France

Fréderic Lefebvre n’est pas stupide!

Thomas Legrand, mis à jour le 09.08.2010 à 17 h 13

La ficelle est un peu grosse: ressouder et remobiliser l'électorat de droite sur un thème éculé et clivant.

 Frédéric Lefebvre Philippe Wojazer / Reuters

Frédéric Lefebvre Philippe Wojazer / Reuters

«Pour la délinquance, chacun sait qu'il y a des liens avec l'immigration, c'est souvent pas correct de le dire, mais chacun le sait». Cette phrase de Frédéric Lefebvre, prononcée le 5 août sur Europe 1, n’est pas scandaleuse… elle est tout simplement débile en tant que telle!

Frédéric Lefebvre l’a prononcée pour que la gauche et les commentateurs se vautrent dans un débat éculé qui oppose les tenants du bon sens populaire, rétif au politiquement correct d’un côté, aux angéliques irresponsables, vierges effarouchées gavées d’antiracisme pavlovien de l’autre. Ce débat si pratique et si rentable pour la droite a le don de créer des arguments de part et d’autre, rabâchés, automatiques, sectaires, primaires… bref sans intérêt. Osons croire que Fréderic Lefebvre n’est pas dupe de l’insane bêtise de son affirmation! Balayons l’argument avant de nous demander quel est le cheminement qui a pu conduire le porte-parole d’un grand parti de gouvernement à proférer une telle idiotie tout droit tirée de l’argumentaire de base du FN ou du catalogue des idées reçues.

Dire «La délinquance, chacun sait qu'il y a des liens avec l'immigration, c'est souvent pas correct de le dire, mais chacun le sait» est aussi insensé que de dire «l’inventivité est liée au sexe de l’inventeur: comparez le nombre de brevet déposés par les femmes et ceux de déposés par les hommes», ou bien «comme par hasard, les actes de violence sont plus souvent le fait des jeunes que des vieux, la jeunesse est responsable!» ou tout autre truisme frappé au coin du bon sens autant que du comptoir.

C’est gros comme le nez au milieu de la figure d’un patron d’institut de sondages! Il s’agit pour Fréderic Lefebvre de se sacrifier, d’oser apparaître un peu bas de plafond en proférant une belle bêtise bien grasse de droite pour déclencher tout le discours outragé de la gauche bien-pensante qui, bien sûr, ne connaîtrait pas le peuple. Devant une telle alternative, discours beauf de droite et son pendant, la vulgate énervante d’une gauche élitiste, le noyau de la droite s’y retrouve toujours. L’UMP en est là: reconstituer son noyau électoral, celui qui constitue la population UMP du premier tour.

Les derniers sondages d’intention de vote pour une éventuelle présidentielle qui aurait lieu aujourd’hui donnent le président sortant à seulement 26% au premier tour. Ce n’est pas assez pour l’emporter au second, surtout que les réserves à droite ne sont pas importantes et sont assez aléatoires par rapport aux réserves plus disciplinées à gauche. Il faut donc, pour espérer l’emporter en 2012, que Nicolas Sarkozy arrive largement en tête dès le premier dimanche. Le premier public visé est constitué des personnes âgées (Les 60/69 ans ont voté à 61% pour Nicolas Sarkozy ; les plus de 70 ans à 68%. Si les plus de 65 ans n’avaient pas eu le droit de vote, Nicolas Sarkozy n’aurait pas été élu).

C’est donc à une chasse aux vieux électeurs que se livrent le président, l’UMP et le soldat Lefebvre. Pour ce faire, le rappel d’une soi-disante vérité que l’on a oubliée à force de compromissions, est d’une efficacité souvent éprouvée. La recette est simple: trouver un bon thème clivant droite gauche (l’immigration et la sécurité), il n’y a rien de mieux, rien de plus passionnel, de plus irrationnel. Le tout n’est pas d’énoncer un propos provocateur pour l’autre camp, il faut le faire avec la manière, bien souligner que l’on brise un tabou, que l’on brave un terrorisme intellectuel venu de la gauche, que l’on dit tout haut ce que le bon peuple pense tout bas contre les élites.

«C’est souvent pas correct de le dire, mais chacun le sait» affirme ainsi crânement Fréderic Lefebvre pour accompagner son propos. La technique n’est pas tant de réunir sur l’affirmation qui entrainerait l’approbation et l’adhésion du bon peuple que de provoquer un réflexe de clan en provoquant une réaction forte de l’autre camp. C’est la réaction de la gauche qui rameutera la droite autour du président par un réflexe grégaire. C’est donc l’affrontement et la division, et ses effets mécaniques sur la base politique de l’UMP, qui est recherchée avant tout, avec tous les dégâts collatéraux sur l’état du débat public.

Cependant, il n’est pas certain que cette technique, qui a longtemps fait ses preuves, marche encore. La ficelle est trop grosse, la technique de communication trop voyante, la préoccupation politicienne trop évidente.  

Thomas Legrand
Image de Une: Frédéric Lefebvre  Philippe Wojazer/Reuters

 

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