Economie

Reprise: le CAC 40 n'est pas la France

Gilles Bridier, mis à jour le 12.08.2010 à 14 h 37

La réalité des grandes entreprises françaises et des salariés confrontés dans l'hexagone à l'augmentation du chômage n'est pas la même.

Un navire porte containers entre dans un port de Taiwan. Pichi Chuang / Reuters

Un navire porte containers entre dans un port de Taiwan. Pichi Chuang / Reuters

Tandis que les médias relèvent la forte croissance des bénéfices des groupes du CAC 40 et perçoivent un retour de la confiance, d’autres considèrent que les indicateurs clignotent au rouge. Pas facile de s’y retrouver, d’autant que les économistes considèrent que le pic de la reprise sera bientôt dépassé. Le pic de la reprise… Serions-nous sortis de la crise sans nous en être rendus compte? Et un ralentissement de l’activité nous guetterait avant même qu’on ait ressenti le rebond? Le problème est bien là: le CAC 40 n’est pas la France. Les entreprise du CAC 40 réalisent l'essentiel de leurs chiffres d'affaires et plus encore de leurs profits hors de France. Les bénéfices des entreprises ont doublé en l'espace d'un an et n’ont rien à voir avec la dette publique française, et l’économie perçue par l’actionnaire n’est pas du tout celle vécue par le salarié français.

Le chômage continue de s’aggraver

Sur le marché de l’emploi, la reprise n’aura pas eu d’effet au premier semestre. Certes, au mois de juin, le noyau dur du chômage (catégorie A) a baissé de 0,3% par rapport à mai. En revanche, sur le semestre, la dérive s’est poursuivie: +6,9% de chômeurs en plus en un an, d’après les statistiques du gouvernement. Les six premiers mois de 2010 ont donc été plus meurtriers pour l’emploi que les six premiers mois de 2009. Et si le chômage des jeunes (moins de 25 ans) s’est stabilisé, celui des seniors (plus de 50 ans) a encore progressé, de 20% environ sur un an. En résumé, la première moitié de 2010 est plus sombre pour l’emploi que la première moitié de 2009, qui fut pourtant l’année la plus noire depuis l’après-guerre selon Pôle emploi, avec un solde négatif de 256.000 postes détruits dans l’année. Telle est la réalité du marché du travail quand on ne le regarde pas seulement à travers la très légère amélioration de juin, mais sur une échelle de temps plus pertinente.

Le tassement de la consommation se poursuit

On aimerait bien offrir une vision plus rose de l’économie en France. Mais les autres indicateurs vont dans le même sens. On a beaucoup insisté sur le rôle de la consommation pour relancer l’activité, pointant même un doigt accusateur sur les ménages qui recourent à l’épargne de précaution. C’est un fait, les dépenses de consommation reculent: sur l’ensemble du deuxième trimestre, elles ont baissé de 0,9%, après un tassement encore plus fort de 1,9% au premier semestre, note l’Insee. Et sans relance de la consommation, pas de reprise économique durable. Et pas de dynamique positive pour les entreprises, notamment pour les PME qui sont pourtant les plus grosses pourvoyeuses d’emplois. Les optimistes les plus irréductibles retiendront qu'au deuxième trimestre la production manufacturière aura progressé de 1,3% par rapport au précédent et de … 7% par rapport au premier trimestre 2009. Mais compte tenu de l’effondrement de la production l’an dernier, on ne peut considérer que ce léger regain global puisse ressembler à une reprise. D’ailleurs, aucune tendance de fond ne se dessine dans ce sens: en juin, la production industrielle a reculé par rapport à mai.

