Monde

Incendies: éternelle Russie

Nathalie Ouvaroff, mis à jour le 12.08.2010 à 17 h 38

Le peuple russe garde son fatalisme, son endurance et le sens des affaires.

La Place Rouge à Moscou dans la fumée Alexander Demianchuk / Reuters

La Place Rouge à Moscou dans la fumée Alexander Demianchuk / Reuters

Une fois de plus, les Russes ne font pas mentir ceux qui admirent ou critiquent leur patience et leur endurance, ancrées dans l’inconscient collectif par l’effet conjoint d’une religion qui prêche la soumission à la volonté de Dieu et d’une longue période d’esclavage qui ne s’est terminée qu’en 1861 pour reprendre avec d’autres méthodes pendant la période communiste.

La vague de chaleur et les incendies de forêt qui ont ravagé une partie de la Russie centrale provoquant la mort de plus de cinquante personnes n’ont provoqué ni accès de colère ni vague d’indignation. Ceux qui attendaient des grèves et des manifestations en sont pour leurs frais. Le pays n’a pas bougé. De fait, l’ampleur de cette nouvelle catastrophe naturelle, la plus grave depuis celle entraînée par l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl en 1986, n'a même pas vraiment surpris les Russes, habitués depuis toujours aux caprices de la nature et à l’incurie de leur classe dirigeante. «Nous avons un pays immense, le plus grand du monde, c’est normal que chez nous tout prenne des proportions gigantesque», estime Serge, un ancien voyou qui après deux ans derrière les barreaux s’est racheté une conduite et travaille comme serrurier. Et d’ajouter: «La Russie n’est pas un pays comme les autres. Quant au peuple, il est composé d’esclaves et d’anarchistes. C’est pour cela que rien ne peut changer.» Un pessimisme… très russe.

Le business garde ses droits

En dépit de la chaleur accablante, l’odeur âcre de fumée qui pique les narines et monte à la gorge, l’ensemble de la population continue, certes au  ralenti, à vaquer à ses occupations et même à se promener. Dimanche dernier, sur la Place rouge recouverte d’un brouillard laiteux qui lui donnait un aspect irréel, des jeunes touristes russes en short, le visage recouvert d’un masque chirurgical, se faisaient photographier devant le mausolée de Lénine et  la cathédrale Saint-Basile, dont les coupoles bigarrées se perdaient dans la brume.

Le malheur des uns fait la fortune des autres. En Russie, même pendant une catastrophe nationale, le business ne perd pas ses droits et, loin de choquer, cela provoque plutôt de l'envie, voire de l'admiration. Tandis qu’une partie de la population étouffe en silence dans les rues chauffées à blanc, une autre se remplit les poches sans vergogne. Pour résister à la chaleur, il faut boire, boire beaucoup. Au moins trois litre de liquide par 24 heures, martèlent toutes les radios et chaînes de télévision. La population se rue sur les boissons fraîches, faisant ainsi le bonheur des marchands de limonade qui en, quelques jours, ont amassé de petites fortunes. «Nous enregistrons un record absolu de ventes d’eau minérale et de Kvas (boisson très populaire rafraichissante et très peu alcoolisée faite à partir de pain de seigle). En deux jours, nous avons livré 2.324.000 bouteilles et canettes», raconte Alexandra Jidkova, responsable des relations publiques de la brasserie Otckobo, premier producteur de kvas de Russie. Même son de cloche à la société d’eau minérale Forêt de Chichkin, dont le directeur affiche un sourire béat.

Quant aux marchands de climatiseurs et de ventilateurs, ils ont été pris d’assaut dès le début de juillet malgré une envolée vertigineuse des prix (qui ont quadruplé et parfois quintuplé en un mois). «L’année dernière, nous avions une petite centaine de coup de téléphone par jour. Maintenant, on en a mille, raconte le directeur de la firme Armée rouge, qui vend des climatiseurs. Toutes nos réserves sont épuisées. Il ne nous reste que trois ou quatre pièces que nous allons vendre et ensuite, on ferme boutique et on prend des vacances bien méritées», conclue-t-il.

Les pharmaciens n’ont également aucune raison de se plaindre. La population s’est jetée sur les masques chirurgicaux censés protéger contre la fumée toxique. «Nous commandons mille masque  chaque jour et à midi, il ne nous en reste plus un seul», raconte Macha qui travaille dans une pharmacie de la rue de Tver, l’une des plus grandes artères de la capitale russe. Elle ajoute: «Il paraît que des petits escrocs les achètent pour les revendre. Nous les vendons sept roubles, ils les proposent à cinquante devant les  stations de métros.»

Enfin plus morbide, les entreprises de pompes funèbres sont aussi à la fête. Elles ne savent plus où donner de la tête. «Nous n’avons jamais connu une situation semblable nous travaillons 24 heures sur 24. Quand nous recevons un coup de téléphone... Nous sommes contraints d’expliquer que nous ne pouvons pas venir avant douze heures», déplore un employé de l’entreprise de pompes funèbres Skif ritual.

Nathalie Ouvaroff

Photo: La Place Rouge à Moscou dans la fumée. Alexander Demianchuk / Reuters

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