France

Tuer ses nouveau-nés: crime ou désordre psychiatrique?

Jean-Yves Nau, mis à jour le 03.08.2010 à 11 h 36

Après Véronique Courjault, Dominique Cottrez. Deux femmes qui soulèvent au grand jour de bien dérangeantes questions.

Les scellés sur la porte du garage des Cottrez, à Villers-au-Tertre REUTERS

Les scellés sur la porte du garage des Cottrez, à Villers-au-Tertre REUTERS/Pascal Rossignol

Le choix est simple. Soit elles sont de véritables monstres. Soit il s’agit de femmes devenues mères à leur corps défendant; des femmes comme tragiquement dépassées, submergées, subjuguées par une fécondité non régulée; des femmes perdant de manière récurrente le fil avec l’humanité. Quant aux magistrats en hermine et aux jurés en civil des cours d’assises ils sont souvent bien en peine de trancher. Qui aimerait être à leur place: peut-on raisonnablement juger quand on ne peut raisonnablement comprendre?  

C’était il y a précisément quatre ans. Médusée la France découvrait l’affaire Courjault. Emerge aujourd’hui l’affaire Cottrez, du nom d’une aide-soignante de 46 ans. Véronique Courjault tua trois de ses nouveau-nés: d’abord un dans le chinonais, puis deux autres à Séoul. On apprend que Dominique Cottrez a fait de même, à huit reprises entre 1989 et 2007 et ce à Villiers-au-Tertre (Nord). Deux femmes et onze cadavres pour une seule et même histoire psychopathologique et médicolégale? Peut-être; peut-être pas.

En ce début du mois d’août 2010 on ne peut pas ne pas noter les similitudes. Véronique Courjault avait eu deux enfants avant de pratiquer ses trois infanticides dans les minutes qui suivirent les naissances. Elle en étouffa un (et l’incinéra dans un insert) avant d’étouffer les deux autres, de les placer dans un premier congélateur, puis dans un second. Dominique Cottrez a quant à elle durablement conservé à proximité d’elle, dans des sacs, six des huit corps. Elle avait auparavant enterrés les deux premiers. Leurs ossements furent trouvés par de nouveaux propriétaires qui voulaient planter un arbre sur cette sépulture fantôme. Hasard ou fatalité?

Dans les deux cas les preuves étaient là, ADN ou pas. Et le moment venu les deux femmes ne tardèrent guère à reconnaître les faits; des femmes comme paradoxalement soulagées de la découverte les condamnant. Puis, dans les deux cas, les maris ont affirmé –main sur le cœur- n’avoir jamais rien vu des grossesses, rien su des agissements de leur femme, oublié les relations potentiellement fécondantes. Nous revient ici en mémoire une phrase prononcée devant la cour d’assises d’Indre-et-Loire à propos de M. Courjault: «C’était le genre d’homme à ne pas remarquer que sa femme était passée chez le coiffeur… ».

Le couple Cottrez  (comme le fut le couple Courjault en son temps) commence à être décrit par le voisinage comme «avenant, serviable, poli, courtois». Juré-craché dans tout le voisinage: pas le début d’une ombre d’une pathologie mentale. La normalité absolue du quotidien, à Chinon et à Séoul, comme à Villiers-au-Tertre;  puis la plongée dans la vertigineuse et indicible anormalité des profondeurs.

Il y a un an devant la cour d’assises d’Indre-et-Loire le procès Courjault fut, cahin-caha, celui du «déni de grossesse». On écrit cahin-caha à dessein. Durant ce formidable temps  judiciaire national Véronique Courjault ne théorisa jamais ses gestes criminels; elle ne revendiqua pas plus une quelconque pathologie pour minimiser sa responsabilité. D’autres (psychiatres, gynécologues-obstétriciens, psychologues, psychanalystes) vinrent à la barre pour expliquer haut et fort leurs absolues certitudes. Ils s’étripèrent longuement autour de ce concept émergent et controversé de ce déni de ces trois trimestres, devenus sacrés ou presque.  Et Dieu sait s’ils prirent plaisir à d’étriper en cette enceinte.

