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Le réchauffement responsable des catastrophes naturelles

Voiture submergée par les inondations, à Mandelieu, le 4 octobre 2015 | REUTERS/Eric Gaillard

Voiture submergée par les inondations, à Mandelieu, le 4 octobre 2015 | REUTERS/Eric Gaillard

Les chercheurs hésitent encore à désigner le changement climatique comme coupable. Et s'ils avaient tort?

Alors que la Côte d’Azur a subi des records de précipitations dans la nuit du 3 au 4 octobre 2015 et des inondations qui ont fait dix-sept morts et quatre disparus, nous republions cet article d’août 2010 qui met en évidence le lien entre catastrophes naturelles et réchauffement climatique.

Vague de chaleur sans précédent et feux de forêts gigantesques en Russie. Inondations catastrophiques au Pakistan et au Ladakh. Pluies torrentielles et glissements de terrain meurtriers en Chine. Un morceau de glacier de plus de 250 kilomètres carrés qui se détache au Groenland. Des records de chaleur qui tombent les uns après les autres: 37,2°C en Finlande le 29 juillet, un incroyable 53,5°C au Pakistan le 26 mai, 45,6°C à Chypre le 1er août et j'en passe. C'est la litanie de l'été 2010, les événements extrêmes se succèdent à la une des médias, dans une monotonie inquiète. On se focalise, quelques jours, sur telle ou telle catastrophe, mais personne ne s'arrête sur le tableau d'ensemble. Tout le monde a une idée de ce qui cause ces phénomènes météorologiques, mais personne n'ose lâcher la phrase fatale: et si tout ceci était dû au réchauffement climatique?

Comme c'est le cas depuis une quinzaine d'années, les chercheurs restent prudents. Ils sont, dans leur for intérieur, persuadés que le réchauffement est à l'œuvre, mais ils ne peuvent s'empêcher de nuancer leurs propos, quand ils ne cherchent pas d'autres coupables à cet été meurtrier. Petit florilège. Commençons par une autorité en la matière, le Belge Jean-Pascal Van Ypersele, vice-président du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec). Il explique à l’AFP:

«Ce sont des événements qui sont appelés se reproduire et à s'intensifier dans un climat perturbé par la pollution des gaz à effet de serre. On ne peut pas jurer à 100% que rien de tout cela ne se serait passé il y a 200 ans, mais le soupçon est bien là. Même s'il ne s'agit que d'un soupçon.»

Responsabilité humaine

Ultra-prudent. Autre ponte, le Marocain Omar Baddour, responsable de la gestion des données climatiques à l'Organisation météorologique mondiale (OMM). «Il y aura toujours des extrêmes. Mais il semble que le changement climatique exacerbe leur intensité», déclare-t-il à Reuters avant d'ajouter qu'«il est trop tôt pour déceler une responsabilité humaine» dans ces événements.

Dans la même dépêche Reuters, Henning Rodhe, professeur émérite de météorologie à l'université de Stockholm, estime, à propos des incendies russes, que «le réchauffement du climat va probablement provoquer davantage d'événements de ce type» avant d'entonner le refrain de la précaution:

«Mais il n'est pas possible d'en conclure qu'ils [les incendies russes] sont directement provoqués par le réchauffement climatique.»

Même son de cloche auprès d'Andreas Muenchow, océanographe à l'université du Delaware, qui s'exprime sur la dislocation du glacier Petermann au Groenland:

«La physique de la couche limite, la turbulence, les marées et la dynamique du glacier peuvent toutes y être liées et peuvent toutes être des pistes plus fructueuses dans la compréhension de ce qui se passe que de simplement secouer la main et de cocher cela dans la liste des signes du réchauffement climatique. Le réchauffement global et le changement climatique sont des problèmes très réels et stimulants, mais il est idiot d'attribuer chaque événement “visible” à cette expression attrape-tout. Cela dévalue et discrédite les fois où le réchauffement global est une cause réelle et immédiate à des phénomènes observables. Les détails comptent, en science comme en politique.»

On sent bien, derrière cette explication, les séquelles qu'ont laissées le «scandale» du pseudo-Climategate et les coups de boutoir des climatosceptiques autour du sommet de Copenhague. Mais on pourrait aussi demander à Andreas Muenchow de quoi le réchauffement climatique est, concrètement, la cause avérée... Le quatrième rapport du Giec, publié en 2007, prévoit en effet tous les phénomènes que l'on observe cet été. Alors, pourquoi ne pas relier les incendies russes, les records de chaleur partout dans le monde et la mousson exceptionnelle en Asie à cette fameuse hausse des gaz à effet de serre due à l'homme? La réponse générale du monde scientifique est qu'il est encore trop tôt. Écoutons de nouveau Omar Baddour:

«La succession d'extrêmes et l'accélération des records sont conformes aux projections du Giec. Mais il faudra observer ces extrêmes sur plusieurs années pour en tirer des conclusions en termes de climat.»

