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Plaidoyer pour la réhabilitation des mailing lists

Farhad Manjoo, mis à jour le 15.08.2010 à 9 h 51

Ringardisée, la bonne vieille liste de diffusion reste indispensable.

Il a suffi d'un week-end à Eric Thomas, étudiant ingénieur à Paris, pour créer en 1986 ce qui allait devenir une des pierres angulaires d'Internet: les listes de diffusion. Plus précisément, Thomas est à l'origine de LISTSERV, un logiciel qui permet de gérer des groupes de discussion. Ces mailing lists existaient depuis les années 70, mais elles devaient être configurées manuellement –seul celui qui avait été désigné pour gérer la liste pouvait mettre à jour ses abonnés, et cela demandait beaucoup de temps. Avec LISTSERV est arrivée l'automatisation: il suffisait qu'un modérateur crée quelques règles simples –conditions d'inscription, fréquence des envois– pour que les utilisateurs puissent alors gérer eux-mêmes leurs abonnements.

Après la naissance de LISTSERV, les liste de diffusion ont explosé. Selon Thomas, en quelques années leur nombre s'est trouvé multiplié par dix, puis cent, la plupart émanant d'universités, et consacrées à la recherche scientifique ou technologique. (Parmi les premières et plus importantes, LINKFAIL, qui permettait à ses abonnés de signaler les sites Web «en panne». LINKFAIL est d'ailleurs devenue si populaire que son propre trafic a commencé à générer des pannes réseau.) D'autres logiciels de gestion sont apparus pour profiter du succès de LISTSERV, et rapidement listserv devint un nom commun pour désigner un groupe de discussion. Légalement ça pose problème, puisque LISTSERV est une marque déposée par L-Soft International, la société d'Eric Thomas –qui propose d'ailleurs sur son site quelques règles d'usage. Par exemple, on ne dit pas «Je vais poster un message sur la listserv», mais plutôt «Je vais poster un message sur la liste de diffusion LISTSERV®».

Viré du WashPost pour une mailing list

Il est bien sûr impossible pour L-Soft de contrôler la bonne application de ces règles; les listes de diffusion –qu'elles soient gérées ou non par LISTSERV®– font depuis longtemps partie intégrante du Net tel qu'on le connaît. À tel point qu'on n'y fait même plus attention: on est tous inscrit à une ou plusieurs mailing lists, mais avec l'avènement de Facebook, Twitter et consorts on a presque oublié à quel point celles-ci peuvent être pratiques. J'avoue n'y avoir repensé qu'à cause de la polémique Journolist –le défunt groupe de discussion du blogueur Ezra Klein, qui permettait à des journalistes et des universitaires libéraux d'échanger de manière confidentielle. Klein dit avoir créé cette liste (avec Google Groups, pas LISTSERV) pour que les journalistes puissent avoir un espace privé de manière à discuter de l'actualité autrement qu'ils le feraient en public.

Je n'ai jamais été inscrit à JournoList, et j'ai toujours douté de la faisabilité du projet: comment peut-on imaginer qu'un groupe de journalistes gardent tout ce qu'ils lisent pour eux? (Le blogueur David Weigel, dont les mails confidentiels sur JournoList ont été rendus publics et l'ont amené à démissionner du Washington Post, a récemment été embauché par Slate.com. Je n'ai jamais rencontré ni communiqué par mail avec Weigl.) Mais je comprends ce qui est passé par la tête de Klein, un truc du genre "C'est génial, les listes de diff!". Pour tout un tas de sujets, les mailing lists– surtout les privées– dépassent largement Twitter, Facebook ou Tumblr pour favoriser le sentiment d'appartenance à une communauté et pousser à la réflexion, à des discussions moins superficielles.

Une question? N'allez pas sur Twitter

Malheureusement, les listes ne profitent pas du même buzz que le dernier outil de communication à la mode. «Je me rappelle, il y a dix ans les gens disaient des choses comme "Hé, je viens de créer la liste Améliorons le DMCA"», se souvient Declan McCullagh, un journaliste de CNET à l'origine en 1994 de Politech, une liste pionnière dédiée à la technologie et la politique. (La liste n'est plus active depuis 2008, mais McCullagh a l'intention de la relancer à la fin de cette année.) «On entend presque plus ça aujourd'hui. Maintenant, les gens vont plutôt lancer un hashtag Twitter ou créer une page Facebook, ce genre de choses.»

