Monde

Mort d'Andrew Breitbart, le conservateur qui disait avoir créé le Huffington Post

Christopher Beam, mis à jour le 01.03.2012 à 16 h 11

Portrait du célèbre blogueur et activiste conservateur américain, mort à 43 ans.

Andrew Breitbart. CC Flickr by Shalf

Andrew Breitbart. CC Flickr by Shalf

Le blogueur et activiste conservateur américain Andrew Breitbart est mort ce jeudi 1er mars à 43 ans, a annoncé son site Big Journalism, confirmé par CNN. Nous republions à cette occasion le superbe portrait qu'en avait fait Christopher Beam début 2010.

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La première fois que j’ai vu Breitbart, il insultait un reporter en public. «Kate Zernike, du New York Times! Est-ce que vous êtes là?», demandait-il à la cantonade. «Est-ce que vous êtes là?» Des têtes se tournèrent dans toutes les directions. Elle n’était visiblement pas là. «Vous êtes méprisable», continua-t-il. Vous êtes un être méprisable.»

Le crime de Zernike? Avoir posté un article sur un blog du New York Times. Elle y écrivait qu’un des intervenants de la Conservative Political Action Conference, ou CPAC (à laquelle Breitbart participait) s’était moqué d’Obama en «imitant Chris Rock [célèbre comique noir américain]», faisant par là-même «référence à la couleur de peau» du président. Breitbart n’était pas d’accord. «C’est elle qui a fait le rapprochement entre sa façon de parler et la voix de Chris Rock – elle et personne d’autre. Cet intervenant était originaire de Brooklyn! C’est sa façon de parler habituelle!» Rires et applaudissements. «Les journalistes sont des tordus, a-t-il encore lancé. J’en ai assez de leur parler, de boire des cocktails en leur compagnie.  Maintenant, c’est la guerre. Fini les cocktails.»  

La dénonciation rituelle des médias généralistes – et les attaques personnelles – ne sont pas choses nouvelles à la CPAC. (Anne Coulter y avait insinué que John Edwards était homosexuel.) Mais Breitbart sort tout de même du lot. Les figures de la droite conservatrice se moquent souvent des médias, mais ils ne s’en prennent que rarement à un reporter en particulier. Sans reporters, pas de couverture médiatique. C’est une chose de se lancer dans une vague diatribe anti-médias pour contenter sa base ; c’en est une autre de critiquer ouvertement un journaliste précis, et qui plus est en employant des qualificatifs généralement employés par les procureurs de cours d’assises.

En un an, Andrew Breitbart est passé du statut de célébrité d’Internet – il a été le bras droit de Matt Drudge pendant des années, et a aidé à la création de l’Huffington Post en 2005 – à celui de célébrité… tout court. Il est aujourd’hui à la tête de son empire éponyme en ligne. Dans ses vidéos, on  peut le voir critiquer la gauche à grand renfort de coups de gueule rageurs et pseudo-comiques, yeux exorbités, au bord de l’apoplexie. Et à chaque fois, le spectateur doit relever un défi: comprendre de qui il se moque.

Dire ce qui lui passe par la tête. Tout le temps

Depuis janvier 2009, Breitbart a lancé trois sites web (Big Hollywood, Big Government et Big Journalism), qui offrent une vision conservatrice de ces trois secteurs. Big Hollywood a révélé une affaire qui a poussé l’administration Obama à renvoyer un représentant du National Endowment for the Arts. Big Government a mis en ligne les célèbres vidéos tournées par deux jeunes conservateurs, James O’Keefe et Hannah Giles; on les voit entrer dans plusieurs antennes de l’Association of Community Organizations for Reform Now (ou ACORN) en se faisant passer pour un proxénète et une prostituée, et demander de l’aide pour ouvrir une maison close dans le but d’y faire travailler des immigrées mineures.

Et pendant ce temps, le visage et la voix de Breitbart sont partout – du moins, dans les médias conservateurs. C’est un habitué de Fox News. En janvier 2010, O’Keefe a été arrêté pour avoir pénétré dans le bureau de la sénatrice Mary Landrieu à la Nouvelle-Orléans; selon le FBI, il avait pour projet de trafiquer sa ligne téléphonique. L’affaire a donné lieu à une joute verbale mémorable entre Breitbart et David Shuster, de MSNBC; depuis, pour les électeurs de gauche, Breitbart est devenu «ce type qui hurle encore plus souvent que Chris Matthews» (un autre très célèbre présentateur de la télévision américaine, ndrl).

