France

Les mots de l’«ultraviolence»

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 10.08.2010 à 17 h 19

Comment experts, chercheurs, politiques et médias parlent de la violence aujourd’hui, et en quoi le champ lexical nous aide à mieux comprendre ce qui est en train de changer.

Au-delà des mesures et des postures, l’ère sarkozienne restera marquée par un tournant sociétal: «banlieues», «incivilités» et délinquance de proximité des années 1990 ont définitivement laissé la place aux «ghettos» et aux phénomènes «ultraviolents». Quant au discours présidentiel, musclé dès l’origine, il est à présent plus juste de le qualifier de «guerrier». Petit lexique médiatique des nouveaux mots de la violence.

Ultraviolence

Ces temps-ci, les ultras sont partout, et pas seulement dans les stades: ultragauchistes, ultrariches, et à présent (jeunes) ultraviolents. L’expression n’est pas vraiment nouvelle, puisque deux sociologues pointent, dans une présentation de leur livre La violence des jeunes en question, (Champ Social, 2008) son utilisation dès l’année 2000 dans L’Express (Ados, la spirale de l’ultraviolence) et dans Le Monde en 2006 (Bandes, la spirale de l’ultra-violence). Le terme serait apparu dès les années 1970 dans la critique ciné, notamment pour qualifier le déchaînement d’«ultraviolence» du film Orange Mécanique. Mais ce n’est que plus récemment que l’ultraviolence est passée du champ lexical de la fiction à celui du réel. 

L’expression –qu’on écrit à présent sans trait d’union– a ainsi occupé un espace médiatique important ces derniers mois. Quelques exemples représentatifs: Le nouveau visage de l’ultraviolence, pour Le Parisien (26 mai), Ultraviolence, les barbares au coin de la rue, pour Marianne (29 mai). Dans les deux cas, le mot est associé à un autre, soit dans le titre, soit dans l’article: celui de «barbare».

L’évocation de l’ultraviolence va souvent de pair avec une autre dimension: la mise en avant de la gratuité de l’acte. Violence gratuite censée s’opposer à celle, motivée, instrumentale ou «crapuleuse», des vols. Ce qu’on associe généralement à cette violence gratuite, à savoir les violences physiques non crapuleuses, a clairement tendance à augmenter, et ce depuis une dizaine d’années…

L’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP), dont sont issues les données ci-dessus, met cependant en garde contre l’utilisation d’expressions comme «violence gratuite»:

«On rappelle qu’il n’est pas possible de considérer les violences physiques non crapuleuses comme des “violences gratuites”, car c’est une expression trompeuse qui ne rend pas compte de la nature de ces violences. Ce sont par exemple des violences intrafamiliales, des violences subies par des fonctionnaires dans l’exercice de leur fonction ou encore des conflits de la vie quotidienne qui se concluent par l’usage de la violence physique par au moins un des protagonistes.»

Laurent Mucchielli et Véronique Le Goaziou, dans le texte cité précédemment, ne disent pas autre chose: parler d’acte gratuit revient à admettre qu’on n’a pas compris la motivation qui l’a déclenché.

Gratuite ou ultra-, c’est cette violence plus réactionnelle (et imprévisible, qu’on associera volontiers à de la barbarie, de la sauvagerie) qui fait à présent peur. Rouer de coups un automobiliste qui souhaitait simplement établir un constat, ou un jeune demandant une cigarette, cela paraît ultra-incompréhensible, car difficile à appréhender d’un point de vue rationnel (on part communément du principe qu’un délinquant n’est qu’un homo œconomicus d’un genre un peu spécial, qui espère tirer de son acte une source de profit).

Ghetto

C’est la nouveauté sémantique la plus représentative des évolutions en cours. Le sociologue Didier Lapeyronnie, à l’issue d’une enquête de terrain de cinq ans dans une ville moyenne de l’ouest de la France et sa ZUS particulièrement difficile, est un des premiers à faire sauter le tabou, en publiant en 2008 Ghetto Urbain. L’organisation de ces quartiers et «leur ambiance sont devenues autoréférentielles, tournées vers l’intérieur de la cité, une économie souterraine et de trafics divers s’est développée, comme si tout un travail d’isolement était collectivement engagé», peut-on lire dans la présentation de son ouvrage.

En novembre 2009, l’Observatoire national des zones urbaines sensibles (ONZUS) rendait son dernier rapport sur l’état des quartiers concernés. Les chiffres sur le taux de chômage, la pauvreté, entérinent le discours de ghettoïsation.

Et les politiques de s’alarmer, de minimiser ou simplement d’ignorer: on ne parle pas de ghetto en France, cela n’existe pas! Car l’effet repoussoir de la situation américaine est fort. Fustiger le ghetto comme le communautarisme a d’ailleurs longtemps permis de se convaincre que le modèle républicain ferait barrage à tout risque de ghettoïsation. Nous savons aujourd’hui que le barrage a sauté. Et Jean-Louis Borloo fut particulièrement inspiré quand il déclarait dans Le Monde, en 2003: 

«La spécificité française aujourd'hui en Europe, c'est que l'arrogance républicaine nous a fait passer directement à la case “ghetto”, sans passer par la case communautaire que rejettent les principes de notre République.»

