Monde

Afghanistan: la France indifférente

Daniel Vernet, mis à jour le 06.10.2010 à 17 h 02

Outre-Rhin, aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, la guerre en Afghanistan et sa stratégie suscitent d'intenses débats. La France, elle, est indifférente.

Un soldat américain près de Kandahar, REUTERS/Omar Sobhani

Un soldat américain près de Kandahar, REUTERS/Omar Sobhani

Deux Afghans, huit humanitaires occidentaux dont six Américains, une Allemande et une Britannique ont été fusillés en Afghanistan, une action revendiquée par les talibans qui affirment avoir visé des «missionnaires chrétiens». Leurs corps ont été retrouvés le 6 août dans la province du Badakhshan, au nord-est du pays. Ces médecins, ophtalmologues et infirmières travaillaient pour une organisation chrétienne suisse, International Assistance Mission (IAM), implantée depuis 1966 en Afghanistan.Elle prodigue essentiellement des soins oculaires dans des centres qu'elle gère notamment à Kaboul. Ce massacre a provoqué une vive émotion aux Etats-Unis, en Allemagne et en Grande-Bretagne. La guerre en Afghanistan fait l'objet dans ces pays d'intenses débats... pas en France.

La publication des rapports secrets américains par le site Wikileaks n’a pas suscité en France le même débat sur l’engagement en Afghanistan qu’aux Etats-Unis, ou que dans d’autres pays européens, comme la Grande-Bretagne ou l’Allemagne. Une des explications est sans doute qu’aucun média français n’a été impliqué dans cette publication, contrairement au New York Times, au Guardian et au Spiegel. Mais elle est secondaire. Les véritables raisons sont historiques et institutionnelles, surtout si l’on compare la situation en France et en Allemagne. Le contingent des deux pays en Afghanistan est de la même ampleur, autour de 4 000 hommes. Depuis le début de l’intervention alliée, les pertes sont du même ordre de grandeur: une quarantaine de morts. Le scepticisme, pour ne pas dire, l’opposition de l’opinion publique mesurée des deux côtés du Rhin dans les sondages est comparable: entre 60 et 70% des personnes interrogées sont contre le maintien de nos troupes dans Hindou Kusch.

D’où vient alors la différence de réaction? De l’histoire, d’abord. Après la catastrophe du nazisme et de la deuxième guerre mondiale, les Allemands ont entretenu une méfiance fondamentale par rapport à la chose militaire. Le réarmement allemand, dans les années 1950, sous la pression des Américains soucieux de renforcer l’Alliance occidentale contre le communisme, a suscité une forte opposition chez les Allemands. Ils ont sévèrement encadré la renaissance d’une armée. La Bundeswehr a été conçue comme une «armée parlementaire», étroitement soumise au contrôle du Bundestag et le soldat comme un «citoyen en uniforme». D’où les réticences de la plupart des partis politiques de passer d’une armée de conscription à une armée de métier, afin de ne pas recréer une caste de militaires. Le chef des armées n’est ni le président de la République, ni même le chancelier, mais le ministre de la défense, qui doit rendre des comptes aux députés.

Jusqu’à la chute du mur de Berlin et la réunification, la Bundeswehr était une armée totalement intégrée dans l’OTAN dont la seule mission était la défense du territoire. Les engagements à l’extérieur des frontières étaient interdits par la Constitution. Il a fallu attendre la fin des années 1990 et l’intervention de l’OTAN au Kosovo pour que des soldats allemands participent à des opérations «hors zone» de maintien de la paix. L’ancien président de la République fédérale, Richard von Weizsäcker, avait coutume de dire: «personne n’est intéressé à savoir si les Allemands sont de bons soldats».

L’engagement en Afghanistan a été décidé, comme en France, par un gouvernement de gauche, la coalition rouge-verte de Gerhard Schröder et Joschka Fischer. Mais la taille du contingent est décidée par le Bundestag, qui doit chaque année voter pour renouveler la mission de la Bundeswehr au sein de l’ISAF, la force internationale de stabilisation en Afghanistan. Le Parlement vote mais les réticences sont de plus en plus nombreuses. Les députés, comme l’opinion publique, ont l’impression que le gouvernement ne leur a pas dit la vérité sur la nature des tâches réservées aux troupes de la Bundeswehr. On leur a parlé de sécurité, de développement, de formation. Pas de combats.  On leur avait dit que l’Allemagne s’était vu attribuer une zone, dans le nord, où il s’agissait plus de faire de l’humanitaire que du maintien de l’ordre. Jusqu’à une date récente; les dirigeants allemands refusaient d’employer le terme de guerre à propos des opérations en Afghanistan, jusqu’à ce que le ministre de la défense, Karl-Theodor zu Guttenberg ne brise le tabou. La chancelière Angela Merkel a attendu une campagne de la presse populaire pour assister aux obsèques de soldats morts en Afghanistan. Autant que les victimes allemandes, ce sont les civils afghans, victimes de bavures dont les forces allemandes sont  directement ou indirectement responsables qui suscitent l’émotion de l’opinion publique.

Au contraire, la France a, après la deuxième guerre mondiale, maintenu une tradition militaire entretenue par les guerres coloniales. L’engagement hors des frontières nationales n’est pas une exception, tandis que la défense des intérêts vitaux du pays est confiée à la dissuasion nucléaire. Comme les dirigeants allemands, les autorités françaises hésitent à parler de guerre pour caractériser la situation en Afghanistan moins par réticence idéologique que pour ne pas avoir à demander l’autorisation du Parlement. Si la réforme de la Constitution de 2008 a accru le rôle des députés dans l’envoi de troupes à l’étranger, la décision revient toujours au président de la République, chef des armées. Mais le gouvernement est maintenu tenu d’informer le Parlement de la décision. Si la durée de l’intervention excède quatre mois, le gouvernement doit soumettre sa prolongation à l’autorisation parlementaire. C’est un progrès par rapport à la situation antérieure. En septembre 2008, les députés et les sénateurs ont finalement eu droit à un débat suivi d’un vote sur le maintien des troupes françaises en Afghanistan. L’issu du scrutin ne faisait pas de doute mais les élus socialistes ont voté contre bien qu’ils aient été pour. Leur embarras s’explique par le fait que Lionel Jospin était premier ministre, en octobre 2001, quand l’engagement aux côtés des Américains a été décidé.

Les socialistes arguent aujourd’hui que la mission a changé de nature. A l’origine, il s’agissait de chasser les talibans du pouvoir pour priver Oussama ben Laden de ses principaux soutiens. Aujourd’hui, personne ne sait plus très bien quel est l’objectif. L’ambition de construire un Etat démocratique a été rangée au rayon des illusions perdues; la formation d’une armée afghane capable de garantir la stabilité du gouvernement est moins utopique mais tout aussi difficile; se retirer en bon ordre en espérant que les talibans ne profiteront pas du vide créé ou simplement ne pas rompre la solidarité avec un président américain dont on salué chaleureusement l’élection avant de s’interroger sur ses intentions.

Tout le monde est d’accord pour dire que la solution n’est pas militaire mais politique. La réunion d’une conférence internationale, l’implication des voisins immédiats de l’Afghanistan, l’association de toutes les forces modérées au gouvernement de Kaboul, toutes ces idées sont belles et bonnes. Mais elles ont été proposées et essayées maintes fois sans succès. Finalement la raison fondamentale pour laquelle la guerre en Afghanistan suscite si peu de discussions en France, c’est qu’il n’y a pas de solution évidente. Pendant ce temps, les soldats font leur devoir et la nation ne pense guère à eux que qaund ils ne reviennent pas.

Daniel Vernet

 

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