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Les revers du tennis américain

Yannick Cochennec, mis à jour le 11.08.2010 à 17 h 18

Il est bien loin, le temps des McEnroe, Sampras et Agassi.

Andy Roddick face à Michael Llodra à Wimbledon, le 23 juin 2010. REUTERS/Toby Me

Andy Roddick face à Michael Llodra à Wimbledon, le 23 juin 2010. REUTERS/Toby Melville

Ce lundi 9 août 2010 restera une date sombre dans l’histoire du tennis américain. Pour la première fois depuis la création du classement ATP, en 1973, aucun joueur d’outre-Atlantique ne figurait parmi les dix meilleurs mondiaux.

Battu prématurément par le Français Gilles Simon, jeudi 5 août, au tournoi de Washington, Andy Roddick a glissé de la 9e à la 11e place et provoqué ce petit séisme de l’autre côté de l’Atlantique.

A moins d’un mois de l’US Open (30 août-12 septembre) sur les courts de Flushings Meadows, dans la banlieue de New York, la nouvelle a fait l’effet d’une petite bombe au cœur de la torpeur estivale d’autant qu’elle s’est accompagnée d’une autre statistique déprimante. Pour la première fois au tournoi de Washington, créé en 1969, aucun Américain n’a réussi à se glisser en quarts de finale.

Du côté des femmes, la situation est loin d’être aussi dramatique, avec les sœurs Williams qui occupent la première et la quatrième places de la hiérarchie internationale, mais elle reste également préoccupante. Serena, 29 ans dans quelques semaines, et Venus, 30 ans, ne seront pas éternelles et il faut bien constater que derrière elles, c’est le grand vide. La troisième Américaine la mieux classée, Melanie Oudin, est 42e, la quatrième, Vania King, 81e. Et parmi les prétendantes à la relève, il est bien difficile de distinguer un espoir capable de jouer les premiers rôles à brève échéance.

Les temps glorieux

En trente ans, le tennis américain est donc passé de nation hégémonique au rang de pays secondaire. Fin 1979, sept des dix premières places mondiales étaient occupées par des joueurs issus des Etats-Unis: Jimmy Connors, John McEnroe, Vitas Gerulaitis, Roscoe Tanner, Arthur Ashe, Harold Solomon et Eddie Dibbs. Fin 1989, ils étaient encore six: John McEnroe, Michael Chang, Brad Gilbert, Andre Agassi, Aaron Krickstein et Jay Berger. Fin 1999, le bataillon se résumait à trois unités: Andre Agassi, Pete Sampras et Todd Martin. Fin 2009, il n’y avait plus qu’Andy Roddick pour défendre l’honneur de la patrie. Aujourd’hui, c’est donc le désert alors que l’Espagne compte sept des siens parmi les 25 premiers mondiaux dont deux dans les dix.

Pour retrouver un Américain vainqueur d’un titre du Grand Chelem, il faut désormais remonter à 2003 (Roddick, US Open). Sept années de vaches maigres qui nous renvoient à huit autres années de disette connues par les Américains entre 1955 et 1963, à l’époque où les champions australiens gagnaient tout, ou presque.

La semaine dernière, à Washington, les quarts de finale réunissaient un Argentin, un Belge, un Croate, un Chypriote, un Espagnol, un Français, un Serbe et un Tchèque. C’est le succès du tennis d’avoir su devenir un sport globalisé, ce qu’il n’était pas voilà 50 ans. Mais c’est un échec de voir les Etats-Unis s’effacer de la sorte sur un marché vital pour la survie et le développement de l’économie de ce sport.

Les deux circuits professionnels, masculin (ATP) et féminin (WTA), ont été créés sur le sol américain et leurs deux sièges restent implantés en Floride. L’apport des sponsors américains reste un enjeu crucial, forcément menacé par d’aussi piètres résultats qui refroidissent les décideurs et n’encouragent pas les réseaux de télévision à investir sur cette discipline.