Sur son Twitter feed, il se contente d’écrire tout ce qui lui passe par la tête. «Eric Boehlert est la personne la plus dépravée que je connaisse», a-t-il ainsi écrit une nuit, à deux heures du matin; Boehlert, qui travaille pour l’organisme progressiste Media Matters, est l’un de ses plus farouches critiques. «L’être le plus écœurant que la nature nous a jamais infligé. Sa mère doit vomir dès qu’elle pense à lui.» Il aime également retweeter les traits les plus moqueurs de ses opposants. Message typique : «RT @johnandrewwalsh: RT @andrewbreitbart Je suis complètement COUVERT de sperme !» Regardez votre montre: quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit, il y a neuf chances sur dix pour qu’Andrew Breitbart soit en train de taper un message ou de faire un discours.

En tant que commentateur, Breitbart ne vit que pour une chose: mettre les progressistes en boule. Ce samedi matin, après son discours dans la salle principale de la CPAC, Breitbart est poursuivi par une foule de caméras de poches. La plupart d’entre elles sont brandies par des journalistes de gauche qui le pressent de questions sur l’affaire ACORN. Breitbart n’est que trop heureux d’y répondre. «Vous êtes fou, ou quoi ?», demande-t-il à Mike Madden, de Salon. «Pourquoi n’aimez-vous pas ACORN ?» «Va. Te. Faire. Foutre. John. Podesta», entonne-t-il pour toute réponse, en se baissant vers le calepin d’un journaliste comme s’il s’agissait d’un micro. (Podesta est le président de l’association progressiste Center for American Progress, et siège au comité consultatif d’ACORN).

Plus qu'une croisade, une lutte pour les droits civiques

Max Blumenthal, de The Nation, qui a critiqué O’Keefe pour avoir assisté à un débat en compagnie d’un partisan de la suprématie blanche, est selon lui «la forme de vie la plus méprisable» qu’il ait jamais vue. (Regardez des extraits ici, ici, ici, ici et ici). S’agissant de Breitbart, ces vidéos sont un parfait test de Rorschach. Les gens de gauche y voient les documents permettant de prouver, une fois pour toutes, que Breitbart est un illuminé pleurnichard et colérique. A droite, on y perçoit le témoignage d’un héros télégénique, qui se rebelle enfin contre les médias de gauche.

Breitbart ne réduit pas son combat contre les médias généralistes à une simple croisade. Pour lui, c’est une véritable lutte pour les droits civiques – en plus marrant. Il se voit comme un journaliste/amuseur public. Son signe distinctif : il aime offenser – et partir à l’offensive. «Mon modèle économique, c’est l’agressivité, dit-il. «Ils n’aiment pas notre esprit combatif.» Il sait ce que l’establishment progressiste pense de lui. «Ils veulent me donner une réputation de cinglé, de déséquilibré, de désaxé. OK, allez-y, pas de problème. Allez vous faire foutre, tous autant que vous êtes.»

 «Allez vous faire foutre» : on a déjà lu des critiques des médias plus subtiles – mais la subtilité n’est pas le fort d’Andrew Breitbart. En tant que slogan d’entreprise, en revanche, la formule tient du génie; elle résume parfaitement son empire. Traitez-le de salaud si vous voulez; il s’en moque. Les salauds, c’est bon pour l’audimat.

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ACORN, UN SCANDALE AUSSI GRAND QUE LE WATERGATE

 «Tout passe par les médias. Tout.» C’était le premier soir de la CPAC, et Breitbart avait une discussion à cœur ouvert avec O’Keefe lors d’une after party chez Morton’s Steakhouse (Washington).

Quand O’Keefe est allé trouver Breitbart avec ses vidéos tournées dans les bureaux d’ACORN, Breitbart a sauté de joie. Le fait de pouvoir dénoncer l’organisation ne lui faisait ni chaud ni froid: ACORN, «c’était la bête noire de James et d’Hannah», affirme-t-il. Sa cible, c’était les médias. «Lorsqu’ils sont venu me voir, je leur ai dit, ‘‘vous allez me permettre de confirmer mes théories’’», explique-t-il. Il savait que les médias généralistes refuseraient de parler des vidéos; il a donc élaboré une stratégie pour les contraindre à le faire.

