France

EDF-Areva: atomes touffus

Gilles Bridier, mis à jour le 30.07.2010 à 15 h 12

Le retour de la politique industrielle se manifeste par un projet de «Meccano industriel»autour de la filière nucléaire qui laisse perplexe.

Henri Proglio, le PDG d'EDF et Anne Lauvergeon, le PDG d'Areva

Henri Proglio, le PDG d'EDF et Anne Lauvergeon, le PDG d'Areva, visitent le 26 novembre 2009 le réacteur nucléaire pressuré européen de troisième génération de Flamanville (Manche)/Reuters / Stephane Mahé

Tous les présidents, en France, ont été tentés par les Meccano industriels. Nicolas Sarkozy ne déroge pas à la règle, transformant son libéralisme pragmatique en jacobinisme industriel. Crise aidant, son conseiller Henri Guaino l'aura conforté en ce sens. Pour réorganiser le secteur nucléaire, il s'appuie sur le rapport d'un ancien président d'EDF, François Roussely. Bon connaisseur du dossier, mais pas tout à fait neutre. Pas plus qu'Henri Guaino, qui brigua autrefois discrètement la présidence de l'entreprise d'électricité. Autant dire qu'Henri Proglio, actuel patron d'EDF grâce à Nicolas Sarkozy, avait bien des alliés pour obtenir le leadership d'une filière nucléaire reconstituée face à Anne Lauvergeon, aux commandes d'Areva. Henri Proglio l'emporte effectivement, mais des questions restent posées.

Le retour de la politique industrielle

La décision annoncée par l'Elysée, à la suite du Conseil de politique nucléaire du 27 juillet, de mettre en place un partenariat stratégique entre EDF et Areva, illustre le retour de la politique industrielle. Pas pour que l'Etat se mette à tout décider, tout organiser, tout gérer, mais pour qu'il affiche sa vision des enjeux économiques et sociaux et fixe des objectifs à long terme en créant un environnement favorable. Trop longtemps, la politique industrielle a été abandonnée pour le seul bénéfice de la politique de la concurrence, et l'Etat s'en est remis aux forces du marché. Résultat: en dix ans, le poids de l'industrie française dans les exportations européennes a chuté de 25%. Face à cette dérive, les Etats généraux de l'industrie qui se sont tenus l'hiver dernier ont conclu à la nécessité de relancer la politique des filières.

La conséquence coulait de source: la filière nucléaire serait concernée. Compte tenu de sa dimension stratégique, il était évident que Nicolas Sarkozy (qui avait déjà fait intervenir l'Etat dans le sauvetage d'Alstom lorsqu'il était au ministère de l'Economie, des Finances et de l'Industrie) en ferait une priorité. Les justifications ne manquent pas: le nucléaire civil est le socle de toute l'indépendance énergétique nationale et c'est un secteur d'avenir. En plus, rappelle François Roussely, ex-patron d'EDF, dans un rapport remis àl'Elysée, «les principaux acteurs de la filière nucléaire française, née dans les années 70, sont aujourd'hui des acteurs d'envergure mondiale» avec EDF, Areva, Alstom, Bouygues et Vinci, le Commissariat à l'énergie atomique (CEA) et l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN)... et environ 200 PME spécialisées. La filière est donc en place: il ne reste qu'à la réanimer.

Meccano industriel: une structure n'est rien sans un projet

La suite laisse un peu circonspect. Le concept des Meccano industriels n'est ni bon ni mauvais: tout dépend de sa mise en œuvre. Il y eut des succès en France, comme dans le nucléaire (avec le CEA, la Cogema et Creusot Loire dans les années 70) ou dans les télécommunications (avec la direction des télécommunications et la Compagnie générale d'électricité), l'aéronautique civile (avec la fusion de trois constructeurs d'avions au sein de la Snias, et la Snecma pour les moteurs), et le spatial (autour du Centre nationale d'études spatiales et de la Société nationale des poudres et explosifs).

