Monde

Que va devenir l'Egypte après Hosni Moubarak?

Shmuel Rosner, mis à jour le 11.08.2010 à 17 h 15

Hosni Moubarak est très souffrant. Les occidentaux se trouvent devant le dilemme classique entre préférer la stabilité ou le changement.

Hosni Moubarak Amr Dalsh / Reuters

Hosni Moubarak Amr Dalsh / Reuters

Hosni Moubarak a fait son temps. Il est devenu président de l’Egypte il y a 29 ans, le 14 octobre 1981, à la suite de l’assassinat de son prédécesseur, Anouar el-Sadate. C’était un mois après le légendaire concert de Simon and Garfunkel à Central Park et six semaines avant le dernier combat professionnel de Mohamed Ali. A 82 ans, Moubarak est la dernière icône vivante, une ombre ambulante au Moyen-Orient… qui s’efface jour après jour.

El-Assad père: décédé. Le roi Hussein de Jordanie: décédé. Saddam Hussein: décédé. Le roi Fahd: décédé. Bien sûr, l’israélien Shimon Peres est toujours avec nous. C’est peut-être le seul qui puisse être comparé à Moubarak. Mais Peres occupe la fonction honorifique de président d’Israël, tandis que Moubarak est encore responsable de 83 millions d’Egyptiens. Il reste aux commandes de la plus grande nation du monde arabe.

La santé de Moubarak pose la question de la succession

Hosni Moubarak est mal en point. Depuis quelques temps, son état de santé engendre des spéculations constantes autour de sa succession. Le nombre d’articles de journaux et de groupes de réflexion qui abordent «l’après-Moubarak» croît de jour en jour. En dépit des démentis à répétition de la part des autorités égyptiennes – des rapports niant le cancer de Moubarak et des communiqués affirmant qu’il va bien – il est clair que le compte à rebours à commencé. Et que la transition est proche.

On parle beaucoup du fils de Moubarak, Gamal, qui pourrait lui succéder. Si ce dernier est nommé président (ou «élu», car il n’y a en réalité aucune différence), les Egyptiens ne pourront plus railler leurs frères syriens pour avoir désigné le fils de Hafez el-Assad, Bachar, comme son successeur il y a 10 ans.

Le président Moubarak l’avait martelé: une présidence «héritée» ne faisait pas partie de ses projets pour l’Egypte. Mais selon de nombreux experts, les récents amendements de la Constitution égyptienne visent précisément à placer Gamal Moubarak, 47 ans, au pouvoir.

Les régimes du monde arabe, monarchies et républiques, «ont réussi à traverser la période de changements politiques intenses dans le monde entier, qui a suivi la fin de la Guerre froide sans céder une grande part de leur pouvoir», conclut un article de la fondation Carnegie pour la paix internationale intitulé «Les régimes actuels et le «dilemme du Roi» dans le monde arabe». Ces dernières années, ces régimes ont aussi connu de nombreuses transmissions de pouvoir de père en fils (5 depuis 15 ans, avec de grandes chances que ce chiffre passe bientôt à 7: Qatar, Maroc, Jordanie, Bahreïn, Syrie, Egypte et Libye). Dans la quasi-totalité des cas, ces fils de dirigeants ont suscité des «espoirs au niveau national et international» selon lesquels la nouvelle génération s’attacherait à des objectifs de «transformation économique et politique». Tous se sont finalement concentrés sur la situation économique de leur pays, reléguant le volet politique au second plan: très peu de progrès de ce côté-là.

L’Egypte, partenaire de taille de l’Occident

Avec tout le respect que l’on doit au Maroc et à la Libye, l’Egypte sort largement du lot. Le pays a certes perdu de sa superbe, celle de l’époque de Gamal Abdel Nasser. L’Egypte avait alors le vent en poupe et misait gros sur le panarabisme (sans véritable succès). Il n’est certes plus aussi influent, ni aussi audacieux que quand le président Sadate osa être le premier dirigeant arabe à signer un accord de paix avec son ennemi juré Israël. Mais l’Egypte demeure le «grand partenaire clé des Etats-Unis sur un large éventail de questions liées au Moyen-Orient. Il présente la population la plus importante (…) de la région, une économie en croissance; et une véritable classe moyenne est en train d’y naître.» Or cette classe moyenne voit d’un œil critique la Constitution de l’Egypte, un dispositif complexe conçu pour camoufler le règne d’un seul homme, une administration centrale branlante, des forces de sécurité vénales, violentes et irresponsables et l’échec du gouvernement en matière de prestations sociales, notamment l’éducation, la santé ou les droits civiques.

