Monde

Wikileaks: petit manuel de la fuite parfaite

Jack Shafer, mis à jour le 05.08.2010 à 16 h 43

Quelques conseils non-sollicités à l’attention de Julian Assange, fondateur de Wikileaks.

Le glacier argentin Perito Moreno en 2009

Le glacier argentin Perito Moreno en 2009, REUTERS/Marcos Brindicci

C’est une insulte aux dieux de l’hydrodynamique de qualifier de simple «fuite» ce véritable torrent d’informations sur la guerre en Afghanistan qu’a publié Wikileaks. Cette fuite est un furieux tourbillon de 92.000 rapports individuels, dont la plupart étaient classés «secrets».

Malgré leur nombre et leur volume, les documents collectés par Wikileaks n’ont toutefois impressionné ni le journaliste chevronné Tom Ricks, spécialiste des affaires militaires, ni mon collègue de Slate Fred Kaplan, rédacteur pour le magazine Mother Jones qui a lui-même rassemblé des données similaires lorsqu’il travaillait en Irak, ni même le Washington Post. Cet amas de documents a été tourné en dérision par la Maison blanche, le Pentagone et des parlementaires des deux partis. Geoff Morrell, le porte-parole du Pentagone, a résumé la position du département de la Défense américain en expliquant au Post que «l’échelle et l’envergure de cette fuite» étaient sans précédent mais que «le contenu» n’était «ni nouveau ni instructif».

Les  documents collectés par Wikileaks entre janvier 2004 et décembre 2009 ont été donnés au New York Times, au Guardian et au Spiegel. La condition: qu’ils attendent le 25 juillet pour faire paraître leurs papiers, date de la publication des documents sur le site Internet de Wikileaks. Mais déjà dans sa présentation de l’histoire publiée en Une, le Times semble relativiser l’importance des archives de Wikileaks. L’article souligne que ces documents ont le mérite de donner aux observateurs une «image brute de la guerre, du terrain», qu’ils nous «rappellent de manière frappante» que la guerre en Afghanistan a été, jusqu’à il y a peu, une opération de seconde-classe. Des termes qui montrent cependant que le Times n’a pu tirer aucun scoop de tout cela.

Une affaire vite oubliée

Après deux jours de retentissement monstre, l’affaire n’apparaît plus en Une du Times – elle est juste mentionnée dans un papier sur une loi de financement de la guerre votée par la Chambre des représentants. A ce rythme, l’onde de choc de Wikileaks disparaît plus vite que le pétrole à la surface de l’eau dans le golfe du Mexique.

Je n’adhère toutefois pas à la thèse du «rien de nouveau». En tant que lecteur, j’ai trouvé qu’il y avait trop à boire à la source Wikileaks, et je ne parle ici que des litres et des litres déversés par le Times et le Guardian, pas du flot des 92.000 rapports publiés par Wikileaks.

La vitesse à laquelle médias et politiques ont classé toute cette matière dans la catégorie «rien de nouveau» montre que le fondateur de Wikileaks Julien Assange a certainement fait une erreur de calcul dans son désir de réussir un très, très gros coup médiatique. Cela faisait quelque temps qu’il réfléchissait tout haut à la manière d’optimiser la communication autour de ses documents. Il reprochait aux médias d’ignorer systématiquement les billets publiés sur son site parce qu’aucun d’entre eux ne pouvait obtenir l’exclusivité du contenu publié. Aucun journaliste ne plonge dans des documents pour écrire un papier s’il est en concurrence avec les autres médias.

Inciter les journalistes

«Quand vous rendez quelque chose public, le nombre de personnes dans la confidence passe de zéro à l’infini, cela n’incite pas les journalistes à décortiquer les documents, à écrire, à contextualiser», déplorait Julien Assange dans une interview en décembre.

Ce dernier a ensuite échafaudé un plan pour motiver la presse, comme le raconte Clint Hendler, de la Columbia Journalism Review, dans cet  article. Le 22 juin, il a dit au journaliste du Guardian Nick Davies qu’il comptait montrer des documents sur la guerre en Afghanistan en exclusivité au New York Times et au Guardian. (Le Spiegel a été inclus plus tard dans l’accord.) En fixant une date d’embargo et en accordant à ces journaux une exclusivité régionale sur le scoop, Julien Assange espérait un impact maximum.

Leçons à retenir

Aurait-il pu exploiter ses documents de manière plus efficace? Je pense que oui. D’abord, je le répète, il y avait trop de matière à absorber pour les rédactions en si peu de temps. C’est ce que ces dernières ont aussi pensé. Comme l’explique Clint Hendler, elles ont demandé, et ont obtenu, une semaine supplémentaire sur l’embargo initialement fixé par Julien Assange. Il aurait peut-être dû leur accorder un mois de plus. Leçon à retenir: Trop, c’est parfois pire que pas assez.

