France

Lost

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 09.08.2010 à 18 h 42

A vouloir se rattraper aux branches, Nicolas Sarkozy est en train de se perdre…

Cérémonie aux Invalides en mai 2010. REUTERS/Philippe Wojazer

Cérémonie aux Invalides en mai 2010. REUTERS/Philippe Wojazer

Où va Nicolas Sarkozy? Pour qui essaie de suivre ses déclarations successives, pour la plupart axées sur la sécurité, une impression domine: à vouloir se rattraper aux branches, il est peut-être en train de se perdre… En effet, après les mesures  spectaculaires annoncées contre les campements de «roms» clandestins, et une énième déclaration de «guerre» aux voyous en tous genres, le voici qui s’attaque aux délinquants d’origine étrangère et à la redéfinition des conditions de la déchéance de la nationalité française. Question sur laquelle Brice Hortefeux avait déjà tenté une percée et que le chef de l’Etat reprend à son compte.

En fait, si l’on regarde de près les propos de Nicolas Sarkozy, il y a toujours deux aspects: au premier rang, une déclaration qui se veut spectaculaire, voire fracassante –les conditions de la nationalité, les roms et les gens du voyage– toujours d’ailleurs ponctuée, lorsqu’il quitte ses notes, d’un martial «je prends mes responsabilités»; dans le détail, il y a autant d’éléments de nature à nuancer le propos présidentiel: ainsi il est aussi question de faire appliquer les dispositions qui doivent permettre aux gens du voyage de trouver des espaces; ainsi, s’agissant de la révision des conditions de la déchéance de la nationalité, il s’agit surtout de cibler les attaques contre les forces de l’ordre et de rassurer celles-ci. Il n’empêche: tout se passe comme si, désormais, Nicolas Sarkozy faisait fausse route.

Bien sûr, tout le monde a compris qu’après l’échec des régionales et en prévision de la présidentielle, il s’agit pour lui de s’arcbouter sur la nécessité de ré-arrimer l’électorat de la droite. La sécurité est donc redevenue le thème dominant. Et ce, à sens unique, comme ce fut le cas par exemple pour Jacques Chirac dans la campagne de 2002. Mais alors, Nicolas Sarkozy risque de passer de l’image de celui qui nous avait débarrassé du poids du Front national à celui qui est en passe de réhabiliter le discours de ce même Front national, au moment où cette formation se renouvelle.

Nicolas Sarkozy perd donc un élément clé de sa marque de fabrique. De la même façon, il nage en plein paradoxe. D’un côté, il est celui qui a élargi les droits des citoyens, permettant la saisine du Conseil constitutionnel à travers les fameuses «questions de constitutionnalité». En vertu de ces nouveaux droits considérables, voici que se déclenche une véritable révolution judiciaire, puisque le Conseil constitutionnel vient d’invalider, grâce à cette nouvelle procédure, les conditions françaises de la garde-à-vue. C’est un progrès pour les libertés. L’auteur de la réforme, qui a permis ce progrès, s’appelle Nicolas Sarkozy.  Mais personne ne le saura, ni même ne s’en souviendra, tant ses discours «guerriers» éclipsent tout le reste. D’un autre côté donc, à l’envers de l’évolution libérale, au sens propre du terme, conduite par le Conseil constitutionnel, le voici qui ajoute chaque jour davantage à un droit pénal dont on pensait qu’il l’avait déjà poussé à ses limites.

La mauvaise idée d'une diversion idéologique

Mais, plus surprenant est de regarder ces événements sur le strict plan de la manœuvre politique et, de ce point de vue, mystère! Car Nicolas Sarkozy réédite, me semble-t-il, la même erreur  politique que lorsqu’il a cru bon de lancer le débat sur l’identité nationale. Il est de pratique courante et toujours désastreuse, lorsque les gouvernements sont en difficultés, de tenter de faire diversion par le biais de l’idéologie. Le cas d’école est la séquence de l’hiver et du printemps 1983-1984: empêtré dans la politique de rigueur qu’ils avaient du mettre en place, toutes affaires cessantes, pour éviter la faillite, François Mitterrand et Pierre Mauroy avaient lancé une grande offensive idéologique destinée à ressouder autour d’eux le «peuple de gauche», qui s’était traduite par le projet d’absorption de l’école privée par l’enseignement public. Après que deux millions de personnes eurent défilé de Versailles à Paris, et que Jacques Chirac eut pensé qu’il pouvait rêver à la démission du président, ce dernier mit fin au gouvernement Mauroy et ne s’en sortit que par la perfection de son art politique (un «référendum sur le référendum» qui ne vit jamais le jour et la nomination de Laurent Fabius, «le plus jeune premier ministre donné à la France», avait dit François Mitterrand).

