France

Saint-Trop', là où il faut être

Philippe Boggio, mis à jour le 02.08.2010 à 7 h 49

Pour les très riches, c'est là où il faut être cet été...et sur la plage, on pense à l'amie Bettencourt?

Vu à Saint-Tropez/ Tab59 via Flick CC License by

Vu à Saint-Tropez/ Tab59 via Flick CC License by

La question pourrait assombrir l’été de Saint-Tropez: peut-on faire vraiment confiance à son maître d’hôtel? Si à Paris, le personnel à demeure se met à «piéger» les maisons qu’il sert depuis des lustres, quelle moralité peut-on espérer de ces intérimaires recrutés pour la saison estivale par des agences de la Côte d’azur, spécialisées dans le «Home office» pour «über-classe»? A peine arrivés sur la presqu’île, ils vont sûrement être quelques uns, grosses fortunes et capitaines du CAC 40, à observer curieusement leurs lingères, les jardiniers ou l’homme chargé de l’entretien des piscines «à débordement». C’est vrai, on ne peut plus parler librement devant la domesticité, de nos jours. C’est la triste nouvelle du printemps, première leçon à bien retenir de l’affaire Bettencourt, et l’embarras, ainsi transporté dans le sud, risque fort d’appesantir l’atmosphère des déjeuners au pistou, avec vue panoramique sur la mer.

Ses voisins plaignent Patrice de Maistre, qui se compte parmi les premières victimes du piratage des conversations, dans le bureau de Liliane Bettencourt. D’ailleurs, ils ignorent toujours si «le gestionnaire de fortune» des Bettencourt pourra descendre, cet été. Il possède une jolie propriété à Saint-Tropez, et ce bateau, dont il se répète qu’il a été en partie payé par l’«héritière», et qui mouille à Port-Grimaud. Mais les perquisitions incessantes, les garde-à vue, les interviews lui laisseront-ils le temps d’en profiter? Idem pour Sir Lindsay Owen-Jones, l’ancien PDG de l’Oréal, et toujours président du conseil de surveillance du groupe. Le nom de celui qui a été longtemps le plus gros salarié de France a évidemment été cité dans la presse.

On a évoqué la générosité particulière de Liliane Bettencourt à son endroit lors de sa mise à la retraite en 2006, Liliane Bettencourt qu’il a toujours soutenue contre les visées de sa fille et de son gendre. On ne sait plus, avec toutes ces enquêtes: les juges, la brigade financière ou les scoops de l’investigation journalistique vont-ils lui chercher des poux jusque dans le port de Saint-Tropez, où son magnifique  monocoque de 24 mètres, le Magic Carpet 2, acheté, dit-on, 8 millions d’euros, s’offre aux regards des badauds qui campent dans les environs? Et par ricochets, vont-ils aller aussi déranger Jean-Claude Decaux, qui aurait racheté le Magic Carpet 1 à l’homme de l’Oréal, pour la somme de 7 millions d’euros ?

L’affaire Bettencourt à la plage. Sous les crânes. Dans l’ordonnancement impeccable des luxueuses demeures qui parsèment les collines de la presqu’île, de La Garde-Freinet à la baie des Canoubiers. Ici en août, nombreux seront en villégiature ceux qui pourraient s’offrir l’île d’Arros, engager Florence Woerth pour des opérations d’«optimisation de placements», ou avoir oublié qu’ils possèdent des comptes non déclarés en Suisse. Les plus riches du pays, et quelques autres, têtes couronnées, de Suède ou du Grand Duché, et tycoons russes un peu voyants. Les familles Arnault (1re fortune, LVMH), Mulliez (2e, Auchan), Pinault (7e, PPR), Bolloré (11e, Groupe Bolloré)… Albert Frère, grand investisseur belge et l’un des principaux actionnaires du CAC 40; et dans le désordre, les Englebert, Lafon, Darty, Petit, Reybier, Dentressange, Pastor, Nusse…, membres du Top 100 des patrimoines qui en imposent. Stephane Courbit, l’ancien propriétaire du Groupe Endémol ou Jean-Claude Darmon, spécialiste du marketing sportif. Sans oublier les cousins canadiens Desmarais (Paul Sr et Jr), grands familiers du club.

The place to be...

Ils se pressent à Saint-Tropez parce que dans la sociologie de l’argent assez récemment amassé, c’est absolument là qu’il faut être, à la belle saison. A la fin des années 40, le télescopage de milliardaires américains et de la jeune bohème germanopratine, sur la plage de Pampelonne, des grands yachts blancs et du quai Jean Jaurès (!), en façade du petit village provençal, est passé pour l’un des tout premiers signes de modernité de l’après-guerre. Puis vint BB. Le sillon était tracé.

Plébiscitée comme la vitrine babylonienne des Temps Nouveaux, Saint-Tropez a raccourci son nom –comme ses jupes: Saint-Trop’, synonyme de soleil, de sexe et de fric. C’en était fini de la vieille Riviera, du côté de Nice, même de Monaco, qui n’est qu’un éboulis, au pied de la falaise. Saint-Trop’, capitale exhibitionniste des fortunes vite acquises, issues du travail ou de la rapine, à peu près interdite, par son style affiché, très tôt furieusement bling-bling, aux derniers rejetons des vieilles aristocraties européennes.

Pourtant, à les entendre, même à les regarder vivre, les champions de la réussite financière détestent le goût du site pour la vulgarité. Pas question de les croiser dans les boîtes, sur le port, où défilent les touristes, même, la plupart du temps, à La Voile Rouge, le plus prisé des restaurants de plage de la jet-set. La station balnéaire est dangereuse. Filles trop jeunes, venues de l’est, et paparazzi: le cocktail vous ruine une réputation, voire une côte boursière, en un été. C’est paradoxal mais c’est ainsi: industriels et financiers s’enterrent à Saint-Trop, sous la pinède. Ils tiennent les hauteurs, et n’en descendent que fort rarement. Pour un peu, ils nieraient y être.

Ils s’invitent parfois les uns chez les autres. La presqu’île a eu la bonne idée, très tôt, de leur réserver de magnifiques domaines, comme à partir de 1954, Les Parcs de Saint-Tropez, 400 hectares plantés de 160 résidences, placées sous haute surveillance.

Ailleurs, aux Canoubiers ou aux Salins, par delà Pampelonne ou à l’approche de la Croix-Valmer, on se débrouille pour avoir ses propres gardiens de nuit. Peu à peu, preuve de croissance économique, le massif tout entier se recouvre de maisons dont le prix, pour certaines, dépasse les 20 millions d’euros.

Ils se déplacent peu en voiture. Trop de monde sur les routes des plages. Ils prennent l’hélicoptère, ce qui irrite les associations de défense de l’environnement, et s’ils en repartent, ils vont rejoindre leur avion personnel, sur le tarmac du petit aéroport de la Mole, sur la route de Toulon. Cet ancien aérodrome a été transformé pour accueillir les jets privés. Mais attention: ceux à atterrissage court, Falcon 50 ou 900. Posséder un autre modèle, même dernier cri, vous condamne à passer, comme tout le monde, par les aéroports de Nice ou de Hyères. Une plaie.

...où malgré Bettencourt, la vie continue

Une année normale, sans cette histoire Bettencourt qui fait de la spéléo dans les entrailles de la 3e fortune de France, sans ces légères inquiétudes diverses à propos des niches et des fraudes fiscales, les estivants des collines se seraient amusés des petites nouvelles du voisinage. Des Chirac, par exemple, le couple de SDF le plus célèbre de la presqu’île. Elle, elle est appréciée. Bonne famille. Elle a toujours soutenu l’industrie du luxe, et a été la marraine de Dior. En plus, elle vient d’intégrer le conseil d’administration de son ami Bernard Arnault, et Saint-Tropez est aussi le rendez-vous annuel des collectionneurs de «jetons de présence».

Lui, il agace un peu, pendant ses séjours, à vouloir faire le lien entre les hauteurs et le niveau de la mer. L’ancien Président n’aime rien tant que d’aller au peuple, qui se presse pour la journée, appareils photo en bandoulière, dans la seule enclave libre d’accès que la richesse réserve à la pauvreté, sur le port et la place des Lices. Jacques Chirac veut serrer des mains. Embrasser les bébés en sueur. Boire des bières à la terrasse de Sénéquier. On en parle encore: en 2009, l’ancien chef de l’Etat avait réussi à entraîner son ami François Pinault, en manches de chemises, dans les ruelles encombrées. Personne n’avait gardé le souvenir de photos de presse montrant le collectionneur d’art, à pied, dans la ville.

Les Chirac reviendront-ils, en août? Ils étaient là à Pâques, et un retour serait peut-être abusé. Ils descendent chez Maryvonne et François Pinault, à la Chapelle Sainte-Anne, mais ils ont aussi, à La Garde-Freinet, leur chambre chez les Hariri, la famille de l’ancien Premier ministre libanais qui leur prête, à Paris, depuis 2007, les 400 m2 de l’appartement du quai Voltaire, sur la Seine. Bernadette déjeunant chez les Arnault, aux Parcs de Saint-Tropez, Jacques entraînant Pinault… nul n’est encore parvenu à organiser un dîner de réconciliation générale. Pinault et Arnault ne s’apprécient pas, on le sait. Chirac conserve une certaine rancœur à l’égard du titulaire de la première fortune, qui avait soutenu la candidature d’Edouard Balladur, en 1995. Tout ça est passionnant, et, sans les mésaventures de leur consoeur «l’héritière», l’été aurait sûrement été cancanier.

De toute façon, il n’y a pas grand chose à faire, entre les cascades de terrasses et les jacuzzis à l’air libre. Pinault manque d’interlocuteurs sur l’art moderne. Vincent Bolloré visite ses terres: le domaine de la Croix, qu’il a racheté en 2001, 80 hectares de bonne tenue, sur le territoire vinicole de La Croix-Valmer, ou s’enquiert de la localisation de son yacht, le Paloma, celui-là même qui a gâché le début de quinquennat de Nicolas Sarkozy.

En fait, grandes fortunes et capitaines du CAC 40 font des affaires, comme ailleurs, comme partout, les autres mois de l’année. Bernard Arnault et Albert Frère, qui sont intimes, projettent d’autres achats de grands millésimes. C’est à Saint-Tropez, pendant un déjeuner, qu’ils avaient décidé d’acheter ensemble le domaine de Château Cheval Blanc, 1er grand cru de Saint-Emilion. François Pinault s’occupe aussi. Même la nuit, il téléphone. Et si un problème se présente, il n’hésite pas à réveiller Patricia Barbizet, sa voisine des pinèdes, et depuis longtemps, sa principale collaboratrice. Au fond, si ce n’était la touffeur de l’air, et l’azur au prix fort de l’horizon, rien de particulièrement notable ne serait ici à signaler, si ce n’était l’écho désagréable des chicaneries faites à l’amie Liliane Bettencourt.

Philippe Boggio

Photo: Vu à Saint-Tropez/ Tab59 via Flick CC License by

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