Guerre

Si pour les voyous, la police est une bande rivale à combattre, Nicolas Sarkozy a été le premier à adopter sans le moindre recul cette rhétorique militaire. A Grenoble, il l’a encore répété: il a mené, mène et mènera une «guerre nationale» contre les voyous.

Les forces d’intervention en constituent les armées, les préfets sont des lieutenants oeuvrant sur le terrain, les ministres des chefs de guerre menaçants: «On ne cèdera pas un pouce de terrain», assurait encore Brice Hortefeux sur TF1 (le 27 juillet dernier). C’est donc bien une mentalité guerrière et une stratégie d’occupation militaire de l’espace qui prévalent du côté de l’Etat. 

Bernard-Henri Lévy pointe cette «troisième erreur» commise par le président cet été, et les conséquences néfastes d’une telle escalade verbale au plus haut niveau de l’Etat: «Quand les voyous parlent de guerre, c’est une provocation. Quand les Etats disent “chiche, la guerre!”, cela s’appelle la guerre civile» (Les trois erreurs de Nicolas Sarkozy, Le Monde du 5 août 2010). Et Marine Le Pen de parler, justement, d’une «situation de pré-guerre civile». A quand un ministère de la guerre intérieure?

Prévention (situationnelle)

Parce que le contexte économique et social ne réagit que de manière très aléatoire aux réformes, et que d’autre part toute prise en compte des causes profondes de la violence reviendrait à valider l’insupportable «excuse sociologique» qui est le propre de la gauche «angéliste», la droite s’est trouvée une nouvelle marotte pour éradiquer la violence: la prévention situationnelle. (Lire l’article du sociologue de l’urbanisme Jean-Pierre Garnier, et voir cette interview de Luc Bronner sur le sujet).

C’est une expression ambiguë (elle n’a de prévention que le nom) dont vous entendrez peu parler, mais dont la philosophie inspire largement les politiques de gestion de l’insécurité. On a recours au concept de prévention situationnelle pour justifier un aménagement urbain qui intègre de plus en plus les possibilités de surveillance et d’intervention des forces de l’ordre, tout en limitant au maximum tout aménagement ou «espace complice». Son objectif direct est «la réduction des opportunités délinquantes» (selon l’article de Véronique Levan dans la revue Champ Pénal). Selon qu’on souhaite empêcher l’acte de se produire, ou faciliter l’intervention de la police, «la configuration de l’espace sera donc tantôt dissuasive, tantôt répressive» (Jean-Pierre Garnier).

Des exemples? Eradication des passages, coursives, impasses, recoins, des toits plats utilisés pour faire le guet ou constituant de potentiels postes de tir dans les cités, modification ou percement de voies de circulation pour désenclaver les quartiers et, surtout, les rendre plus accessibles aux patrouilles de police, pose d’obstacles (allant du bac à fleurs à des aménagements plus lourds) pour stopper les voitures-béliers devant les centres commerciaux.... Mais pour l’instant, c’est la vidéoprotection qui est au centre de la politique française de prévention situationnelle (ce que développe le Plan national de prévention de la délinquance et d’aide aux victimes).

Au-delà du fait que l’efficacité d’une telle approche reste encore à démontrer, associer l’espace urbain à un vaste champ militaire «préventif» n’est peut-être pas la meilleure chose à faire pour renouer le dialogue avec des populations de plus en plus ghettoïsées (même si on insistera, dans ces projets d’aménagement, sur le souci d’améliorer l’environnement urbain pour les résidents). Mais est-ce vraiment le but? Un extrait de cet article de Champ Pénal cité plus haut explique peut-être les raisons plus prosaïques d’un tel engouement présidentiel:

«L’approche situationnelle paraît se prêter assurément plus facilement aux rationalisations préfigurant une culture de type managérial.»

Encore de belles séries de chiffres en perspective!

Sans foncer tête baissée dans la vision apocalyptique d’une République de la peur, il faut bien admettre que la situation s’est dégradée (violences non crapuleuses et leur effet traumatisant sur la population, ghettoïsation avérée des zones urbaines sensibles les plus «sensibles», escalade verbale du pouvoir et approche martiale des problèmes). Une alternative à la politique du président ne pourra se contenter d’une réintroduction massive de la police de proximité (puisque c’est la principale proposition de la gauche face au «tout sécuritaire»). Les approches préventives classiques risquent de ne plus suffire. Un nouveau modèle est à inventer. Souhaitons bien du courage à quiconque s’en chargera.

Jean-Laurent Cassely

Photo: V is for Violence / dotbenjamin via Flickr License CC by

Jean-Laurent Cassely
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