Que veulent dire les mots Roms, Tsiganes et Gens du voyage?

Des Roms du Kosovo à Mitrovica en 2007, REUTERS/Damir Sagolj

Des Roms du Kosovo à Mitrovica en 2007, REUTERS/Damir Sagolj

Cela dépend de qui les prononce.

Soixante-dix Roms ont été expulsés d'un bâtiment à Montreuil. Depuis l'annonce par le président Nicolas Sarkozy le 28 juillet de mesures contre certains «Roms et le Gens du voyage», plus de 40 camps ont été démantelés selon Brice Hortefeux. L'article ci-dessous, publié au moment de l'annonce du président de la République, revient sur la confusion qui règne autour de ces termes.

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Dans un communiqué du mercredi 21 juillet, Nicolas Sarkozy estimait que les violences qui ont suivi la mort d’un jeune homme de la communauté du voyage dans le Loir-et-Cher «soulignent les problèmes que posent les comportements de certains parmi les gens du voyage et les Roms.» La déclaration a suscité les réactions de diverses associations, comme la Ligue des droits de l’homme qui a dénoncé «une réunion pour stigmatiser une ethnie.» Gens du voyage, Roms, gitans, Tsiganes, romanichels, manouches: de nombreux mots sont utilisés, dans des contextes différents et souvent de manière confuse, pour désigner des populations parfois sédentaires, parfois itinérantes, françaises ou non. Quelle est la différence entre ces termes?

Qui sont les Roms?

L’Union européenne utilise le terme de Roms (ou Roma en anglais), qui signifie «homme» en hindi en «référence à divers groupes d'individus qui se décrivent eux-mêmes comme Roms, Gitans, Gens du voyage, Manouches, Ashkali, Sinti, etc.», une population à laquelle elle a déjà consacré deux sommets depuis 2008 pour favoriser son inclusion dans les différents pays membres.

Marcel Courthiade, titulaire de la chaire de langue et civilisation romani à l'Institut national des langues et civilisations orientales, approuve cette dénomination générale de Roms pour désigner les populations qui ont en commun une origine et la langue romani, ou du moins le souvenir de l’usage de cette langue. D’un point de vue historique, les Roms au sens large ont été déportés au XIe siècle de la vallée du Gange, en Inde, et a migré progressivement à travers l’Asie occidentale puis l’Europe jusqu’au début du XXe siècle. Les premiers Roms sont arrivés en France autour du XVe siècle.

Si l’on accepte cette définition, il y aurait actuellement en France entre 350.000 à 500.000 Roms, dont la quasi totalité est de nationalité française, sur un total de 10 à 12 millions dans l’Union européenne. Une idée reçue répandue voudrait que les Roms soient des nomades, pourtant seulement 2% d’entre eux sont du voyage en Europe.

Tsiganes, manouches, gitans…

L’Union romani internationale, une organisation reconnue par les Nations Unies qui défend les droits, la culture et le langage des peuples romanis, a été crée en 1978 et témoigne d’une volonté de revendiquer un patrimoine commun. Mais dans plusieurs pays comme la France, l’Allemagne ou le Brésil, certains Tsiganes ne veulent pas d’une identité transnationale rom et revendiquent, au contraire, l’accès à la pleine citoyenneté de la nation qui leur donne leur identité légale, comme l’explique Marc Bordigoni, ingénieur de recherche CNRS à l’Institut d’ethnologie méditerranéenne et comparative. Jérôme Weinhard, animateur du pôle juridique de la Fédération nationale des associations solidaires d'action avec les Tsiganes et les Gens du voyage (Fnasat), confirme que le choix du terme que l’on utilise pour désigner cette population est aussi souvent un choix politique.

Plutôt que «Roms», c’est ainsi le terme «Tsiganes» qui est utilisé et accepté en France pour désigner cette population qui a en commun la langue romani, et que nous utiliserons pour cet article. Selon Marcel Courthiade, le mot «tsigane» désignait à l’origine une secte comprenant de nombreux Arméniens en Asie mineure, disparue au début du XIe siècle, à la même époque de l’arrivée des Roms, d’où la confusion entre les deux populations. Mais le terme s’étant vraiment développé lors de l’esclavage des Roms en Moldavie, et est péjoratif dans de nombreux pays balkaniques et slaves. Il est réapparu en France après la Seconde guerre mondiale, car il était utilisé par les nazis.

Les universitaires et les Tsiganes français font une distinction en limitant le mot «Gitans» aux Tsiganes de la péninsule ibérique et du sud de la France. Le terme est lui aussi souvent utilisé ou perçu de manière péjorative. Comme le rappelle Jérôme Weinhard, les mots changent souvent de sens selon ceux par qui ils sont prononcés ou le contexte dans lequel ils sont utilisés. Les manouches sont eux une branche de Tsiganes principalement présents dans l’est de la France depuis le début du XIXe siècle. Le terme romanichel signifie «le peuple Rom» en romani et serait théoriquement le meilleur terme à utiliser, mais encore une fois il a acquis une connotation très péjorative en France.

Pourquoi le terme «Gens du voyage» s’est imposé dans le vocable administratif français

Les termes «Roms» au sens de l’Union européenne ou «Tsigane» ne sont pas utilisés par les autorités françaises, justement parce qu’il qualifie une population sur des bases ethniques, ce qui est contraire à la constitution. «Gens du voyage» est le terme juridique et administratif qui désigne une catégorie de personnes dans le droit français. Cette catégorie administrative recouvre une grande diversité de personnes avec des situations économiques et des origines très diverses, dont des Français qui n’ont rien à voir avec les Tsiganes, des gitans etc. Par contre on n’y compte pas les roms au sens français du terme, qui sont des ressortissants de l’Union européenne, majoritairement Roumains et Bulgares arrivés pour la plupart en France après la chute du Mur.