L’idée était simple: mettre les vidéos en ligne, une à une. Ne jamais divulguer le nombre total de vidéos. Et espacer les diffusions de manière à ce que chaque vidéo vienne contredire les explications d’ACORN. Et ça a marché. La première vidéo a été mise en ligne le 10 septembre 2009. Après la diffusion de la deuxième vidéo, Bertha Lewis, la PDG d’ACORN, a déclaré que la ruse d’O’Keefe et de Giles n’avait pas fonctionné dans plusieurs bureaux de l’organisation, notamment à New York. Le lendemain, Big Government mettait en ligne la vidéo de New York. Le duo n’avait visiblement pas été mal reçu. Les employés leur avait conseillé – entre autres recommandations – de mettre leur argent (gagné à la sueur des prostituées) dans une boîte, et d’enterrer la boîte dans leur jardin.

Pour les intellos de Columbia

Le New York Times a finalement couvert l’affaire. Mais seulement après que le Congrès ait décidé de retirer sa subvention fédérale à l’organisation. Les journalistes du quotidien se sont fait taper sur les doigts par leur médiateur, Clark Hoyt. Mais ce n’est pas ce retard qui agace Breitbart. Ce qui l’agace, c’est que le New York Times n’ait pas couvert l’affaire en elle-même; ils se sont contenter de couvrir… la couverture médiatique. Le reporter, Scott Shane, a traité les vidéos et les explications d’ACORN sous un angle politique, comme si l’affaire n’était qu’une escarmouche opposant deux factions rivales, et non une dénonciation en règle de la corruption digne de déclencher des investigations journalistiques complémentaires.

C’est bien évidemment au Times de décider de ce qui passe dans le Times. Peut-être les journalistes pensaient-ils que l’affaire n’était pas franchement digne d’intérêt. (C’est ce que Shane a déclaré lorsque Hoyt l’a interrogé). Par ailleurs, quand un scoop vient d’un organe de presse débutant et peu connu (c’était alors le cas de Big Government), les vieux de la vieille se méfient toujours. Fausses excuses, répond Breitbart. «C’est l’une des plus grandes affaires de tous les temps, affirme-t-il, en la comparant au scandale du Watergate et aux photographies d’Abu Ghraib. C’est carrément énorme.»

Et ne lui parlez pas surtout pas des questions d’éthique. Dans l’affaire ACORN, les techniques employées par les créateurs de la vidéo ne correspondent pas aux critères journalistiques du Times. Le quotidien interdit à ses reporters de cacher leur véritable identité. Pourquoi reprendrait-il une information diffusée par un organe de presse aux méthodes radicalement différentes? Balivernes, répond Breitnart ; polémique tout juste bonne à animer les discussions des petits intellos de l’école de journalisme de Columbia. «Si Blackwater [société militaire privée] disait: ‘‘On sait qui a violé ces jeunes filles irakiennes, mais on a étouffé l’affaire’’, et que quelqu’un partait faire un stage chez Blackwater pour réunir les infos et les dénoncer, vous pensez qu’ils iraient demander si la personne en question a obtenu son stage dans les règles?… C’est ça, un journaliste: quelqu’un qui est prêt à tout pour découvrir la vérité.»

Le seul journal objectif: Playboy

C’est en voyant jusqu’où les opposants de Breitbart sont prêts à aller pour discréditer les vidéos ACORN que l’on prend toute la mesure de l’impact de cette affaire. Suivre ces échanges de près, c’est découvrir une déferlante d’attaques, de contre-attaques, et de contre-contre-attaques portant sur certains détails – comme le fait de savoir si O’Keefe portait un costume de mac ou s’il était en simple tenue décontractée lors des enregistrements dans les bureaux d’ACORN. (Réponse: en tenue décontractée. Mais selon les critiques, le générique de chaque vidéo – durant lequel on peut le voir se promener en veste à fourrure, lunettes de soleil sur le nez – induit délibérément en erreur les spectateurs. Ils font également remarquer que Breitbart, d’ordinaire très à cheval sur les détails, n’a pas corrigé les journalistes qui affirmaient – à tort – qu’O’Keefe portait le costume pendant les entretiens.)