Les PME, créatrices d’emplois, peinent à embaucher

Pour renforcer l’illusion que tout va mieux, certains commentaires soulignent, par exemple, que les entreprises sortent renforcées de la crise. En ayant amélioré leur productivité. Comment? Par des réductions de coûts passant notamment par le licenciement des salariés les plus âgés et donc plus chers, ce que l’on retrouve dans les statistiques de l’emploi mentionnées plus haut. Les sous-traitants sont aussi mis à l’épreuve, contraints de diminuer leurs marges pour obtenir des commandes. Avec les conséquences mécaniques sur l’emploi, qui dépend avant tout de la santé des PME et de leurs capacités à embaucher. Certes, vues par les actionnaires, les entreprises donneurs d’ordres ont pris des dispositions pour être plus compétitives. Mais ceci ne traduit pas une sortie de crise pour les autres, loin s’en faut.

D’autres raisons expliquent les gains de compétitivité. D’abord, la réforme de la taxe professionnelle, un cadeau de près de 16 milliards d’euros. Le projet de taxe carbone ayant été abandonné, ce manque à gagner pour  les collectivités locales est compensé sur fonds publics, donc par les contribuables.

Ensuite, si les bénéfices engrangés par les entreprises du CAC 40 ont progressé, c’est surtout parce que ces sociétés réalisent la plus grosse partie de leur activité à l’international, notamment sur des marchés émergents et particulièrement en Chine. Mais comme ces entreprises créent sur ces marchés des moyens de production afin de profiter des coûts avantageux, le tissu industriel à l’intérieur de l’Hexagone n’en profite pas. Au contraire, les PME sous-traitantes subissent la concurrence des fournisseurs étrangers. Lorsqu’on dit aujourd’hui que pour une PME industrielle du Loir-et-Cher ou du Doubs, la compétition est mondiale, il ne s’agit pas d’une image. En attendant, les succès des entreprises du CAC 40 n’irrigue pas l’économie française… même pas au niveau de la recherche, celle-ci suivant de plus en plus le chemin des centres de production, hors des frontières.

La balance commerciale s’est encore dégradée

La sanction se lit aussi dans les exportations. Au premier semestre, le déficit a atteint en France 24,5 milliards d’euros, au lieu de 20 milliards un an auparavant. En comparaison, l'Allemagne a dégagé un excédent sur la même période de 74 milliards d"euros et de 14,1 milliards d'euros sur le seul mois de juin!  Le gouvernement français veut surtout voir dans le déficit un effet de l’affaiblissement provisoire de l’euro face au dollar, qui a mécaniquement alourdit la facture pétrolière. L’explication est un peu courte. Cette baisse de la monnaie européenne a contribué à rendre les productions européennes plus compétitives sur les marchés tiers, profitant aux exportateurs français. Bien difficile de savoir si cette baisse se sera révélée plus pénalisante que salutaire. En revanche, il est très instructif de voir que, sur la même période, l’Allemagne – aussi sensible que la France à la parité euro/dollar pour sa facture pétrolière – a vu nettement progresser ses exportations. Il existe en France un vrai problème de stratégie industrielle qui se traduit dans les difficultés à exporter.  Et si on a pu parler de reprise en Allemagne, on en est malheureusement loin en France.

Une économie sous perfusion n’est pas assainie

Plutôt que de chercher des motifs de satisfaction qui rassurent, mieux vaut s’imprégner d’une vision réaliste de la situation. D’autant que celle des finances publiques limite considérablement les marges de manœuvre du gouvernement pour accompagner, voire soutenir, le retour à la croissance. Le poids de la dette publique, qui était de l’ordre de 60% du PIB en 2006 d’après le ministère de l’Economie, a dépassé 77% à la fin de l’année 2009, et serait actuellement de 83,6% du PIB. Il devrait passer à 88% en 2012, voire à 99% en 2017 d’après l’OCDE. Or, tout le monde s’accorde à dire – à commencer par le FMI – qu’il serait dangereux de mettre un terme aujourd’hui aux mesures de redressement des économies. Si les économies doivent demeurer sous perfusion, c’est bien la démonstration que la reprise n’est toujours pas au rendez-vous notamment en France, où on observe avec inquiétude les signes avant-coureurs d’une éventuelle rechute aux Etats-Unis. 

Gilles Bridier

Gilles Bridier
Gilles Bridier (663 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte