Culture

Peut-on devenir marraine de la drogue aussi facilement que dans Weeds?

Nora Bouazzouni, mis à jour le 25.08.2010 à 17 h 36

Rien de plus facile que régner sur le monde de la drogue dans les séries Weeds ou Breaking Bad. Dans la vraie vie, c'est une autre histoire...

Mary-Louise Parker dans un poster promotionnel pour Weeds

Mary-Louise Parker dans un poster promotionnel pour Weeds

Attention, cet article dévoile des moments-clés des saisons 1 et 2 de Weeds et de la saison 1 de Breaking Bad. (On aurait pu approfondir, mais on a préféré limiter les dégâts pour ceux qui n'ont jamais vu ces séries)

S'improviser dealeuse d'herbe ou meth cook pour nourrir sa famille ou soigner son cancer, ça a l'air plutôt simple et pas très contraignant si on en croit les scénaristes américains. Mais dans la vraie vie, ça se passe comment?

Weeds (Saisons 1 & 2)

Nancy Botwin est mère au foyer à Agrestic, un ghetto blanc fictif en banlieue de Los Angeles. Quelques mois plus tôt, son mari mourait d'une crise cardiaque, la laissant seule avec deux enfants à charge et une hypothèque. Mais Nancy, qui n'a pas très envie de lâcher sa villa, ses bonnes bouteilles de vin et sa femme de ménage à plein temps, mais qui n'est pas très qualifiée, plutôt que se retrouver caissière à Wal-Mart parce que c'est trop la honte quand on est censé être «upper middle-class», décide de devenir dealer d'herbe pour subvenir aux besoins de sa famille. Et apparemment, ça marche, puisqu'on en est à la cinquième saison et que Nancy deale toujours.

On y croit? Pas vraiment.

Dans la saison 1, Nancy est simple dealeuse et achète son herbe chez une autre femme, très influente et pas mal crainte dans la région. Dans la 2, elle cultive elle-même son pot. Et dans les saisons suivantes, elle devient encore plus importante. Tout ça est bien peu réaliste, puisque dans ce milieu, si les femmes ont un rôle, c'est souvent celui de «mules», utilisées pour transporter et faire passer de la drogue d'un pays à un autre. Aux États-Unis, c'est à la frontière mexicaine qu'elles sont régulièrement arrêtées; souvent camées ou fiancées à de gros trafiquants, elles ont rarement le choix. Si les femmes peuvent se révéler indispensables à cette économie, du dealer de shit au baron d'un cartel colombien, la filière du trafic de drogues reste malgré tout une affaire d'hommes.

C'est lucratif ? Ça dépend.

Souvent, les petits dealers d'herbe habitent encore chez leurs parents ou bien squattent les piaules de leurs potes, parce que la vente, en vrai, ça ne rapporte pas grand-chose. Même quand on vit dans un Wisteria Lane qui pratique la fumette. Intéressons-nous aux chiffres: il y a quelques années, en épluchant la «compta» d'un gang de Chicago, les autorités se sont rendus compte que les dealers de rue gagnaient moins que le revenu minimum légal aux Etats-Unis. Mais Nancy est à son compte, alors faisons le calcul:

-       Mettons qu'elle achète une livre (450 g) de bonne herbe 3.500 dollars à son fournisseur

-       Qu'elle revende une once (28 g) 300 dollars (ce qui fait donc $3 de bénéfice par gramme)

-       Pour atteindre les $1.200 par mois du revenu minimum légal californien, il lui faudrait 57 clients par mois.

On rappelle que Nancy a deux enfants à charge, une bonne à plein temps, une maison qu'elle n'a pas fini de payer et qu'elle n'a pas envie d'abandonner son train de vie confortable. On peut donc imaginer que ses 57 clients mensuels servent uniquement à payer le salaire de la femme de ménage. Si Nancy veut elle aussi gagner un SMIC américain dans la poche, elle doit doubler sa clientèle, soit 114 bons clients. Sauf que la jeune veuve fauchée a besoin de 6.000 dollars (environ 4.000 euros) pour conserver son train de vie. Soit 342 clients, dix par jour : c'est beaucoup, surtout que dans la série, Nancy n'a pas l'air de leur courir après.

Là où ça se complique pour son business, c’est qu’en Californie, le métier de dealer est désormais soumis à une concurrence légale. Les dispensaires se multiplient en effet dans le Golden State depuis le vote par référendum du Compassionate Use Act en 1996, une loi légalisant l'utilisation de la marijuana à des fins thérapeutiques (de simples maux de tête aux nausées des chimiothérapies) et surtout un décret adopté par le sénat américain en 2003 qui autorise les particuliers possédant une ordonnance à cultiver jusqu'à 18 plants de marijuana pour leur consommation personnelle.

Un dispensaire de ce genre ouvre d’ailleurs à Agrestic. Pour tenter de faire revenir ses clients, Nancy décide alors de vendre des space pâtisseries. On vous épargne le calcul, mais comme un seul brownie lui coûterait la somme de $20 et que la pâtisserie ça prend du temps, on croit moyen à sa lubie space cakes. Dans la saison 2, Nancy lâche son fournisseur et commence à cultiver sa propre herbe pour la vendre. Ce genre de business est beaucoup plus rentable, puisqu'il peut rapporter jusqu'à 115.000 dollars par an, nets d'impôts évidemment.