Des échecs ont aussi été cinglants. Les multiples interventions de l'Etat dans le domaine informatique (de C2I à Bull) et ses tentatives laborieuses (comme le funeste «plan calcul»), montrent que le Meccano n'est pas une solution en soi. Thomson en a fait la déroutante illustration lorsque le groupe, alors public, a voulu mettre la main sur la Cogema (déjà, l'attrait du nucléaire) dans les années 80, le tout virant au fiasco politico-économique, puis au démantèlement du groupe. Areva est un autre Meccano, plus récent, construit sur la Cogema pour intégrer tout le cycle du nucléaire, de l'extraction du minerai à la construction des centrales. Un géant pas facile à conduire: les synergies ont mis beaucoup de temps à s'organiser. Car une structure n'est rien sans un projet, fût-ce un Meccano présidentiel.

Une prise de participation sans justification stratégique

Il existe d'autres interrogations. Pourquoi faut-il qu'EDF détienne une part du capital d'Areva pour qu'ils travaillent ensemble ? Ils y sont déjà parvenus sans qu'aucun des deux ne soit actionnaire de l'autre. Ils ont, en théorie, mieux que cela: un actionnaire commun, l'Etat, qui détient plus de 80% du capital dans chaque cas. Comme s'ils faisaient déjà parti d'un même groupe. C'est-à-dire que si EDF, entreprise publique, doit être le chef d'équipe du nucléaire, on voit mal son patron prendre des décisions qui ne soient validées par l'Etat également dépositaire des intérêts d'Areva. Actionnaire ou pas. Pourquoi, alors, une participation de toute façon minoritaire?

On n'est plus, à ce stade, dans le montage industriel, mais dans la cuisine financière. Pourquoi EDF, endetté, qui se plaint de ne pouvoir faire face à la modernisation de son outil de production, qui doit continuer de provisionner des milliards d'euros pour le démantèlement des centrales, qui réclame des hausses de tarifs largement supérieures à l'inflation etc,... veut-il investir dans Areva dont il détient déjà 2,4% du capital? Pourquoi si, pour être le chef d'équipe du nucléaire français, il n'y est pas obligé?

Un argumentaire réducteur

La suite de la réflexion laisse encore plus dubitatif: il y aurait, selon François Roussely, un grand intérêt à souder le client (EDF) à son fournisseur (Areva) pour qu'ils répondent ensemble aux appels d'offres, avec EDF en chef de file compte tenu de son expérience (58centrales exploitées en France et 15 en Grande-Bretagne). Ce type d'association aurait-il permis de remporter le marché conquis par les Coréens à Abu Dhabi? Pas sûr. Financièrement, l'offre coréenne était de 23% inférieure à l'offre française. La sophistication de la centrale EPR proposée par Areva explique le différentiel. S'il était certainement malvenu d'écarter EDF compte tenu de sa notoriété, la seule présence de l'électricien français n'aurait pas permis de combler le différentiel... Sauf à proposer un type de centrale qui ne figure pas pour l'instant au catalogue d'Areva. Dilemme!

En revanche, certains clients potentiels ayant eux-mêmes une expérience du nucléaire pourraient préférer négocier directement avec le constructeur des centrales plutôt que de passer par un exploitant comme eux. Par ailleurs, quelle logique pour le marché français et le marché européen? Des fournisseurs d'électricité –à commencer par GDF-Suez– accepteront-ils de se fournir auprès d'Areva, si l'industriel perd de son autonomie et devient un obligé de leur concurrent EDF?

Habillage économique, choix politique

La proposition de François Roussely, grand commis de l'Etat jusqu'à son départ d'EDF, est avant tout politique. Pour Nicolas Sarkozy, elle est une caution d'autant plus précieuse que l'avantage concédé à Henri Proglio vient d'un homme clairement marqué à gauche. Anne Lauvergeon, à qui sera reproché un trop grand désir d'indépendance pour le groupe qu'elle a elle-même façonné, pourra toujours s'étonner des arguments économiques avancés.

L'important est que, dans le cadre d'une politique revendiquée au nom d'une vision pour l'industrie française, les secteurs de pointe continuent de marquer des points dans la compétition mondiale. Pour créer des emplois, ce qui reste la finalité de l'économie. 

Gilles Bridier

A lire également sur Slate: Nucléaire, le dangereux mécano du président, L'Elysée a mis le grand bazar dans le nucléaire français.

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