Pour Breitbart, la question du costume est hors-sujet; seule importe l’attitude des employés d’ACORN. Mais il a tout de même consenti à montrer la totalité des vidéos, sans montage – à condition que Boehlert et Podesta assiste avec lui à la projection, et qu’ils acceptent de prendre les questions du public après la séance. (Breitbart a déjà rendu publiques la transcription et les bandes audio des vidéos.) Il sait qu’ils n’accepteront pas cette offre. Mais c’est justement son but: faire durer l’affaire aussi longtemps que possible. Voilà pourquoi il refuse de mettre l’ensemble des vidéos en ligne. «Parce que personne n’en parlerait dans la presse, dit-il. Aujourd’hui, plus ils m’attaquent, plus l’affaire devient importante – et plus la pression est grande. … Je le reconnais publiquement:   vous êtes les dindons de la farce.»

Disons-le autrement : il défend farouchement ses scoops. Breitbart a par exemple longtemps fait la guerre au Washington Post, qui s’était trompé en rendant compte des charges qui étaient retenues contre O’Keefe. (Son combat a payé, comme on peut le lire en haut de cet article). Il conseille vivement aux autres conservateurs d’enregistrer leurs conversations à chaque fois qu’ils parlent avec un journaliste, au cas où ils seraient mal cités. «Le premier qui déforme mes propos, je le défonce», affirme-t-il.

L’objectivité journalistique n’est pas chose impossible, si l’on en croit Breitbart. Elle est simplement extrêmement rare. «J’ai rencontré nombre de journalistes qui m’ont impressionné en prouvant qu’ils savaient jouer franc-jeu, dit-il. Je pense qu’ils font exception à la règle.» La plupart des journalistes prétendent qu’ils sont objectifs. «Mais d’un autre côté, ils disent qu’ils sont devenus journalistes pour défendre la justice sociale et l’égalité économique. C’est une contradiction évidente.»

Mais quelle publication peut se targuer d’être totalement objective? «Playboy», répond-il.

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LE LIBERAL CONVERTI AU CONSERVATISME

Breitbart n’a pas toujours été conservateur. Et il ne s’est pas toujours appelé Breitbart. Il a été adopté en 1969, à l’âge de trois ans, par Gerald et Arlene Breitbart, qui l’ont élevé à Brentwood, un quartier chic de Los Angeles. Son père tenait un restaurant, sa mère travaillait dans une banque – des gens de la classe ouvrière, selon les critères de Breitbart. Sa sœur Tracey, qui a un an de moins que lui, a elle aussi été adoptée, tout comme nombre de ses amis. «L’adoption était une pratique très courante avant la dépénalisation de l’avortement, explique-t-il. Croyez-moi, je sais de quoi je parle.» (Breitbart a un jour déclaré avoir offert 500$ à un fonctionnaire de Sacramento pour pouvoir consulter son acte de naissance. Dans la case «profession», son père biologique avait écrit «chanteur de folk».)

Ses parents l’ont élevé dans le judaïsme (sa mère s’est convertie pour pouvoir épouser son père), mais il n’a jamais été croyant – surtout depuis qu’il sait que ses parents n’étaient pas particulièrement frum [pieux]. Un jour, il est tombé et il s’est cassé une dent. «J’ai crié : ‘’Jesus Christ!’’ [juron courant aux Etats-Unis], et m’a mère m’a réprimandé: ‘‘ne prononce pas à tort le nom du Seigneur.’’ Je me suis dit : ‘‘Je suis juif, Jésus n’est pas le Seigneur. Je viens de faire ma Bar Mitzvah, tu te souviens?’’ » Quand le rabbin de la famille a défendu Jesse Jackson après que celui-ci ait qualifié la ville de New York de «Hymietown» (ou «ville des youpins»), les Breitbart ont quitté la synagogue. En dehors de la religion, Breitbart estime avoir reçu une éducation apolitique. Mais dans le Los Angeles des années 1980, «apolitique» voulait souvent dire «progressiste». La culture de la célébrité était encore plus importante. Les amis de ses parents leur envoyaient des photos d’eux découpées dans les magazines mondains de Beverly Hills. «Mon père  se demandait toujours: ‘‘mais pourquoi est-ce qu’ils nous envoient ça ?’’»

