Monde

Ground Zero: Musulmans, passez votre chemin

William Saletan, mis à jour le 04.08.2010 à 18 h 24

Les leçons de la controverse autour de la mosquée proche de Ground Zero.

Cérémonie du souvenir à Ground Zero le 11 septembre 2009 Reuters

Cérémonie du souvenir à Ground Zero le 11 septembre 2009 Reuters

La commission de préservation des monuments historiques de New York a finalement voté mardi 3 août à l'unanimité contre le classement en monument historique d’un immeuble de Manhattan, donnant ainsi le feu vert à la destruction de celui-ci et à son remplacement par la controversée mosquée de Ground Zero. Le bâtiment est situé à deux pâtés de maison du site des attentats du 11-Septembre –et non pas sur le site des tours jumelles–, et la proposition d’y construire une mosquée s’est retrouvée au centre d’un débat passionné aux Etats-Unis au cours des dernières semaines. William Saletan dénonce les arguments de ceux qui s'opposaient à la construction de cette mosquée.

Le dernier complot en date menaçant l’Amérique couve, nous dit-on, sous les cendres du 11-Septembre. Une organisation musulmane souhaite construire un «centre culturel» (qui comprendrait une mosquée) à deux blocs de Ground Zero. Les républicains et les représentants des autres religions protestent de concert contre ce projet de mosquée, qui représente selon eux une «menace pour les valeurs américaines». Cette menace existe, certes – mais elle n’émane pas du projet de mosquée; elle vient de ceux qui veulent interdire sa construction.

Sur son site, l’organisation à l’origine du projet (la «Cordoba Initiative») explique qu’elle s’est fixée pour mission d’encourager «la tolérance et le respect interconfessionnel». Le centre comprendrait une bibliothèque, une salle de gym, une salle de conférence et un restaurant. L’objectif: «promouvoir l’intégration, l’acceptation de la différence» et «les rassemblements et la coopération intercommunautaires.» L’Imam Feisal Abdul Rauf, président de la Cordoba Initiative, dénonce les incendies d’églises dans les pays musulmans, rejete l’idée d’un triomphalisme musulman à l’égard des chrétiens et des juifs, et souhaite donner une nouvelle image à l’Islam, aujourd’hui accaparé par des extrémistes violents (Oussama ben Laden…).

Ces garanties n’ont pas empêché nombre de politiciens et de chefs religieux de s’opposer à la construction de la mosquée. Le 14 mai, Peter King, député de New York, a qualifié le projet de «particulièrement choquant»; ce parce que «bien peu de religieux musulmans ont condamné l’Islam radical et les attentats» du 11-Septembre». Plus tard, il aurait ajouté que «le site Ground Zero n’est pas indiqué pour ce projet, ou pour tout autre projet de mosquée»  (propos rapportés par l’Associated Press).

Au fil du mois suivant, les républicains ont avancé de nouveaux arguments. Ils ont dit que la construction de cette mosquée pourrait être financée par des fondamentalistes. Que Rauf avait refusé de condamner le Hamas. Qu’il avait accusé le gouvernement américain d’avoir provoqué les attentats du 11-Septembre. Mais leur conviction première précède et supplante cette série d’arguments de circonstance. On peut la résumer en quelques mots: «musulmans pratiquants, passez votre chemin.»

Le 1er juillet, l’Université de Quinnipiac a publié les résultats d’un sondage montrant que les électeurs de la ville de New York s’opposaient majoritairement à la construction de la mosquée. La question ne faisait ni référence au Hamas, ni à l’origine du financement du projet. Elle décrivrait le projet comme étant «l’initiative d’une organisation musulmane ayant pour objectif de construire une mosquée et un centre culturel à deux blocs de Ground Zero»; 52% des personnes interrogées se sont déclarées contre ; seuls 31% y étaient favorables.

Une semaine plus tard, Rick Lazio, candidat républicain dans la course au poste de gouverneur de New York, organisait une conférence de presse pour condamner le projet, qu’il a alors qualifié de menace pour la «sécurité personnelle des New-yorkais». Lazio a ensuite laissé la parole à Debra Burlingame, la co-fondatrice de «9/11 Families for a Safe and Strong America»; il est resté à ses côtés, adoptant une posture fière et digne. Burlingame a déclaré que la mosquée était l’élément central d’un complot élaboré par Rauf pour «convertir les gens à l’Islam», et ce afin de construire une «Amérique à dominante musulmane». Elle a ajouté que la «création d’une présence islamique» près de Ground Zero servirait de propagande à «ceux qui veulent du mal à ce pays».

Trois jours après cette conférence de presse, Rudy Giuliani, ancien maire de New York, rejoignait le camp des opposants. A l’en croire, «il ne s’agit pas seulement d’une mosquée construite au pire des endroits, juste à côté de Ground Zero; il s’agit d’un projet de mosquée défendu par un imam qui, par le passé, à soutenu des personnes et des organisations qui ne cachaient par leur sympathie pour les terroristes.» Il a donc soulevé deux objections bien distinctes: quelles que soient les convictions politiques de Rauf, il ne devrait pas y avoir de «mosquée» près du site.

Le 20 juillet, Sarah Palin s’est jointe au concert de protestations. «Construire une mosquée près de Ground Zero, ce serait enfoncer un couteau dans le cœur des familles des victimes innocentes de ces atroces attentats», a-t-elle écrit sur son mur Facebook. Elle a cité plusieurs arguments déjà entendus (la sympathie de Rauf pour le Hamas, le manque de transparence entourant le financement du centre). Mais le fond de son argumentation était le même que celle de Giuliani : il ne faut pas construire de mosquée près de Ground Zero, point final. Le jour suivant, Newt Gingrich surenchérissait: «Il ne doit pas y avoir de mosquée près de Ground Zero, à New York, tant qu’il n’existe pas d’église ou de synagogue en Arabie Saoudite.» Une semaine plus tard, il ajoutait: «il serait tout simplement grotesque de construire une mosquée à proximité du plus visible et du plus puissant symbole des terribles conséquences de l’islamisme radical.»

En s’opposant à la construction de toute mosquée près de Ground Zero, les républicains sont au diapason de l’opinion publique, comme le prouve un sondage Rasmussen rendu public le 22 juillet. La question avait été posée à des Américains d’âge adulte, sur l’ensemble du territoire: «Etes vous pour ou contre la construction d’une mosquée près du site de Ground Zero, à New York?» Résultat: 54% contre, 20% pour.

Le mouvement anti-mosquée ne se limite pas aux seuls hommes politiques. Plusieurs chefs religieux ont fait cause commune avec les opposants. Au cours des mois de mai et de juin, le site de l’opposition à la mosquée a ainsi mis en ligne une déclaration du Dr. Babu Suseelan, «chef religieux hindou». Extrait: «60% des textes sacrés islamiques sont des considérations politiques traitant du sort réservé aux infidèles, aux non-croyants; 31% des textes traite du Djihad, comment amener l’infidèle à se soumettre à l’Islam par la tromperie et la terreur. … Qu’est-ce qu’une Mosquée? Le premier ministre islamique [de Turquie] Recep Tayyip Erdogan l’explique clairement: «Les Mosquées sont nos casernes, les Coupoles sont des casques, les minarets sont des baïonnettes et les croyants sont des soldats»… Nous devons refuser de voir naître une immense caserne (Mosquée) où les imams pourront prêcher la haine et entraîner des soldats qui [n’ont] pas foi en notre constitution ou en notre liberté.»

Le 22 juillet, Dr. Richard Land, président de la Southern Baptist Convention’s Ethivs and Religious Liberty Commission, a apporté le soutien d’une communauté chrétienne aux opposants: «Je pense qu’il serait inacceptable de construire une mosquée à Ground Zero, ou non loin de Ground Zero. … Même si une grande majorité de musulmans rejettent cette idéologie et condamnent l’action des terroristes du 11-Septembre, il n’en demeure pas moins que les terroristes ont fait ce qu’ils ont fait au nom de l’Islam. Il serait donc inconvenant de construire une mosquée près de Ground Zero...»

Enfin, le 28 juillet, l’Anti-Defamation League s’est joint aux opposants, ajoutant de ce fait une voix juive à l’opposition. «Indépendamment» des possibles liens avec les fondamentalistes et de la question du financement du projet, «le fait de construire un Centre Islamique dans l’ombre du Word Trade Center ne ferait qu’ajouter à la douleur de plusieurs victimes; ce n’est pas acceptable», selon l’ADL.

Si ces hommes politiques, ces chefs religieux et ces sondés ont gain de cause (si nous interdisons ce projet de centre culturel islamique pour une simple question de religion), qu’arrivera-t-il à notre pays? Il suffit de relire les déclarations du mouvement anti-mosquée pour répondre:

-Justification du sectarisme

Ce n’est pas moi qui le dis. C’est Abe Foxman, directeur national de l’Anti-Defamation League. Lorsque le New York Times lui a demandé en quoi la douleur des familles des victimes du 11-Septembre pouvait justifier la prise de position anti-mosquée de l’ADL, il a répondu: «on peut comprendre que les survivants de l’Holocauste fasse preuve d’une susceptibilité parfois irrationnelle.» Interrogé au sujet des familles du 11-Septembre, il a déclaré: «Leur souffrance leur donne le droit de soutenir des points de vue qui pourraient être considérés comme irrationnels ou sectaires.»