Le terme de «Gens du voyage» est notamment utilisé dans la loi qui définit les obligations pour les communes de plus de 5.000 habitants de disposer d’aires d’accueil pour cette population.

La confusion entre les «gens du voyage» et les Tsiganes vient en partie de cette spécificité française qui interdit à l’administration de qualifier une partie de la population sur des critères ethniques. Au début du XXe siècle, le gouvernement français veut surveiller les Tsiganes qui sont alors victimes des pires préjugés, comme en témoigne cet extrait des débats au Sénat du 10 mars 1911 cité par le blog Combat pour les droits de l’homme du Monde, mais sans utiliser un terme ethnique.

L’appellation «nomades» est alors officiellement utilisée, et la loi du 16 juillet 1912 leur impose un carnet anthropométrique obligatoire qui contient des informations telles que l'envergure, la longueur et la largeur de la tête, la longueur de l'oreille droite, la longueur des doigts médius et auriculaires gauches, celle de la coudée gauche, celle du pied gauche, la couleur des yeux ou encore la forme du nez.

Plus tard, ce fichage a été utilisé par le régime de Vichy, qui a interdit le nomadisme et enfermé les nomades, soupçonnés d’espionnage, dans des camps d’internement un peu partout en France, alors que le régime nazi persécutait les Tsiganes à travers l’Europe. Après cette persécution, le mot «nomades» est devenu inutilisable, et remplacé par le néologisme «Gens du voyage» avec la loi du 3 janvier 1969, qui remplace également le carnet anthropomorphique par un livret de circulation.

Les «gens du voyage» pas d’accord entre eux sur le terme «gens du voyage»

Si le problème de la dénomination des populations tsiganes ou romani est si compliqué, c’est aussi parce qu’elles ne s’accordent pas entre elles sur les termes et leur définition.

Dans une tribune coécrite dans les colonnes de Libération, Stéphane Lévêque, président de la Fnasat, explique également qu’il s’oppose à l’erreur faite par Nicolas Sarkozy, qui «consiste à identifier «gens du voyage» et «Roms». Or la première appellation renvoie à une classification administrative française relative à un mode d’habitat «constitué de résidences mobiles» (loi du 5 juillet 2000) ; tandis que les Roms sont des ressortissants des pays de l’Est, sédentaires dans leur grande majorité.»

Pourtant, un texte présenté par des représentants d’associations rroms et Tsiganes et des personnalités de cette communauté à l’Assemblée Nationale demandait l’abandon de l’utilisation du terme «gens du voyage»:

«En France, l'appellation « gens du voyage» désigne, dans le vocabulaire de l’administration et souvent de la population française, notre population. Nous ne nous reconnaissons pas nous-mêmes sous cette appellation d’un point de vue humain, culturel et identitaire. Tenant compte de ce qui précède, lorsque l’appellation “Gens du voyage” se substitue aux mots Tsiganes, Manouches, Gitans, Roms, Sinté ou Yéniches pour désigner nos populations respectives à des fins d’hostilité, dépréciatives, discriminatoires, ou racistes à notre égard, nous exigeons que cet acte soit considéré comme de l’antitsiganisme et/ou de la tsiganophobie, et soit systématiquement dénoncé et condamné publiquement par les autorités.»

Une partie des Tsiganes demande un statut officiel qui favoriserait «la promotion de notre patrimoine culturel et linguistique en tant que partie intégrante du patrimoine français», et que «la contribution de notre population, partie intégrante de la nation française depuis plusieurs siècles, et active sur les plans culturel, patrimonial, artistique, industriel, économique, sociologique, spirituel, écologique, agricole, celui du développement durable etc. soit dûment reconnue et mentionnée dans les livres scolaires

Les divisions au sein même de la population Rom se reflètent également dans l’attitude vis-à-vis des titres de circulation des «gens du voyage»: «certains veulent les conserver tandis que d’autres réclament une carte d’identité avec une adresse fixe», explique Pierre Hérisson, qui rajoute que «s’ils pouvaient se mettre d’accord entre eux cela nous arrangerait tous.»

Si la complexité de la question des vocables des Roms et des Tsiganes peut pousser à accorder éventuellement un peu d’indulgence aux politiques qui s’emmêlent les pinceaux dans les termes, elle n’explique pas tous les amalgames. Le gouvernement français a relayé au niveau européen ses préoccupations concernant la délinquance des Roms suite aux évènements de Saint-Aignan à travers son  secrétaire d'Etat aux affaires européennes Pierre Lellouche lundi 26 juillet. «Il n'est pas question de stigmatiser une communauté ou des Etats, a indiqué le ministre. Mais nous sommes confrontés à un réel problème et le temps est venu de s'en occuper,» évoquant la forte progression («plus de 150 % à Paris») de certains faits de délinquance commis par des mineurs roumains. Pierre Lellouche a sans doute oublié que moins de 10% des Roms (au sens européen et de l’Union romani internationale) de France sont des Roumains, tandis que les Roms ne représentent qu’une minorité des 120.000 citoyens roumains habitant en France. Il y a encore du travail…

Grégoire Fleurot