Véronique l’accusée tenta, avec quelques pauvres mots, de dire ce qu’elle n’avait encore jamais pu raisonnablement s’avouer mais que la mécanique judiciaire lui imposait, précisément, de faire. Protégée par trois aigles en tenue de la gendarmerie française elle leva les yeux au ciel,  se moucha à l’envi, pleura encore, manqua de s’étouffer. Soutien chaleureux, permanent de son mari, de sa famille, de ses amis. On se souvient encore ici de l’essentiel. Une «bonne mère». Puis, oserait-on écrire, trois pseudo-grossesses. Trois ventres  qui, à la différence des deux premières fois, demeuraient décidément plats. Trois fœtus sourds, comme déjà immobiles. Trois mises-bas inconscientes, solitaires et mécaniques. Et, soudain, le réflexe de privation d’oxygène, la fin d’une histoire avec cette étrange volonté de vouloir en garder la trace matérielle, coûte que coûte. Les années passent. Le mari gastronome qui ouvre le congélateur pour y ranger des maquereaux coréens; la découverte de l’horreur congelés. Police. Preuve par l’ADN. Justice. Prison. Le 18 juin 2009  Véronique Courjault est condamnée à huit années d’emprisonnement pour homicides volontaires sur mineurs de moins de 15 ans (crime passible de 10 à 20 ans de réclusion). L'avocat général avait quant à lui requis dix ans. Depuis le 14 mai dernier, Mme Courjault est libre et vit près des siens, dans le Jardin de la France.

En ira-t-il de même  avec Dominque Cottrez? Ou faut-il penser que le nombre des homicides changera quelque chose au verdict? Comme soulagée l’aide-soignante a déjà exprimé des regrets et a assuré (comme l’avait fait Véronique Courjault) qu'il n'y avait «pas d'autres cadavres cachés». Les premiers résultats médico-légaux permettent d’affirmer l’absence de traces de coups. Et le «déni de grossesse» est d’ores et déjà être au centre des débats, présents et à venir.

Mais de quel déni parle-t-on? «Le déni de grossesse (qui ne conduit pas toujours à la mort du nouveau-né) se définit comme le fait pour une femme enceinte de ne pas avoir conscience de l’être, explique-t-on auprès de l’Association française pour le reconnaissance de ce dernier. Une des idées fausses circulant sur le déni est qu’il ne peut concerner que de très jeunes femmes ou des femmes «attardées». Rien n’est plus faux, comme le prouve une étude française récente menée pendant de sept ans auprès de 2 550 femmes ayant été hospitalisées dans les maternités de Denain et Valenciennes. Cette étude fait surtout ressortir que près de la moitié des femmes victimes d’un déni est déjà mère d’un ou de deux enfants (26 femmes sur les 56 étudiées). Le fait d’être déjà mère ne protège donc pas contre le déni, et ne permet pas de facto à la femme de «reconnaître», d’avoir conscience de son état de grossesse. »

En pratique tous les milieux sociaux seraient concernés. Ce déni n’a donc pas une explication «sociale» mais, comme les principales affections psychiatriques, serait réparti au hasard dans la population. Le corps de la future mère ne présente pas de signe de grossesse. Il n’y a pas de «ventre». Il n’y a pratiquement pas de prise de poids, ni de masque de grossesse. Les femmes ne sentent pas bouger le bébé. L’absence de règles, caractéristique de la grossesse, est souvent transitoire ou même totalement absente. Quand le déni est total, l’accouchement s’accompagne d’un état de sidération. Certains estiment entre 600 et 1 800 le nombre des femmes concernées chaque année en France; et l’association de se battre de plus en plus haut et fort pour que le déni de grossesse juridiquement reconnu.

En toute logique ceci conduirait au minimum à la reconnaissance de circonstances atténuantes, voire à l’abandon des poursuites comme dans le cas de crimes commis par des personnes souffrant de certaines graves affections psychiatriques abolissant le discernement au moment des faits.