-Justification du fait de restreindre la religion aux ghettos

 Dr. Land, le représentant baptiste, a quant à lui déclaré que les communautés religieuses ont droit à « des lieux de cultes se trouvant à une distance raisonnable de leurs lieux de vie. En revanche, aucune communauté religieuse ne détient le droit absolu de construire un lieu de culte où bon lui semble, indépendamment des protestations de la communauté.»

-Justification du «deux poids, deux mesures»

Newt Gingrich a dénoncé le projet de moquée en le qualifiant d’attaque contre les non musulmans. Il a également écrit ceci: «Le mois dernier, la police de la ville de Dearborn (Michigan) – qui abrite une grande communauté musulmane – a arrêté des missionnaires chrétiens pour avoir distribué des exemplaires de l’Evangile selon Jean, acte qualifié de ‘trouble à l’ordre public’. Ils se trouvaient sur la voie publique, près d’un festival de la culture arabe. Comportement parfaitement légal, mais bien évidemment interdit par la charia, qui interdit ce type de prosélytisme. La liberté d’expression et la liberté de culte ont donc été sacrifiées sur l’autel de l’intolérance de la charia, qui interdit le prêche de toute religion autre que l’Islam.»

Résumons: lorsque les musulmans veulent prier près de Ground Zero, c’est de la provocation – mais le prosélytisme chrétien dans un quartier musulman relèverait de la liberté de culte? Et si les musulmans s’en plaignent, ce serait là une preuve de plus de l’intolérance de leur religion?

-Ce discours menace les autres religions

Land a comparé le 11-Septembre à Pearl Harbor, en demandant : «les shintoïstes ont-ils le droit de construire un autel à Honolulu? Oui. Ont-ils le droit d’en construire un près de l’USS Arizona? Non.» Et de conclure: «il serait inconvenant de construire un autel japonais près de l’USS Arizona.» L’Islam, le Shinto… quelle sera la prochaine sur la liste?

-L’abandon du pluralisme

 Là encore, ce n’est pas moi qui le dit, mais Gingrich: «Il ne devrait pas y avoir de mosquée près de Ground Zero, à New York, tant qu’il n’existe pas d’église ou de synagogue en Arabie Saoudite.» Voici un message des plus clairs pour les régimes islamiques conservateurs: si vous ne vous hissez pas à notre niveau, nous nous abaisserons au vôtre.

-En toile de fond, une guerre mondiale contre l’Islam

 Pour rallier les musulmans à sa cause anti-américaine, Ben Laden répète inlassablement que les Etats-Unis sont en guerre contre l’Islam. Le président Bush comprenait parfaitement cette rhétorique; c’est pourquoi il vantait toujours le pacifisme de la religion musulmane, et qualifiait l’engagement américain de «guerre contre la terreur» – et non de guerre contre l’Islam. Gingrich est donc de l’avis de Ben Laden, pas de celui de Bush. Dans son réquisitoire contre le projet de mosquée, il écrit:

«Certains fondamentalistes musulmans ont recours au terrorisme pour imposer la charia, mais d’autres utilisent des méthodes non-violentes – un djihad culturel, politique et juridique qui cherche à atteindre les mêmes objectifs totalitaires tout en prétendant rejeter la violence. Le terme de ‘guerre contre le terrorisme’ est donc bien trop limité, et ne peut résumer toutes les formes que doit prendre notre guerre contre le fondamentalisme musulman.»

Le projet de mosquée est, toujours selon Gingrich, un acte «d’agression culturelle» dans le cadre d’une «offensive politico-culturelle islamiste ayant pour but de miner et de détruire notre civilisation.» Ce «n’est qu’une question de conquête, une déclaration de triomphalisme musulman que nous ne saurions tolérer.» Autrement dit, ce n’est plus une question de violence: on peux aujourd’hui considérer toute décision politique, toute loi et tout évènement culturel comme une «agression» ou une «conquête» musulmane. C’est donc pourquoi il nous faut riposter aussi vite que possible, en commençant par interdire aux musulmans de prier un notre sol «sacré»…

Voilà sans doute la meilleure façon de perdre à la fois l’âme de notre nation et notre lutte contre le terrorisme. Vous avez raison, M. Gingrich, et vous aussi, Mme Palin: une offensive politico-culturelle est bel et bien en train de miner notre civilisation. Et vous êtes à sa tête.

William Saletan

Traduit par Jean-Clément Nau

 

 

 

 

 

 

 

 

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Journaliste
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