Monde

La déségrégation responsable de l'échec scolaire?

Richard Thompson Ford

Selon un auteur américain, la culture des mauvais résultats scolaires chez les élèves noirs n'existait pas avant la fin des années 1960.

Dans les années 1990, certains étudiants noirs usaient d'un qualificatif railleur à l'intention de leurs pairs qui passaient beaucoup de temps à étudier à la bibliothèque: incog-negro [jeu de mots avec incognito]. Ce phénomène est hélas bien trop connu à plus grande échelle. De nombreux noirs—particulièrement de jeunes hommes—sont parvenus à la déplorable conclusion que l'excellence scolaire est en quelque sorte incompatible avec leur identité raciale, et se moquent de leurs pairs en les accusant de «jouer aux blancs» (act white) s'ils préfèrent traîner à la bibliothèque plutôt que dans la rue après l'école. Les explications traditionnelles de cette attitude autodestructrice ont tendance à se focaliser sur les normes culturelles dysfonctionnelles des quartiers à minorités pauvres: la pose macho et «cool», et le gangster rap. Les prescriptions habituelles insistent sur l'importance d'exposer les jeunes noirs à de meilleures influences dans des écoles ethniquement mixtes. En effet, la promesse implicite d'une progression des attitudes par l'influence de l'entourage justifie en grande partie l'attrait de la mixité ethnique des écoles publiques.

Une intégration pour une éducation en voie de garage

Mais supposons que l'intégration ne change rien à la culture de la sous-performance? Et si l'intégration était en fait, de façon bien involontaire, à l'origine même de cette culture? C'est là la surprenante hypothèse du livre de Stuart Buck Acting White: The Ironic Legacy of Desegregation [Jouer au blanc: l'ironique héritage de la déségrégation]. Buck avance que la culture des mauvais résultats scolaires chez les élèves noirs n'existait pas avant la fin des années 1960. C'est la déségrégation qui a détruit les écoles noires florissantes, où des professeurs noirs servaient de modèles et poussaient leurs élèves à l'excellence. Dans le chapitre le plus fascinant d'Acting White, Buck décrit ce processus et les réactions angoissées des étudiants, des professeurs et des communautés noires qui s'étaient habitués à compter sur les riches ressources éducatives et sociales de leur communauté.

Buck s'inspire d'études empiriques qui montrent une corrélation entre écoles intégrées et désaveu du succès scolaire chez les élèves noirs. Il évoque aussi l'historique de l'effet de la déségrégation sur les communautés noires et utilise des entretiens avec des étudiants noirs pour étayer un point de vue assez irréfutable —et particulièrement dérangeant. La déségrégation créa des écoles dites intégrées, dans lesquelles la plupart des professeurs et des directeurs étaient blancs et où, à la suite des générations d'inégalités scolaires, la majorité des meilleurs élèves étaient blancs. Les élèves noirs déplacés dans des écoles à majorité blanche ont essuyé hostilité et mépris de la part des élèves blancs. Ils se sont fait sous-estimer par des enseignants racistes partant du principe que les noirs n'étaient pas compétents, et dorloter par des libéraux non moins dépourvus de préjugés. Des itinéraires scolaires tout tracés ont aiguillé les étudiants noirs vers une éducation en voie de garage. Comme on pouvait le prévoir, l'effet a été profondément insidieux. L'aliénation qui caractérise tant de jeunes gens de toutes ethnies a acquis, pour les élèves noirs, une dimension raciale: beaucoup d'entre eux, dans ces écoles, se sont mis à associer éducation et blancs antipathiques, à rejeter leurs études et à ostraciser les bons élèves noirs en les accusant de «jouer au blanc».

À l'image des conclusions du Moynihan Report, pour lequel un «écheveau de pathologies» maintient les familles noires embourbées dans la pauvreté, on a reproché à la thèse de l'«acting white» d'être une insulte à la culture noire et de culpabiliser les victimes. En impliquant non seulement la culture noire mais aussi la déségrégation des écoles —l'accomplissement déterminant du mouvement pour les droits civiques— Buck est certain de se faire traiter de fanatique sans cœur par des critiques peu charitables. Mais il traverse ce champ de mines sur la pointe des pieds, tout en nuances et en compassion. Il répète, de façon tout à fait crédible, qu'il soutient la déségrégation scolaire, mais qu'il veut exposer franchement ses conséquences non voulues afin que nous puissions trouver des moyens de les maîtriser.

Des alternatives à l'intégration raciale

Buck propose un mélange hétéroclite d'alternatives à l'intégration raciale à tout crin. Son approche orientée vers les résultats est d'un séduisant pragmatisme. «Nous devrions mieux accepter l'expérimentation scolaire», écrit-il. «Ce n'est pas comme si les écoles publiques des quartiers déshérités de notre pays avaient des résultats remarquables qui risquaient d'être mis en danger.» La plus grande partie de ses propositions est connue. Pour les jeunes à risque, Buck approuve toutes les solutions, des chèques-éducation aux écoles sous contrat réservées aux garçons noirs en passant par l'idée neuve de remplacer les notes individuelles dans les écoles ethniquement mixtes par des concours scolaires entre équipes.