Car inutile de se voiler la face. Aux Etats-Unis, où le tennis n’est pas un sport majeur comparativement au football, au basket ou au base-ball, le téléspectateur veut voir sur son écran des joueurs locaux et n’est en aucun cas intéressé par une finale entre un Argentin (David Nalbandian) et un Chypriote (Marcos Baghdatis) comme ce fut le cas à Washington. Le site sportif américain espn.com indique ainsi que le tennis est seulement la 10e rubrique la plus visitée alors qu’il s’agit de la 2e sur lequipe.fr, premier site sportif français.

En 1994, le très influent hebdomadaire Sports Illustrated avait fait une une dont l’accroche est restée célèbre: Is tennis dying? (le tennis meurt-il?). L’enquête pointait les dysfonctionnements du sport aux Etats-Unis où son organisation était jugée poussiéreuse et tournant le dos aux plus jeunes.

Quinze ans plus tard, le tennis vit une situation paradoxale entre Los Angeles et New York. Le nombre de ses pratiquants réguliers ou occasionnels a augmenté (18,6 millions en 2009 contre 16,9 en 1998), son économie est saine (entre 2003 et 2008, le marché des raquettes s’est envolé de 43%), mais il n’est plus capable de former des générations de champions quand les pays de l’Est, notamment chez les filles, regorgent de talents.

«C’est un échec majeur, a souligné Paul Annacone, l’entraîneur historique de Pete Sampras, devenu depuis quelques jours le conseiller de Roger Federer. Au début des années 90, nous avons eu un formidable groupe de quatre joueurs avec Pete Sampras, Andre Agassi, Jim Courier et Michael Chang, mais nous n’avons pas été capables de susciter des vocations à ce moment-là. Et c’est dommage parce que c’est un temps qui ne reviendra peut-être jamais plus.»

Un sport de vieux riches

Aux Etats-Unis, le tennis reste un sport de niche comme disent les publicitaires, une discipline pratiquée par des personnes relativement aisées et âgées. Il peine à recruter chez les plus jeunes, notamment ceux issus des quartiers les plus défavorisés. L’USTA, la fédération américaine, s’est d’ailleurs retrouvée récemment au cœur d’une polémique en étant carrément accusée de racisme par William Washington, le père de Malivai, l’ancien finaliste noir de Wimbledon en 1996. Dans un courriel incendiaire, cet entraîneur bien connu pour ses écarts de langage s’en est pris aux «gardiens blancs» de l’USTA qui bloqueraient la progression des jeunes joueurs noirs en les privant de financements.

Ce sont des paroles excessives, mais force est de reconnaître que l’héritage d’Arthur Ashe, premier vainqueur noir d’un tournoi du Grand Chelem, à l’US Open en 1968, a été pour le moins dilapidé. Les Afro-américains n’ont pas réussi la percée escomptée dans ce sport de Blancs que reste le tennis, les sœurs Williams ayant été une formidable exception grâce à la volonté d’un père, Richard, qui a eu un rêve dans un ghetto de Los Angeles et l’a réalisé, seul, avec le bonheur que l’on sait. Mais derrière les Williams, aucune joueuse de couleur n’a repris le flambeau ou ne semble en mesure de le faire. Comme pour Arthur Ashe, leur héritage pourrait être bien mince.

Reste quelques chiffres encourageants. Au cours des cinq années écoulées, les raquettes vendues aux plus jeunes ont ainsi bondi de 87% aux Etats-Unis. «Mais il va falloir attendre pour voir naître de nouveaux grands noms et s’habituer à voir les Américains déserter les palmarès», reconnaît Patrick McEnroe, le capitaine de l’équipe américaine de coupe Davis, conscient de la vitalité et de l’appétit de la concurrence étrangère. Néanmoins, il continue à croire en Andy Roddick, et à miser sur Sam Querrey, 22 ans, 21e mondial, et John Isner, 25 ans, 19e, héros avec Nicolas Mahut du plus long match de l’histoire du tennis lors du dernier Wimbledon. Même s’il y a fort à parier que le prochain US Open ne flattera pas beaucoup le nationalisme américain.

Yannick Cochennec

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