L’Egypte n’est pas un pays facile à gouverner. Les griefs sont légion au sujet d’un trop grand nombre de lois restreignant les libertés individuelles et des droits de l’homme fondamentaux bafoués, notamment le droit de critique légitime des traitements brutaux  qu’inflige le gouvernement à ses citoyens. Mais, en même temps, le pays aspire très largement à faire contrepoids à l’expansion de l’islamisme radical et à l’influence grandissante de Téhéran et de ses alliés. L’Egypte est confrontée à un radicalisme national et au risque de l’essor des groupes qui s’apparentent aux Frères musulmans.

D’un certain point de vue, un changement et un assouplissement de la stricte autorité du régime égyptien seraient bienvenus. Mais un maintien de cap, avec encore 30 ans de gouvernance de Moubarak, est également défendable. 

Le dilemme national continuité-réforme

L’Egypte est actuellement la manifestation la plus visible du dilemme stabilité-changement. «Les voisins et les alliées occidentaux [de l’Egypte] veulent une continuité et s’y attendent», tandis que les réformateurs égyptiens s’évertuent à créer «un mouvement de masse en faveur du changement». Car ils combattent non seulement la passivité de la classe politique égyptienne mais aussi la réticence de leurs alliés occidentaux à favoriser un tel changement.

Problème, les deux camps, les tenants de la réforme et ceux qui souhaitent la continuité, sont incapables (et ils ne semblent pas vouloir le reconnaître) de prévoir les conséquences de l’une ou l’autre politique pour le futur de l’Egypte et de la région dans son ensemble. Le 11 mai, Robert Kagan, de la fondation Carnegie a écrit une lettre à la secrétaire américaine d’Etat, Hillary Clinton, dans laquelle il la presse de s’engager à «promouvoir la réforme démocratique en Egypte». Tamara Coffman Wittes, du think-tank Brookings Institution souligne qu’«il n’y a pas de jeu à somme nulle à promouvoir la démocratie et assurer la stabilité en Egypte». Autrement dit, des risques existent.

L’Egypte est aussi un dilemme américain

Derrière cette logique, se cache un autre dilemme. Celui auquel l’administration Obama risque de ne pas pouvoir échapper lorsque Moubarak père quittera définitivement la scène politique. L’objectif de politique étrangère des Etats-Unis vis-à-vis de l’Egypte doit-il être celui de la réforme et de la promotion de la démocratie dans une perspective à long terme? En outre, les Etats-Unis sont-ils prêts à payer le prix nécessaire et à s’engager dans les «montagnes russes» de la transition égyptienne? Ou Washington devrait-il, au contraire, se contenter d’un gouvernant du style Moubarak dans l’espoir que la réaffirmation du régime du Caire contribuera à la stabilité du pays? (Auquel cas les Egyptiens qui militent pour la promotion des droits devront être patients.)

Le couple Obama-Clinton se jettera-t-il à l’eau pour soutenir avec plus de vigueur la réforme en Egypte?, se demandait Daniel Brumberg, qui participe au Programme Démocratie et gouvernance de l’Université de Georgetown. Il a écrit très justement: «L’administration Obama a tenté d’équilibrer ses engagement stratégiques et démocratiques en adoptant une solution astucieuse: elle a destiné l’essentiel des aides visant à favoriser la démocratie à des groupes de la société civile en espérant que ses exigences de changement finiraient par convaincre les gouvernements arabes de démocratiser [leur pays respectif], tout en évitant la situation inconfortable de devoir faire pression sur les alliés autocratiques [de l’Amérique] pour qu’ils opèrent de véritables réformes politiques.»

Exercer plus de pressions reviendrait à se mêler davantage des affaires du Moyen-Orient. Et accepter de prendre plus de risques. Concrètement, pour Obama, cela impliquerait un changement d’habitude et de politique. Et aussi de redéfinir des objectifs démocratiques, peut-être même une version modifiée de l’«agenda des libertés» tant discrédité de Bush. C’est toute l’ironie inhérente au dilemme qui se présentera à Barack Obama: Condoleezza Rice a déjà préconisé une politique de pressions sur Moubarak. Mais le régime égyptien y a résisté, jusqu’à ce que l’administration Bush renonce finalement à ses projets – au nom de la stabilité.

La boucle est bouclée. Quel que soit le choix d’Obama, ce sera une répétition de la politique de Bush. Dans un cas comme dans l’autre, on lui reprochera d’être cynique ou irresponsable. Par sa décision, il s’aliènera les Egyptiens. Maintenant, à lui de voir s’il vaut mieux s’aliéner le régime ou les réformateurs. Et il devra prendre cette décision sans pouvoir consulter le plus fiable des conseillers sur le Moyen-Orient, Hosni Moubarak! Et sans savoir comment les citoyens égyptiens réagiront une fois que ce vieux lion de Moubarak aura cessé de rugir pour de bon.

Shmuel Rosner

Traduit par Micha Cziffra 

Image de Une: Hosni Moubarak Amr Dalsh / Reuters

 

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