Les chercheurs n'excluent pas non plus que le phénomène climatique El Niño de 2009 ne soit pas responsable de ce qui arrive. «Nous savons qu'après El Niño suit une année particulièrement chaude et c'est certainement ce qui se passe cette année», explique le climatologue anglais Andrew Watson, qui poursuit:

«Je suis pratiquement sûr que l'augmentation de la fréquence de ce type d'étés depuis les vingt, trente dernières années est liée au changement climatique. Mais vous ne pouvez pas vous appuyer sur un seul événement ou sur un seul été. Parce que, par définition, il s'agit de météo, pas de climat. Et que le changement climatique se mesure sur la moyenne d'une décennie.»

Peur des climatosceptiques

Mais, dites-moi, mon cher Watson, la décennie allant de janvier 2000 à décembre 2009 n'a-t-elle pas été la plus chaude jamais enregistrée? Et avant elle, la décennie la plus chaude n'était-elle pas celle courant de janvier 1990 à décembre 1999? Et avant elle, la décennie la plus chaude n'était-elle pas celle courant de janvier 1980 à décembre 1989? Et les six premiers mois de 2010 ne sont-ils pas les plus chauds jamais enregistrés depuis 130 ans et l'avènement de la météorologie moderne? [NDLR: juillet 2015 a aussi été désigné comme le mois de le plus chaud de l’année qui devrait être la plus chaude jamais enregistrée] Combien de décennies faudra-t-il observer, combien de records faudra-t-il battre, combien de catastrophes faudra-t-il dénombrer pour qu'enfin les scientifiques mettent, un petit peu, leur éternelle prudence de côté? L'expression de «réchauffement climatique», utilisée pour la première fois le 8 août 1975 dans un article de Science, vient de fêter ses 35 ans. Pendant tout ce temps, les chercheurs ont tenté de prévoir ce que donnerait le réchauffement plus tard. Eh bien, nous sommes le lendemain d'hier, nous sommes le «plus tard» de cette époque.

Il n'est pas dans mes habitudes de dénigrer le monde de la recherche et je ne commencerai pas aujourd'hui. Je comprends sa prudence et l'interprète pour une bonne part comme une réaction de défense vis-à-vis des climatosceptiques. Simplement, il est temps de passer à la contre-offensive. Ce qui se passe n'est pas une succession de coïncidences. C'est la preuve qu'une ère géologique nouvelle a bel et bien commencé, celle que le Prix Nobel de chimie Paul Crutzen a nommée «anthropocène», une ère où l'homme est devenu, au même titre que la tectonique des plaques ou les glaciations, une force géophysique capable d'influer sur la nature à l'échelle de la planète.

Certains, dans le monde extra-scientifique, l'ont bien compris et ne prennent pas de pincettes pour l'affirmer. Ainsi, le 5 août 2010, le premier réassureur mondial, Munich Re, a-t-il, dans un communiqué, dit ce que les scientifiques n'osent pas encore vraiment dire:

«Un événement météorologique pris isolément n'est pas la preuve d'un changement climatique mais la somme totale des événements constitue un clair ensemble de preuves qui est corroboré par des indications météorologiques supplémentaires. Mars, avril, mai et juin 2010 ont été les plus chauds jamais enregistrés à l'échelle globale, et juillet semble décidé à poursuivre la série. [...] Ces faits montrent que le réchauffement climatique joue un rôle significatif dans l'augmentation du nombre d'événements extrêmes. Les analyses réalisées avec la base de données des catastrophes naturelles de Munich Re, la plus complète du monde, confirme cette hausse: le nombre d'événements météorologiques extrêmes comme les tempêtes et les inondations ont triplé depuis 1980 et l'on s'attend à ce que cette tendance persiste.»

L'épée de Damoclès est tombée. Le réchauffement climatique prélève sa dîme, en vies humaines, en destructions, et en polices d'assurance. Quand il s'agit d'argent, et de grosses sommes, on prend les choses au sérieux.

Un autre ne s'y est pas trompé et c'est le président russe, Dimitri Medvedev. Le 30 juillet, il a déclaré:

«Ce qui est en train de se passer maintenant avec le climat de la planète doit retentir comme une sonnerie de réveil pour nous tous, c'est-à-dire tous les chefs d'État, [...] afin que nous ayons une approche plus énergique pour parer les changements globaux du climat.»

Un revirement pour un président qui n'a jamais été un ardent combattant de la cause climatique. Le 5 août, son prédécesseur et actuel Premier ministre, Vladimir Poutine, a décidé de suspendre l'exportation de blé russe jusqu'à la fin de l'année, afin d'«empêcher l’inflation des prix intérieurs et de sauver le cheptel russe». Décision qui a aussitôt fait flamber le prix du blé à la Bourse de commerce de Chicago. S'il est une chose bien concrète dont le réchauffement climatique est la cause, c'est celle-là.

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