Et c'est bien dommage. Dans un monde où le bla bla, les cui-cui et les jingles sont rois, on a plus que jamais besoin des mailing lists. 

Pourquoi un tel engouement de ma part? D'abord, il y a mon expérience personnelle. Ces dix dernières années, j'ai travaillé pour trois magazines en ligne, Wired.com, Salon, et maintenant Slate.com. J'ai toujours été fan de ces publications bien avant de commencer à écrire pour elles, et ce qui m'a le plus surpris c'est qu'elles étaient encore plus intéressantes de l'intérieur. De nombreux articles que vous lisez sur Slate.com –si ce n'est la majorité– ont été inspirés par des discussions sur des mailing lists. Chaque matin, j'ouvre ma boîte mail pour y trouver des infos, mais aussi de longues conversations hilarantes, profondes ou parfois absolument exaspérantes sur lesdites infos. Ce «forum» est une source d'info précieuse et une formidable caisse de résonance: quand j'ai besoin d'un avis sur une idée, je demande à la liste Slate. C'est le moyen le plus fiable d'avoir de vraies réponses sérieuses –contrairement à Twitter, par exemple.

Où qu'on se trouve

Cette qualité d'échange s'explique en partie par le niveau des participants, mais ce n'est pas tout. Au cours des dernières années, Slate, comme beaucoup d'autres, a essayé d'ouvrir au public ses discussions en interne via Twitter et Facebook. Mais le gros avantage des groupes de discussion par rapport à ces plates-formes, c'est leur caractère privé. Quand on sait qu'on peut s'exprimer sans crainte de voir ses propos étalés au grand jour, on a plus tendance à dire ce qu'on pense vraiment, et ça élève le niveau des conversations.

Même les listes publiques ont leurs avantages techniques. Par exemple, on peut consulter sa boîte mail où qu'on se trouve. «Dans un monde où les gadgets prolifèrent, l'email est roi, puisqu'il est accessible sur tous les supports», explique Jim Griffin, co-fondateur de Pho, une énorme liste de diffusion consacrée au divertissement numérique. On ne peut pas dire la même chose de Twitter ou Facebook, qui peuvent ne pas fonctionner correctement, ou aussi rapidement –voire pas du tout– sur des appareils mobiles ou d'autres plates-formes. L'email est aussi plus pratique pour échanger de longs messages puisque contrairement à Twitter le nombre de caractères n'est pas restreint, et il met à disposition de nombreux outils pratiques absents de Facebook (la possibilité de sauvegarder un brouillon, vérifier l'orthographe, et organiser un flux importants de messages à l'aide de filtres automatiques).

De la discussion, et uniquement de la discussion

McCullagh souligne également la différence en termes de normes sociales. Par exemple, les commentaires sur Facebook sont la plupart du temps positifs; parce que tout ce que vous postez est forcément associé à votre véritable identité, les gens ont du mal à critiquer quelqu'un sur son profil. Et si vous le faites, vous passez pour un goujat, comme si vous étiez venu chez lui et que vous l'aviez traité de tous les noms. Les mailings lists, au contraire, tolèrent beaucoup plus les flame wars, ces violentes engueulades entre utilisateurs. Comme le fait remarquer James Fallows, on peut trouver ce genre de pratique parfois pénible –surtout si on décide ne pas y participer– mais les pires prises de becs peuvent s'avérer fascinantes et très instructives, j'en ai même vu faire changer d'avis certains.

Ce qui nous amène à l'avantage numéro 1 des listes de diffusion: c'est le seul média Web (ou presque) dédié exclusivement à la discussion. On monte un groupe Facebook pour promouvoir une idée (1 million de gens contre les hipsters!), on crée un Tumblr pour se moquer (Look at This Fucking Hipster), et on ouvre un compte Twitter pour que le maximum de gens vienne lire nos commentaires lapidaires. Les listes de diffusion, en revanche, cherchent à amener les gens à échanger sur une idée. Et quoi de plus important?

Farhad Manjoo

Traduit par Nora Bouazzouni

Farhad Manjoo
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