Dans des circonstances moins difficiles, Nicolas Sarkozy, affrontant la crise internationale, combinée à sa baisse de popularité, choisit de lancer un grand débat sur l’identité nationale, destiné à ressouder autour de lui le «peuple de droite». Le résultat électoral fut mesuré à l’occasion des élections régionales. Or, malgré cet échec, revoilà Nicolas Sarkozy sur le même terrain, celui de la nationalité, et sur des thèmes qui avaient, jusqu’à présent, fait  la fortune électorale du Front national. Poussé par ceux qui le pressaient de «revenir aux fondamentaux». Mais on peut douter de la pertinence de l’analyse électorale qui sous-tend la démarche présidentielle.

Le risque de s'aliéner son électorat

On le prie de courir après «l’électorat populaire», en attribuant à ce dernier une préférence pour le FN. Or la mécanique électorale en place aujourd’hui n’est pas celle d’une remontée du FN. Elle est celle de sa réévaluation mécanique, du fait d’une abstention différentielle qui détourne les électeurs de droite et les électeurs de la droite modérée de Nicolas Sarkozy. Tant que ce dernier donnera à ceux-là des raisons de se détourner, mécaniquement le poids relatif du FN en sera augmenté. Or, dans cet électorat-là, celui de la droite modérée, il y a fort à parier que les déclarations récentes du président ne les en détournent davantage. Et que dire de ceux que l’ouverture avait pu séduire…

Pour comprendre la façon dont la droite raisonne, il faut aussi intégrer précisément le traumatisme qu’a constitué le dernier épisode de l’ouverture. A savoir, la nomination à la présidence de la Cour des comptes de l’ancien président socialiste de la Commission des fiances de l’Assemblée nationale. Cette nomination, pourtant incontestable sur le plan de la compétence, a provoqué, à droite, un véritable ras le bol de l’ouverture. Celle-ci a donc été abandonnée et semble désormais passée par pertes et profits. A droite toute, donc!

Mais, lorsque domine la crise, la menace d’une politique de rigueur, dont les Français  savent que tôt ou tard elle les touchera au portefeuille, lorsque le chômage est de nouveau à deux chiffres,  lorsque ces mêmes Français s’inquiètent de la réforme des retraites, il est non seulement dangereux, mais toujours électoralement absurde, d’en rajouter par l’idéologie, fut-elle sécuritaire. C’est sur le front économique et social que les Français attendent une réponse, et pour ce qui concerne une bonne part de l’électorat de la droite, c’est aussi dans le style de la présidence qu’ils attendent un changement. Bien sûr, les événements de Grenoble sont graves, comme l’ont été les incidents de Saint-Aignan; bien sûr, les chiffres de l’insécurité et des violences sont préoccupants. Et l’on note d’ailleurs qu’à Grenoble Nicolas Sarkozy a parlé de la mise en place d’une police d’agglomération qui ressemble furieusement à la police de proximité, dont il avait fait un repoussoir et dont on voit bien qu’elle est une des réponses à la violence urbaine.

Il ne s’agit donc pas de revenir à la vision «angélique» (l’expression est de Lionel Jospin) qui fut celle de la gauche en matière de sécurité. Comme disaient les travaillistes, il faut être «dur avec le crime», mais aussi «dur avec les causes du crime». Mais ce n’est pas par l’escalade verbale que Nicolas Sarkozy pourra retrouver la confiance. On peut en tous cas se rassurer: quelles que soient les mesures que Nicolas Sarkozy obtiendra, sans difficulté, d’une base parlementaire qui, inquiète pour son sort, se «droitise» chaque jour davantage, il sera toujours possible d’en contester la constitutionalité,  par le biais de la voie ouverte aux citoyens devant le Conseil constitutionnel par Nicolas Sarkozy…

Jean-Marie Colombani

Photo: Cérémonie aux Invalides en mai 2010. REUTERS/Philippe Wojazer 

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