L'approche pratique et terre-à-terre de Buck sert d'utile rappel historique. Si la déségrégation scolaire a contribué à l'aliénation des élèves noirs, c'est à sa mauvaise mise en œuvre qu'en incombe la plus grande responsabilité. De nombreuses circonscriptions scolaires ont résisté à la déségrégation et ont œuvré à la saper. Les tribunaux fédéraux qui imposèrent et supervisèrent la déségrégation n'avaient pas les outils nécessaires pour gérer les complexités de l'administration scolaire —comme un juge, au moins, le reconnut. J. Braxton Craven, qui assista aux audiences qui allaient déboucher sur l'important arrêt du tribunal dans l'affaire Swann v. Mecklenburg County School District, écrivit que «les administrateurs, surtout s'ils ont des compétences et une expérience de chef d'établissement, peuvent sûrement résoudre... les problèmes de l'affectation des élèves et des professeurs en préservant les intérêts des personnes concernées mieux que n'importe quel juge de district dans le cadre du système judiciaire contradictoire». Les impératifs constitutionnels n'ont pas permis d'adopter des compromis pragmatiques, comme par exemple laisser ouvertes les meilleures écoles noires plutôt que de contraindre les élèves à se déplacer dans des écoles blanches lointaines et hostiles.

Mais Buck, en se concentrant uniquement sur l'éducation, néglige le contexte du problème. La violence de l'expression «jouer au blanc» n'est qu'une manifestation d'une subculture jeune belliqueuse chez les jeunes noirs, qui rejette les institutions dominantes dans leur ensemble. «Jouer au blanc» est à l'éducation ce que «stop snitching» [arrête de moucharder] est à la loi: une attitude d'opposition vaine et autodestructrice, née des privations, de l'aliénation et du désespoir. La cause est enracinée dans la profondeur et l'omniprésence de la pauvreté des quartiers déshérités. Pour Buck, la pauvreté ne peut être l'explication du phénomène «acting white» car les «noirs de l'époque des lois ségrégationnistes... étudiaient avec enthousiasme même dans le cadre d'une pauvreté bien plus extrême. Si la pauvreté... était à l'origine de la critique “jouer au blanc”, celle-ci serait forcément apparue bien avant les années 1960». Mais le problème n'est pas seulement celui de la pauvreté objective. Il est aussi celui de l'isolement social, qui a empiré de manière spectaculaire précisément au moment où, selon Buck, la problématique «jouer au blanc» est apparue.

Le domaine exclusif des blancs

Les classes noires défavorisées d'aujourd'hui ne sont peut-être pas aussi pauvres que l'étaient de nombreux noirs dans les années 1950, mais leur isolement des courants dominants et des modèles positifs est bien plus accentué. Comme l'a montré le sociologue de Harvard William Julius Wilson, la concentration de la pauvreté dans les quartiers déshérités a pris des allures de crise dans les décennies d'après le mouvement pour les droits civiques, à mesure que l'expansion des banlieues et que le déclin du secteur industriel vidaient les centres-villes et que les noirs les plus doués et réussissant le mieux poursuivaient de nouvelles opportunités s'ouvrant à eux en dehors des ghettos. La conséquence indésirable fut une «fuite des cerveaux» et un détournement des ressources loin de nombreux quartiers et institutions noires. Les noirs abandonnés dans les centres-villes déshérités se retrouvèrent avec une économie locale anémiée, des réseaux sociaux affaiblis, des institutions atrophiées et des écoles défaillantes. Ces grands mouvements économiques et démographiques perturbèrent les communautés noires et déplacèrent leurs modèles, créant des «super ghettos» à l'isolation, au chômage et au dysfonctionnement social sans précédent.

Par conséquent, même si la déségrégation scolaire n'avait pas fermé de nombreuses écoles noires prometteuses, le reste de la révolution des droits civiques les aurait sapées de toute façon. À l'époque de la ségrégation sur le marché du travail, beaucoup des noirs doués devenaient professeurs et chefs d'établissement dans des écoles noires; après la réforme des droits civiques des années 1960, ils optèrent pour des postes plus lucratifs dans des entreprises et des commerces ethniquement mixtes. Les coûts de la déségrégation scolaire tels que Buck les identifie —la perturbation d'institutions et de communautés noires efficaces, l'antagonisme racial, la méfiance mutuelle et l'aliénation des noirs dans un cadre dominé par les blancs— figurent parmi les conséquences fâcheuses de la déségrégation en général. Si beaucoup d'enfants qui grandissent dans ces quartiers défavorisés pensent que l'éducation est le domaine exclusif des blancs, c'est parce qu'ils considèrent presque toutes les carrières dominantes comme le domaine exclusif des blancs.

Buck qualifie d'ironique cet héritage de la déségrégation, mais le fait que son livre se concentre sur la déségrégation scolaire est aussi involontairement ironique. Malgré son statut d'accomplissement emblématique du mouvement des droits civiques, la déségrégation des écoles publiques est pratiquement morte. Depuis l'arrêt de la Cour suprême en 1991 dans l'affaire Board of Education of Oklahoma City v. Dowell, les tribunaux fédéraux se sont précipités pour lever les ordonnances de déségrégation et de nombreuses écoles autrefois mixtes reviennent doucement à la ségrégation. Les écoles publiques américaines appliquent davantage la ségrégation aujourd'hui qu'en 1988, et ce phénomène s'accentue chaque année. Dans Parents Involved in Public Schools v. Seattle School District (2004), la Cour suprême a invalidé le modeste projet déségrégationniste volontaire des écoles publiques de deux circonscriptions scolaires, décision qui ne manquera pas d'accélérer le processus de re-ségrégation à l'échelle nationale.

Si l'intégration était vraiment responsable de la mauvaise estime dans laquelle bien trop d'élèves noirs tiennent les succès scolaires, alors il y aurait peut-être une quelconque vertu rédemptrice à inverser la vapeur. Mais c'est loin d'être le cas.


Richard Thompson Ford

Traduit par Bérengère Viennot

Photo:  Des étudiants pendant le discours de graduation de l'université d'Hampton, Jason Reed/Reuters 

 

Richard Thompson Ford
Richard Thompson Ford (1 article)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte