Monde

Les travailleurs pauvres allemands toujours plus nombreux

Frédéric Therin, mis à jour le 09.08.2010 à 16 h 39

Les petits boulots se sont multipliés au cours des dernières années. L'envers du décor du champion des exportations.

Travailleur transportant une lourde charge à Stuttgart  Reuters

Travailleur transportant une lourde charge à Stuttgart Reuters

C’est l’autre visage moins glorieux de l’Allemagne, la face cachée du champion de l’export, l’ombre de la première puissance économique de la zone euro… Outre-Rhin, le nombre de travailleurs pauvres est en hausse constante. Une étude de l’Institut pour le travail et la qualification (IAQ) de l’Université de Duisburg vient de révéler que plus d’un cinquième des salariés allemands étaient payés moins de 10 euros bruts de l’heure. 1,15 million d’employés sont même rémunérés moins de 5 euros de l’heure, une «obole» illégale au Royaume-Uni. Plus inquiétant encore, le nombre de travailleurs pauvres ne cesse d’augmenter.

En 2008,en tout 6,55 millions de personnes (dont 69% de femmes) gagnaient moins de 10 euros, soit 2,26 millions de plus que dix ans plus tôt. Quatre raisons principales expliquent l’aggravation de cette tendance en Allemagne. La réunification a tout d’abord provoqué un afflux de personnel peu adapté aux besoins d’une économie moderne. La crise économique qui a frappé le pays au début des années 2000 a été un autre facteur aggravant tout comme l’influence en chute libre des syndicats. Gerhard Schröder a également joué un rôle important en modifiant les rapports de force entre travailleurs et employeurs.

«Les emplois mal payés se sont répandus en Allemagne avec la libéralisation du marché du travail en 2003 et 2004», constate un porte-parole du syndicat DGB. Les mesures visant à améliorer la compétitivité des entreprises rhénanes décidées par l’ancien chancelier social-démocrate (SPD) ont permis aux employeurs de recruter du personnel à moindre frais. Des milliers de mères de famille, de jeunes diplômés et d’émigrés ont ainsi été embauchés pour des bouchées de pain. Les «minijobs» (c’est leur nom officiel) limitent à 400 euros nets par mois les revenus des salariés. Certains secteurs ont profité sans réserve de cette «aubaine». C’est le cas notamment de la restauration et de la distribution où les travailleurs pauvres représentent respectivement 63% et 40% de l’ensemble de leur personnel.

La chaîne de magasins de vêtement bon marché, Kik, est allée encore plus loin. Près de la moitié de ses 18.000 salariés sont des travailleurs temporaires rémunérés 5 euros de l’heure. Claudia Weinkopf, la directrice de l’IAQ, estime que le seul moyen efficace pour lutter contre ce fléau serait l’instauration d’un salaire minimum. L’Allemagne fait partie des rares pays de l'Union à ne pas disposer d’un tel système. Un revenu plancher de 8,50 euros de l’heure permettrait  à 15% des employés vivant dans l’ancienne RFA d'avoir un meilleur salaire qu’aujourd’hui. Une telle mesure améliorerait le quotidien de 35% des habitants de la défunte RDA. Mais la CDU et Angela Merkel ont toujours estimé qu’un SMIC freinerait la création d'emplois. L’institut Ifo a même calculé qu’un salaire minimum horaire de 7,50 euros pourrait provoquer le licenciement d'un million de personnes. La construction a pourtant été le premier secteur à adopter une telle rémunération et les chantiers ne se sont pas arrêtés pour autant. D’autres professions comme les facteurs et les femmes de ménage ont également adopté un salaire minimum. Mais les partisans du système de cogestion à l’allemande où les salaires sont fixés par les partenaires sociaux dans le cadre de négociations collectives sont encore nombreux. De nombreuses centrales syndicales sont même opposées à l’idée d’un salaire minimum généralisé. Les négociations annuelles avec les employeurs sont une de leur principale raison d’être et l’instauration d’un SMIC pourrait conduire beaucoup de leurs membres à ne pas renouveler leur adhésion.

Les entreprises allemandes ne se contentent pas de mal payer leur personnel, elle ne se prive pas non plus d’espionner leurs moindres faits et gestes. La Deutsche Bahn a ainsi surveillé pendant des années 173.000 salariés, soit les deux-tiers de son personnel pour traquer d’éventuels actes de corruption. La Deutsche Bank, a elle aussi traqué certains de ses cadres et le discounter textile Kik a collecté des informations sur la santé financière de ses caissières pour savoir quelles employées pourraient être tentées de voler. Lidl a pour sa part été épinglé à deux reprises en un an pour avoir récolté des données privées sur ses salariés. Les «limiers» recrutés par la chaîne de drogueries, Schlecker, n’ont, eux, pas hésité à faire des trous dans les murs des magasins pour surveiller les caissières. La justice dispose allemande de peu de moyens pour combattre ce phénomène. Les lois sur la protection des données ont plus de 30 d’âge et dans les grands groupes, il est quasiment impossible de remonter le filon qui permettrait de trouver la personne qui a ordonné ces enquêtes illégales. Dans les PME, le silence est, quant à lui, toujours la règle d’or. Par peur d’être licencié, les salariés préfèrent ne pas porter plainte contre leurs patrons trop curieux.

L'espionnite aigue conjuguée à la multiplication des salariés pauvres donnent des arguments aux critiques du modèle économique allemand. Récemment, la ministre française de l’économie, Christine Lagarde, avait crée une grosse polémique en expliquant au Financial Times que «l’Allemagne avait accompli un extrêmement bon travail au cours des dix dernières années en (…)  exerçant une forte pression sur ses coûts de main-d’œuvre. 

Frédéric Therin

Image de Une: Travailleur transportant une lourde charge à Stuttgart  Reuters

 

 

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