Pendant des dizaines d’années, les hommes politiques et les experts de la droite nous ont répété qu’il fallait équilibrer le budget fédéral pour limiter l’inflation; c’est d’ailleurs une idée récurrente dans la pensée libertarienne (et ce alors même que la recherche en économie démontre qu’en dehors des périodes de guerre, il n’existe aucun lien entre le volume des dépenses publiques et l’existence de l’inflation).

Depuis, ce mythe parasite le débat national, qui se concentre sur la réduction du déficit et de la dette; et le remède prescrit reste le même, quel que soit le diagnostic. L’administration Obama a certes gonflé la dette publique au point de battre tous les records (en donnant une couverture santé à des millions d’Américains, en mettant en place un plan de relance et en maintenant l’engagement en Irak et en Afghanistan), mais si l’on en croit sa rhétorique, son but est bien de retrouver l’excédent budgétaire de la fin des années 1990. La Secrétaire d’Etat Hillary Clinton est même allée jusqu’à dire que la maîtrise de la dette nationale et du déficit était une question de sécurité nationale – difficile d’imaginer une telle déclaration dans la bouche d’un membre d’une administration démocrate des… disons… cent dernières années.

Cette posture politique pourrait s’avérer payante: nous vivons à l’époque du Tea Party, et selon une étude d’opinion publiée en juillet, les deux tiers de la population ne veut pas d’un second plan de relance. Mais cette opposition à l’augmentation des dépenses publiques pourrait plonger le pays dans la déflation, ce qui serait désastreux pour l’ensemble des Américains. Si le gouvernement ne dope pas la demande à coup de dépenses publiques, les prix de l’immobilier vont chuter, la consommation va s’affaisser un peu plus, et une déflation pure et dure pourrait s’installer. Il est toujours possible de se plaindre des dépenses publiques – reste que pour le moment, le gouvernement demeure la seule entité capable de faire redémarrer l’économie générale. Interrogé par le Wall Street Journal, le dirigeant de hedge-fund Alan Fournier a expliqué que l’une des principales raisons qui l’avaient poussé à parier sur la déflation était l’incapacité – présumée – des élus à consacrer plus de fonds à la relance.

Autre absurdité: Bill Gross et d’autres géants de l’investissement estiment qu’en temps de déflation, la meilleure façon de générer des retours sur investissement reste l’achat de… dette américaine (aviez-vous deviné?). Plus de la moitié du fonds Total Return de Pimco est aujourd’hui constitué de bonds du Trésor américains; or selon le Wall Street Journal, ces derniers ne représentaient que 33% de ce même fonds à la fin du mois de mars. Voici donc, semble-t-il, l’essence du pari: si la demande économique s’effondre et que les bénéfices piquent du nez, les bonds du Trésor perdront moins de valeur que la plupart des autres titres. Voici donc le message qu’envoient les opposants à la dette de l’Etat aux marchés financiers: la croissance économique va ralentir, et le secteur privé va acheter de plus en plus de dette américaine.

James Ledbetter

Traduit par Jean-Clément Nau

Photo: Soldes à Tokyo Yuriko Nakao / Reuters

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