«Le déni de grossesse est un mobile qui n'a pas du tout été avancé par la mère, a certes indiqué Eric Vaillant,  procureur de la République de Douai, Eric Vaillant. Dominique Cottrez  a indiqué qu'elle se rendait parfaitement compte de ses grossesses. Elle explique qu'elle ne voulait plus d'enfants et qu'elle ne voulait pas voir de médecin pour un moyen de contraception. Elle a expliqué que son premier accouchement s'était mal passé du fait de sa forte corpulence et qu'à ce titre, elle ne voulait plus voir de médecin.»

Mais en écho Sophie Marinopoulos plaide déjà pour la défense dans les colonnes de Libération. Cette psychanalyste, auteure de «La vie ordinaire d’une mère meurtrière» (Fayard, 2008) et qui d’est spécialisée sur la question du déni de grossesse explique qu’«il faut faire très attention à ce que ces femmes disent après coup quand elles sont interpellées par la police». «Très souvent elles ont un rapport difficile à la parole, souligne-t-elle. Je n’en ai jamais vu capables de formuler clairement les choses. Elles se contentent de répondre par «oui» ou par «non’». On leur demande de donner du sens à ce qui, pour elles, n’en n’a pas.»

Mais si les gestes commis n’ont effectivement pas de sens pour celles qui les commettent comment peut-on raisonnablement les juger et les condamner pour «homicides involontaires»?  Et peut-on sans mal ni sans risques imaginer créer une nouvelle entité pathologique qui ferait de cette altération de la sensation de grossesse une sorte de schizophrénie transitoire?

Les partisans de la reconnaissance officielle et médicolégale du déni de grossesse avancent, comme le gynécologue-obstétricien Michel Delcroix la dimension irrationnelle de tout cela: les femmes ne réalisent pas «consciemment» qu'elles peuvent être enceintes (d’où l’absence de recours à une contraception) puis ne réalisent pas/ne peuvent accepter qu’elles sont enceintes (d’où l’absence d'une demande d'interruption «volontaire» de grossesse). Le déni psychologique est si fort qu'elles refusent de croire même qu'elles accouchent. Et ces partisans de soutenir, non sans logique, que que faute d'avoir pu «surveiller» mieux vaut ici «soigner» que «punir».

Reste toutefois la question, fondamentale, de l’infanticide (jadis «meurtre d’un nouveau-né de moins de 3 jours») que le droit français à choisi - pourquoi?- de requalifier en «homicide volontaire sur un mineur de moins de 15 ans». Tuer volontairement un mineur de moins de 15 ans serait ainsi, en France et dans tous les cas, l'équivalent de tuer un nouveau-né dans les secondes qui suivent sa mise au monde? Le droit se nourrit aussi de symboles; et le fait d’avoir dépénalisé l’interruption de grossesse ne change rien au fait qu’un enfant ayant respiré est ipso facto considéré comme une personne entrée dans la communauté humaine. Or certains, dans la mouvance libertarienne, commencent à avancer l’idée que l’on pourrait redéfinir cette frontière ; en clair laisser à la mère « un certain temps » avant d’accepter -ou non- l’enfant qui vient de sortir de son ventre et ce au motif qu’elle avait encore, peu de temps auparavant le droit de ne pas lui donner la vie. On peut aussi évoquer dans ce domaine la somme des controverses suscitées par l’affaire Perruche et l’émergence du concept qu’il pourrait y avoir un préjudice «du seul fait de vivre».

C’est dans ce contexte que se semblent se multiplier, en France, la découverte des affaires de dénis de grossesses suivies de l’étouffement et de la conservation des nouveau-nés. Les deux branches de l’alternative sont désormais claires. Faut-il faire évoluer le cadre médico-légal et accepter qu’après expertises ces femmes soient considérées comme  des malades et non comme des criminelles? Faut-il au contraire estimer –à la différence de ce qui est (de moins en moins) accepté dans les pathologies psychiatriques les plus sévères- que l’on ne saurait ici faire l’économie de tous les avantages, thérapeutiques et préventifs, individuels et collectifs, qu’offrent la cour d’assises et la justice populaire?

Jean-Yves Nau

Photo: Les scellés sur la porte du garage des Cottrez, à Villers-au-Tertre, le 29 juillet 2010 REUTERS/Pascal Rossignol

Jean-Yves Nau
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