Est-ce que le jeu en vaut la chandelle? Encore une fois, ça dépend.

Les peines pour quelqu'un qui cultive et vend de l'herbe en grandes quantités comme dans la série peuvent aller jusqu'à 25 ans de prison. Ça, c'est si les fournisseurs locaux à qui vous piquez des clients (comme ce que fait Nancy) ne vous tombent pas dessus avant les flics, auquel cas vous risquez d'arriver un matin pour voir votre growhouse réduite en cendres, de retrouver l'auriculaire de votre ado dans la boîte aux lettres, ou tout simplement de vous retrouver avec une balle dans la tête si vous les avez vraiment énervés. Légalement, Nancy – qui a déjà l'énorme avantage d'être blanche, donc moins de risques de se faire jeter en taule pour un quart de siècle– s'est bien entourée: un ami avocat, un conseiller municipal qui joue également les comptables, et un autre qui connaît le milieu sur le bout des doigts.

Dans la deuxième saison, elle se marie en plus à un agent de la DEA (l’agence gouvernementale qui lutte contre la trafic de drogues aux États-Unis) pour que celui-ci ne puisse pas témoigner contre elle lors d'un éventuel procès, et qui va l'aider à se débarrasser de la concurrence. Et de toute façon, comme lui explique ce dernier, la DEA a d'autres chats à fouetter que de faire condamner une mère au foyer blanche dans une banlieue riche qui trafique pour nourrir sa famille.

 

Breaking Bad (Saison 1)

Walter White est prof de chimie dans un lycée d'Albuquerque, au Nouveau-Mexique. Sa femme, qui ne travaille plus, est enceinte de leur deuxième enfant, et leur situation financière est assez difficile pour que Walter soit obligé de laver des voitures après ses cours. Lorsqu'il apprend qu'il souffre d'un cancer avancé du poumon et qu'il ne lui reste plus longtemps à vivre puisqu'il n'a pas les moyens de faire une chimiothérapie, il décide de mettre à profit ses connaissances de chimiste pour fabriquer de la meth et ainsi mettre sa famille à l'abri du besoin quand il ne sera plus là.

On y croit? Oui.

La série dépeint de manière fidèle la réalité du trafic de meth, avec un milieu entièrement contrôlé par des hommes, où les femmes font parfois le tapin pour se payer leur dose, et où les consommateurs sont en majorité des blancs. Breaking Bad est d'une violence rare, parfois insoutenable, notamment au tout début de la saison 1, mais réaliste : on ne débarque pas sur le marché comme on ouvrirait une boulangerie, surtout dans un état limitrophe du Mexique où les cartels sont à quelques kilomètres de la frontière. On y croit aussi parce que la meth, n'importe qui peut en fabriquer, n'importe où, et à moindre coût. On trouve l'éphédrine, le principal ingrédient, dans de banals médicaments contre le rhume, qu'on peut encore acheter sans ordonnance dans la majorité des Etats. Le reste, ce sont des produits domestiques chimiques disponibles en quincaillerie, comme l'ammoniaque et différents solvants par exemple.

C'est lucratif? Très.

La meth est apparue assez récemment, et comme c'est une drogue qui coûte 6 fois moins cher que la cocaïne, et dont les effets sont dix fois plus puissants et durent plus longtemps, son trafic est devenu un véritable fléau. Selon la DEA, près de 12 millions d'Américains auraient déjà consommé de la meth. C'est la drogue la plus rentable qui soit (mais aussi la plus addictive et la plus destructrice), alors les labos clandestins se multiplient. Son coût de production est de moins d'un dollar le gramme, et ce même gramme peut se vendre de 80 à plus de 100 dollars dans la rue. Walter doit gagner à peu près 5.000 dollars par mois avec son job d'enseignant, et si l'on en croit les chèques qu'il fait pour son traitement, la chimio lui coûte 2.000 dollars par semaine, donc 8.000 par mois. Même avec son deuxième boulot au garage, il lui serait impossible de gagner assez pour vivre et être soigné. 

Dans la série, Walter trouve un distributeur pour lui acheter deux livres de meth super pure par semaine à 30.000 dollars la livre (dont la fabrication lui a coûté moins de 500 dollars), payées comptant; largement de quoi faire vivre sa famille, payer une chimio, et mettre de l'argent de côté. Dans la vraie vie, un dealer de meth interviewé par le NY Mag annonçait 813.600 dollars de profit annuel, soit 67.800 par mois. Banco.

Est-ce que le jeu en vaut la chandelle? Plutôt oui.

Si Walter paie sa chimio en cash ou finit par trouver un moyen de blanchir l'argent de la meth, il n’attirera pas les soupçons. Sinon, il encourt de 15 ans à perpétuité, selon les quantités et le nombre d'années passées à fabriquer et vendre de la drogue. Mais comme Walter est un homme blanc qui cuisine de la meth sans la consommer, pour subvenir aux besoins de sa famille et se payer une chimio que son assurance ne couvre pas, il n'écopera probablement pas de la prison à vie. Et même si c'est le cas, avec son cancer en stade terminal il ne lui reste que quelques années à vivre. Dans sa situation, les risques sont donc bons à prendre.

Nora Bouazzouni

Photo: Mary-Louise Parker dans un poster promotionnel pour Weeds

Nora Bouazzouni
Nora Bouazzouni (20 articles)
Journaliste et traductrice
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