En submergeant les lecteurs sous le flot d’informations, les trois médias ont enfreint une règle sacrée du journalisme: si vous avez un scoop, surtout s’il est basé sur une fuite comme celle-ci, distillez le, goutte à goutte, à vos lecteurs, ne les noyez pas en un seul arrosage. Les gouttes sont plus faciles à absorber pour les lecteurs que les torrents. Entretenez le suspense, livrez-leur la suite le jour d’après. Notez que dans le cadre d’une telle stratégie, il faut que les médias déterminent ce qui est le plus important dans l’histoire. Sans retourner dans les articles, êtes-vous capable de vous souvenir de ce qui compte le plus dans cette affaire? Le rapport sur le missile sol-air? L’histoire des services de renseignements pakistanais? Tout cela me donne toujours le tournis. En déversant si rapidement ce flot d’informations, la presse a provoqué une inondation éclair qui s’est déjà dissipée. Leçon à retenir: L’irrigation au goutte-à-goutte est plus efficace que la mousson.

Autre avantage de la méthode plus discrète du goutte-à-goutte: elle embrouille l’organisation victime de la fuite. En ce moment, l’armée américaine doit avoir une idée assez précise de qui a transmis les rapports, de comment ils se les sont procurés, de comment éviter que cela se reproduise, et de comment punir les responsables de manière à dissuader d’éventuels autres «fuiteurs». Les fuites plus discrètes sont plus difficiles à mettre à jour. En plus, les victimes de la fuite deviennent paranos, ils se demandent ce qui a bien pu filtrer d’autre. Aux cartes, un joueur parano est un mauvais joueur. Plus d’un journaliste a réussi à obtenir des informations du gouvernement en faignant d’en savoir plus. Mais si le gouvernement (ou l’entreprise sur laquelle vous enquêtez) sait exactement ce que vous savez, il voit vos cartes. Leçon à retenir: Pourquoi à votre avis les Chinois ont-ils inventé le supplice de la goutte d’eau?

En outre, la tactique du goutte-à-goutte encourage les autres potentiels «fuiteurs» à dévoiler d’autres informations sur l’affaire, s’ils ont l’impression que les médias s’intéressent à toutes les facettes de l’histoire. Une publication de documents étalée sur deux jours peut permettre à un sujet de se maintenir à l’agenda. Leçon à retenir: Quand il commence à pleuvoir, on ne sait jamais quand ça s’arrête.

Papiers du Pentagone

Certes, la méthode du Big Bang s’est avérée efficace pour d’autres grosses histoires. Ce fut le cas pour l’affaire des «papiers du Pentagone» en 1971. Mais si ce coup-là a connu un grand succès, c’est parce que:

1)     L’opposition à la guerre du Vietnam était tellement forte au sein du Congrès et de la population qu’il était facile d’exploiter le contenu de ces documents (ce type de rage n’existe plus aujourd’hui).

2)     En tentant de faire arrêter la publication de ces documents, l’administration Nixon a ouvert un second front de couverture médiatique.

3)     Les «papiers du Pentagone» ont montré que l’administration Johnson a, comme l’a résumé R.W. Apple Junior du New York Times, «systématiquement menti, pas seulement à la population, mais aussi au Congrès, sur un sujet d’intérêt national d’une importance exceptionnelle». Dans les documents de Wikileaks, je n’ai rien vu qui prouve une telle perfidie de la part des administrations Bush ou Obama. (NB: Selon l’avocat Floyd Abrams, Daniel Ellsberg a gardé pour lui certains des «papiers du Pentagone»)

Pour son prochain coup, puis-je suggérer à Julien Assange de faire tomber son averse de données sur un seul média, comme Mother Jones, The Atlantic, Frontline, Slate ou 60 Minutes, et de lui laisser le temps d’en extraire une valeur journalistique? Je serais ravi de discuter de mes propositions avec lui devant un petit verre d’eau.

Addendum (29 juillet): Tom Ricks a écrit:

«Si Julien Assange a procédé de cette manière, en inondant les lecteurs de données, c’est à mon avis parce qu’il savait qu’il ne pouvait pas distiller l’information, qu’il n’avait pas la matière pour cela. Ces rapports ressemblent à ce que vous pouvez entendre quand vous êtes un reporter embarqué dans un centre d’opérations tactiques au milieu de la nuit. Ils ne constituent que le début de l’enquête, pas l’aboutissement. Vous entendez quelque chose et vous vous dites: ‘Est-ce vrai? Comment puis-je le prouver? Si c’est vrai, est-ce important? Est-ce que cela signifie quelque chose?’ Pour les «papiers du Pentagone», la réponse à toutes ces questions était oui – ce n’est pas le cas pour les documents de Wikileaks.»

Par Jack Shafer

Traduit par Aurélie Blondel

A LIRE EGALEMENT, NOTRE DOSSIER SUR LES DOCUMENTS FUITES PAR WIKILEAKS.

Jack Shafer
Jack Shafer (39 articles)
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