Economie

Stress tests, mes fesses!

Philippe Reclus, mis à jour le 29.07.2010 à 17 h 12

Les stress tests du système bancaire n'ont pas été suffisamment sévères pour fournir une photo fidèle de la situation. L'Europe trop dispersée laisse encore une fois le leadership au partenaire américain en matière de règles comptables et de méthodes d'évaluation des risques.

Les règles comptables sont des éléments de souveraineté aussi importants que la gouvernance économique, les stratégies fiscales ou la politique budgétaire. Rien d'étonnant à voir que l'Europe peine, comparée aux Etats-Unis, à convaincre sur l'état réel de son système bancaire.

Seules 7 banques ne résistent pas au stress test

En cette période où la «société de défiance» n'a jamais aussi bien porté son nom, l'exercice du «je vous dis tout» auquel tout ce qui compte dans la banque européenne vient de se prêter avait pour ambition de fournir un supplément de confiance qui manque tant.

A fortiori, le but devrait être atteint: les tests de résistance qui ont passé à la moulinette les portefeuilles d'actifs financiers, de financements de l'immobilier, de prêts aux entreprises et de crédits interbancaires de 91 banques de 20 pays européens ainsi que leur sensibilité à la volatilité des taux d'intérêt et aux risques de crédit, ont abouti à un score quasi stalinien: seules 7 banques ont été recalées et déclarées inaptes à affronter une nouvelle tempête.

Et l'identité de ces banques ne provoque pas, au regard de la géographie de la crise, de profonde surprise: cinq banques espagnoles, dont on sait que l'économie paie un lourd tribut à la spéculation immobilière, une banque grecque (c'est peu compte tenu de l'état de l'économie hélène), et une allemande (la Hypo Real Estate réputée depuis des mois comme l'homme malade de la banque germanique) ont échoué.

Aucune banque britannique (il est vrai, elles ont été nationalisées en partie). Quant aux françaises, elles ont non seulement déjà rendu l'argent prêté par l'Etat pour la majorité d'entre elles, mais, en cas de nouvelle crise,  BNP Paribas, Société générale, Crédit agricole et BPCE, verraient leur ratio de solvabilité cumulé, c'est à dire la part de fonds propres rapportée à leurs engagements, revenir à 9,3 % fin 2011, contre 9,9 % fin 2009 (à comparer à un minimum de 6% exigé).

Quelques applaudissements polis

Alors quoi? On est loin, très très loin des chiffres évoqués ces dernières semaines par les bureaux d'analyse sur le montant réel des besoins en fonds propres supplémentaires des banques européennes. A peine 3, 5 milliards d'euros seraient nécessaires. C'est moins de 10% du montant calculé par les Cassandre les plus prudents, et à une distance stratosphérique des 80 à 90 milliards d'euros que certains bureaux anglo-saxons n'hésitaient pas à chiffrer. Ainsi, pour les seules banques espagnoles, les analystes de la  Royal Bank of Scotland estimaient le besoin de recapitalisation à 50 milliards d'euros!

Enfin, certains diront qu'on est très loin des 75 milliards de dollars que les banques américaines ont dû lever après le même type de tests au printemps 2009 sachant toutefois qu'on était à l'époque en pleine crise et qu'entretemps, les banques européennes ont été déjà renflouées (de 220 milliards d'euros). La comparaison paraît donc peu pertinente.

On aurait donc dû s'attendre à une «standing ovation» des marchés au lendemain de ces annonces. Tout juste a-t-on observé ici quelques applaudissements polis, là un enthousiasme précautionneux ou là encore un discret satisfecit.

Pourquoi un tel accueil?

Cette modération peut avoir plusieurs explications.

1. Les marchés avaient déjà anticipé ces résultats rassurants.

2. Tout le monde reste sur sa faim, considérant que les tests n'ont pas été suffisamment sévères pour fournir une photo fidèle de la situation. A ce titre, le périmètre d'actifs à risque retenu n'aurait pas été assez large, les superviseurs européens écartant dans leurs scénarios de crise celui provoqué par la faillite d'un ou de plusieurs Etats européens dont les banques détiennent des masses d'emprunts publics.

Or le risque de la faillite d'un Etat au sein de la zone euro figure bien au cœur des préoccupations du marché.

3. Si une forte majorité de banques européennes passent avec succès l'examen, bon nombre restent «ric-rac». Ainsi, en cas de crise, dix-sept établissements, et non des moindres (Deutsche Bank, Allied Irish Bank, Monte dei Paschi di Sienna et une ribambelle de banques espagnoles) afficheraient des ratios de solvabilité entre 6 et 7%, soit le minimum.

On aurait tout de même de quoi s'étonner de la différence d'accueil —entre le franc soulagement outre-Atlantique et le ouf parcimonieux ici— qu'à un an et demi d'intervalle les marchés ont réservé à ce type d'opération vérité bancaire. Au jeu des relations publiques, l'Amérique aurait donc encore beaucoup de leçons à donner à l'Europe.

Là encore, les tentatives d'explication ne manquent pas. A tirer les premiers, et le plus vite, les Américains ont pu, d'une certaine manière, faire dire ce qu'ils voulaient aux tests, ce qui leur avait permis de rebondir en Bourse et de dissiper les doutes après avoir levé 75 milliards de dollars. Sur 19 banques mises à l'épreuve, 10 avaient dû faire appel au marché.

Un an et demi plus tard, les Européens réitèrent l'exercice et peinent à convaincre et rassurer complètement en dépit des assauts de transparence.

La démarche européenne réclamerait, aux dires de ses défenseurs, plus de temps pour être appréciée à son juste niveau. «Cherchez et vous trouverez», semble-t-elle dire aux analystes financiers, à qui ont été fournis —pourvu qu'ils se donnent la peine d'examiner les détails— tous les chiffres nécessaires pour évaluer l'exposition de chaque banque (excepté les banques allemandes) au risque souverain de chaque pays et bâtir leurs simulations. Qu'ils trient!

Les Européens dispersés

Alors, ces tests sont-ils crédibles ou non? Telle n'est peut être pas la bonne question à se poser. La différence d'impact entre les opérations vérité menées par les Etats-Unis et l'Europe tient sans doute plus, il faut une fois encore le souligner, au manque de cohérence de la construction européenne. Au même titre que le vieux continent ne parvient pas à parler d'une seule voix en matière de politique et de gouvernance économiques, de stratégie budgétaire ou fiscale, il est logiquement condamné aussi à laisser le leadership au grand partenaire américain en matière de règles comptables, de normes prudentielles et de méthodes d'évaluation des risques. Comme l'approbation du budget, la fixation du taux de l'impôt et la gestion de la dette, l'évaluation des engagements souverains de ses banques constituent des éléments fondamentaux de souveraineté nationale. Au même titre d'ailleurs que la supervision et le contrôle des banques.

L'Amérique parle d'une seule voix. Les Européens restent dispersés. Difficile, de ce point de vue, d'imaginer que lors de la prochaine bataille sur la définition des règles comptables bancaires et la fixation d'un matelas minimum de fonds propres concoctée à Bâle, les choses auront changé.

Philippe Reclus

Photo: Démonstration de Stress Test à Union Station/ Wikicommons

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