France

Pourquoi les personnalités préférées des Français sont-elles si ringardes?

Vincent Glad, mis à jour le 05.08.2012 à 17 h 09

Le classement établi par le Journal du Dimanche depuis 1988 reflète aussi le conservatisme de la méthodologie.

Mimie Mathy aux Folies Bergères le 26 octobre 2006, REUTERS/Victor Tonelli. Capt

Mimie Mathy aux Folies Bergères le 26 octobre 2006, REUTERS/Victor Tonelli. Capture d'écran lejdd.fr/top50.

Le Journal du Dimanche (JDD) vient de publier à nouveau le 5 août 2012 son fameux classement des personnalités préférées des Français... qui, une nouvelle fois, met Yannick Noah en tête. Et pour cause. Nous ne résistons donc pas au plaisir de republier cet article qui il y a deux ans mettait en avant les nombreuses failles de la méthode utilisée par le JDD.

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Tous les six mois, la lecture du top 50 des personnalités préférées des Français dans le Journal du Dimanche est un supplice pour quiconque croit un tant soit peu au dynamisme de la société française. En vingt-deux ans, seules cinq personnalités se sont succédées en tête du classement: le Commandant Cousteau (20 fois), l'Abbé Pierre (16 fois), Yannick Noah (8 fois), Zinedine Zidane (6 fois) et David Douillet (2 fois).

Le classement publié le 8 août (2010) par le JDD est une nouvelle fois à mourir d'ennui et ressemble à une photographie de la France de 2003. L'inamovible Yannick Noah emporte sa 6e victoire consécutive. Zinédine Zidane, Mimie Mathy, Dany Boon et Michel Sardou complètent le top 5. Si le classement porte les marques de la vie culturelle et sportive des années 2000, ce n'est certainement pas les années 2000 qu'on imprimera dans 50 ans quand la postérité aura fait son oeuvre. Ce classement incarne le plus faible dénominateur commun des Français, le consensus le plus mou reflété par les médias, mais certainement pas la «vérité» culturelle, artistique et intellectuelle de l'époque.

Comment expliquer cette impression d'une France éternelle qui ne renverra certainement Mimie Mathy dans les profondeurs du top qu'à sa mort, comme pour le Commandant Cousteau, l'Abbé Pierre ou Soeur Emmanuelle?

En fait, le conservatisme du classement est contenu dans sa méthodologie. Le Journal du Dimanche le dit peu, mais la liste des 50 qui apparaît dans ses colonnes n'est pas dressée par les Français mais par le JDD lui-même. Histoire que rien ne puisse jamais vraiment bouger, tous les six mois, seules 5 à 8 personnalités sont ejectées du top sur un critère objectif: ce sont les derniers du baromètre précédent. Par contre, les nouveaux entrants débarquent sur des critères purement éditoriaux.

«Au doigt mouillé»

La direction du JDD fait le tour de ses services et demande des propositions de noms qui ont fait l'actualité à ses troupes. L'institut de sondage Ifop fait aussi des propositions, mais au final c'est le client, le JDD, qui choisit. «Au doigt mouillé», dit le directeur adjoint de la rédaction, Patrice Trapier. Une méthode qui occasionne certains oublis étonnants comme Kad Mérad, Christophe Maé, Valérie Damidot ou Lilian Thuram, que les Français auraient certainement portés dans leur top 30.

Cette année, Patrice Trapier reconnaît que cela s'est fait dans une certaine précipitation avant les vacances. Peut-être cela explique-t-il que les nouveaux entrants fleurent bon le buzz 2007: Florence Foresti (arrivée à la 9e place), Anne Roumanoff (14e), Marion Cotillard (24e), la jeune pousse Jacques Dutronc (40e) et Yann Arthus-Bertrand (49e).

L'impossible originalité

Le JDD assure ne pas avoir voulu faire un coup éditorial en faisant entrer Florence Foresti et Anne Roumanoff ensemble. Pourtant, vu l'historique du classement, il était évident qu'elles allaient se détacher, les humoristes étant toujours favorisés dans ce top. Cette entrée soudaine de l'humour féminin a en tout cas permis au Journal du Dimanche de faire sa une sur «les reines du rire», un sujet magazine efficace alors que l'actualité se fait rare dans la torpeur d'août.

Le JDD ne serait pas contre un peu plus d'originalité dans les entrées. Mais l'Ifop les met généralement en garde: «Ça ne marchera pas.» Et la liste des entrants séduisants immédiatement rejetés par les Français est en effet nombreuse: Stéphane Guillon, Vincent Cassel ou Valérie Lemercier pour ne citer que les plus récents. «Des personnalités trop attachées à une tranche d'âge ou à un secteur d'activité spécifique ne marchent pas et sortent rapidement», explique Adeline Merceron, de l'Ifop. Les stars des djeun's, les grands patrons, les intellectuels, les politiques ou les sportifs non footballeurs en font régulièrement les frais. A contrario, les chanteurs, les acteurs, les humanitaires, les footballeurs et les humoristes squattent invariablement les premières places. Avec une prime aux bons sentiments, à l'âge et parfois à l'inactivité.

Pour rester dans le haut du classement, pas besoin d'être dans l'actualité. Mais il faut absolument se garder de tout scandale. Seules les personnalités les plus consensuelles tirent leur épingle du jeu. Ainsi Franck Ribéry, à la dernière place du baromètre, fait les frais de son Mondial catastrophique et de ses histoires de moeurs. Le seul à avoir le droit de déraper en France reste Zinédine Zidane, absous de son coup de boule en finale de la Coupe du monde en 2006.

Pas le choix du coeur

L'autre grand biais méthodologique de ce baromètre est le choix des «cartons» pour incarner le choix des Français. Les 995 personnes interrogées disposent de 50 cartons représentant autant de personnalités. Elles doivent faire un tas des 10 qui comptent le plus à leurs yeux. S'il ne fallait choisir que 3 personnes, on pourrait parler de choix du coeur. Au-delà, dans une liste finie de 50 noms, il s'agit aussi d'un choix de consensus, probablement par défaut. Résultat: les personnalités que tout le monde aime mais que personne n'adore finissent invariablement en tête. A l'inverse, les personnalités tranchantes (type Stéphane Guillon), partisanes (les politiques) ou manquant de notoriété (les patrons, les intellectuels, les non-footballeurs) souffrent de cette méthode.

La preuve de ce biais est fournie par le Journal du Dimanche lui-même, qui a publié en mars 2010 un top 35 des personnalités féminines préférées des Français. La méthode était ici très différente puisque les sondés devaient donner une note sur 20 aux personnalités proposées. Le talent peut ainsi émerger plus facilement. Valérie Lemercier, éjectée du classement mixte, arrive ainsi à la 2e place! Le conservatisme est loin d'être absent de cette méthode qui donne certes une prime au talent mais surtout à la morale: Simone Veil, 21e du classement mixte, arrive en tête des personnalités féminines.

«Le top 50 est un classement plus consensuel que conservateur», se défend Patrice Trapier du JDD. «On se dit depuis un moment qu'il faudrait qu'on réfléchisse à la méthodologie», concède-t-il en rêvant à un classement plus prestigieux: «C'est sûr que je préfererais voir Patrick Modiano ou J.M.G. Le Clézio.» Et un Joey Starr ou un Michel Houellebecq?

Vincent Glad

PS: Les enfants de 7-14 ans ont eux aussi leur classement des personnalités préférées et c'est Christophe Maé, banni du top adulte, qui l'emporte. Notons aussi une jolie 3e place pour Omar et Fred.

Vincent Glad
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