Economie

Pour la prochaine crise, rendez-vous le 15 août

Philippe Douroux, mis à jour le 11.08.2010 à 12 h 23

Pour le monde de la finance, la date est symbolique.

Un trader à Wall Street en 2007. REUTERS/Shannon Stapleton

Un trader à Wall Street en 2007. REUTERS/Shannon Stapleton

C'est entendu, au mois d'août il ne se passe rien. Une profonde léthargie gagne doucement l'Europe et ses capitales. En France, le monde judiciaire s'endort. Seuls quelques magistrats tiennent permanence. Patrons et ministres rejoignent les people au soleil. Les commerçants baissent le rideau, les banques suivent le mouvement. Aux États-Unis, «le mois d'août ressemble au mois de février en Europe, les vacances en moins» s'amusait récemment John Von Sothen, un chroniqueur 100% new-yorkais dans le magazine GQ. En réalité, là-bas aussi on prend des vacances, mais sans se vanter presque honteusement. Wall Street ne s'endort jamais. Quoique.

Le mois d'août ressemble à un trou noir, une faille spatio-temporelle dans laquelle tout peut disparaître d'un seul coup. Vous n'y croyez pas? Vous avez tort. Le monde anglo-saxon ne célèbre pas la Vierge le 15 du mois, mais guette les bouleversements monétaires. Le 15 août 1971, Richard Nixon, l'homme qui finira par perdre la Guerre du Vietnam et celle des médias dans l'affaire du Watergate, annonce la suspension de la convertibilité du dollar en or. Jusque-là, le billet valait son poids d'or. Après c'est fini. Le détenteur de billet vert ne peut plus échanger du papier contre du métal. Sa valeur va fluctuer face aux autres monnaies de la planète.

Rendez-vous le 15 août

Le 15 août 1971, le monde basculait, le 15 août 2007, il a failli s'arrêter de tourner. Et un an plus tard, il a cessé de tourner imperceptiblement avant de redémarrer. Entre la préhistoire des marchés monétaires et les années 2000, le Mexique se déclarait en cessation de paiement en août 1982, la crise asiatique qui allait toucher la Thaïlande, l'Indonésie, la Corée du Sud, entre autres, démarrait au cœur de l'été 1997. Le 17 août de l'année suivante, la Russie annonçait qu'elle renonçait à payer une partie de ses dettes.

Dans un livre passé inaperçu en France, Le Choc des marchés, Mohamed El-Erian retrace avec autant de précision que de clarté ces moments d'incroyables tensions estivales. Égyptien, diplômé de Cambridge et d'Oxford, passé par le FMI, patron de la Harvard Management Company, qui gère la trentaine de milliards d'actif de la célèbre université américaine, devenu co-PDG de Pimco, l'un des premiers fonds d'investissements privé, basé aux États-Unis, connaît la machine de l'intérieur.

Crise de nerfs

Pour planter le décor, on peut prendre la journée du 3 août 2003, Jim Cramer, chroniqueur financier fantasque, très impliqué et manipulateur, rejoint la présentatrice Erin Burnett sur le plateau de CNBC, la chaîne d'info spécialisée dans l'économie. La crise financière va s'incarner pendant 5 bonnes minutes par une crise de nerfs télévisuelle. Au début, l'homme a l'air calme. Après, il explose, il hurle contre Ben Bernanke le président de la Réserve Fédérale, l'autorité chargée de veiller à la maîtrise de l'inflation et au plein emploi aux États-Unis. Ce jour-là le Dow Jones, l'indice des valeurs industrielles décroche sévèrement, Jim Cramer part dans un numéro digne de Jim Carey. Ses nerfs lâchent en direct. Éructant, il dit ce qui va se passer dans les mois à venir:

«(…) les gens bossent depuis 25 ans et ils sont en train de perdre tout leur argent (…), ils [les responsables de la Réserve Fédérale et Ben Bernanke au premier chef] sont dingues, ils sont dingues, il [Bernanke] n'a aucune idée, aucune idée de ce qui se passe (…) il doit baisser les taux, lâcher la pression (…) les gens ne vont pas rembourser leur prêt et vont se retrouver à la rue (…), ils sont cinglés, ils ne savent rien. La Fed dort (…) Appelez quelqu'un…»

Le 9 août, la BNP Paribas ferme trois fonds d'investissement qui viennent de perdre 20% de leur valeur en l'espace de 10 jours. La faute à l'effondrement de l'immobilier aux Etats-Unis et aux défaillances des emprunteurs. Le 17 août, Mohamed El-Erian:

«Aux environs du 17 août, pendant quelques jours le système financier le plus sophistiqué de la planète sembla proche de la paralysie. Les acteurs des marchés boursiers, moi y compris, revinrent de vacances.»

Le 17 août, Jean-Pierre Mustier, celui qui doit succéder à Daniel Bouton à la tête de la Société Générale, interrompt également ses vacances en Écosse pour parer au plus pressé: éviter l'assèchement des liquidités. Liquidité, le mot paraît léger. De quoi s'agit-il? Du carburant, de l'argent liquide qui permet à l'économie de tourner. Plus de liquidité revient à dire que l'essence n'arrive plus dans le moteur. Il peut y avoir 100 litres de carburant dans le réservoir, s'il n'arrive pas dans le moteur, la voiture s'arrête. Pas terrible quand on roule à 130km/h, au milieu du trafic.

Il faut se lever et danser

Quelques jours plus tôt, Chuck Prince, le patron de Citigroup a tenté de calmer les choses alors que les milliers d'Américains renoncent à rembourser leur prêt immobilier basé sur une hypothèse absurde. Je suis capable de rembourser 100, mais je peux emprunter 150 puisque le prix de ma maison va augmenter et parce que ma banque le veut bien. Le 10 juillet, dans le Financial Times, Chuck Prince déclare:

«Quand la musique s'arrêtera, les choses seront compliquées. Mais tant qu'il y a de la musique, il faut se lever et danser. Nous dansons encore.»

Le 17 août, on ne danse plus.

La Fed finira par baisser ses taux, la Banque centrale européenne injectera 200 milliards de liquidités pour éviter la panne d'essence à pleine vitesse et le grand carambolage. Un an plus tard, toujours en août, la machine se grippe à nouveau, mais cette fois, les banques doivent publiquement admettre leur déconfiture. En mars, les actionnaires de Bear Stearn, une prestigieuse banque d'affaire de Wall Street, doivent accepter leur rachat à 2$ l'action par JP Morgan, sous le contrôle de la Fed. L'action valait 130$ en octobre 2007. En septembre, Lehman Brothers se déclare en faillite.

Gare aux ralentissements

Pourquoi l'été est-il aussi tendu pour les marchés financiers? «Les mois d'août sont toujours plus volatiles (entendez incertains, réactifs ou imprévisibles), car moins liquides, les participants étant en vacances. En 2007, ce fut la liquidité interbancaire (la confiance entre les banques), en 2008, le préLehman. Cette année, on peut avoir un souci avec le ralentissement de l'économie aux Etats-Unis», avance un ancien banquier basé à Londres qui refuse de prendre parole publiquement, mais surveille attentivement l'arrivée de l'essence au moteur alors que l'on évoque une croissance molle de l'autre côté de l'Atlantique.

Philippe Douroux

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