Contre les préjugés

Breitbart n’a pas brillé à la Brentwood School, l’une des meilleures écoles privées de Los Angeles. Il était ami avec la plupart de ses camarades – «Mon sens de l’humour m’a sauvé» – mais n’était bon ni en classe, ni en activités extrascolaires. L’entraîneur de football du lycée, Pat Brown, dit qu’il faisait toujours foirer les matchs: «Il ne se souvenait pas de sa position, ou il plaquait trop tard. J’ai toujours dit qu’il n’y avait qu’un pas de l’agressivité à l’imbécilité.»

C’est le Brentwood Eagle – le journal du lycée – qui a publié l’un des premiers articles de Breitbart, en 1986. Une analyse anthropologique très fouillée des deux parkings (senior et junior) de l’école. L’un était rempli de Mercedes et de BMW ; l’autre de Scirocco et de GTI. Breitbart avait besoin d’une citation qui vienne confirmer sa théorie. Il en a inventé une – et l’a attribuée à un lycéen venu de Corée du Sud, Henry Sohn. Breitbart s’en souvient parfaitement : «Les seniors ont de trop belles voitures par rapport aux juniors». «[Sohn] a adoré», affirme-t-il. Ce fut une révélation. Non seulement il aimait écrire, mais il pouvait écrire tout en restant excentrique, amusant, et politiquement incorrect.

Breitbart a continué d’écrire à l’université. Son premier papier pour le Tulane Hullaballoo était une enquête de terrain: il avait exploré le bar de rencontres le plus débauché de Tulane, avait fait un plan de l’endroit, puis avait rédigé le tout sur 19 serviettes à cocktail. «Ensuite, mes articles sont devenus de plus en plus bizarres», affirme-t-il. Ses papiers n’étaient qu’une suite décousue de pensées; de longs monologues intérieurs écrits à la va-vite pour respecter les échéances de remise de la copie. L’un d’entre eux narrait un long match de bowling qu’il avait disputé avec l’ambassadeur Johnny Autrod DeBumperspoons. « Il était l’ambassadeur du Chili, mais il était aussi l’ambassadeur de la chaîne de restaurants ‘‘Chili’’, et aussi l’ambassadeur du fait de se sentir chilly [gelé]. »

Un détour par Hollywood

C’est également à l’université que Breitbart a commencé à remettre en cause les idées de la gauche – du moins, celles de la gauche bien pensante et sans humour des grandes villes américaines. Lorsqu’il rentrait à Los Angeles, ses amis ne faisaient pas mystère de leurs préjugés envers le Sud. «Je leur disais, ‘‘vous n’en croiriez pas vos yeux, ces gens sont parfaitement normaux, ils sont même plus drôles que nous, et ils ne sont pas coincés, c’est vraiment étrange. Ils ne sont pas snobs.’’ Et ils me répondaient: ‘‘Tu as tort, ces gens sont des ignares, ils sont abominables.’’ Moi: ‘‘Ça ne correspond pas au Sud que je connais.’’»

Après la fac, il enchaîne les petits boulots pendant quatre ans, voyageant de ville en ville. Serveur chez Hal’s Bar and Grill près de Venice Beach. Pigiste pour un magazine de musique alternative (ce qui lui permettait d’interviewer ses groupes préférés – Crowded House, The Church, The The). Il a vécu à Austin pendant un an, et a fait un peu de programmation pour E! Online.

Porté par son amour de la comédie (le job de ses rêve : écrire des sketches pour Chris Elliott — le caméraman de Bill Murray dans «Un jour sans fin», ndlr), il a commence ensuite à travailler pour une boite de production. Là, les choses ne se passent pas très bien. Premier problème: le travail en lui-même. On lui a proposé un projet qui était sensé lui permettre de percer dans le milieu : développer la suite de Valley Girl. «Je me souviens avoir pensé : ‘‘bordel, c’est la pire des idées que j’ai jamais entendue’’».

Second problème: les gens. «Ceux qui arrivent à L.A. ont regardé Beverly Hills ou une autre série de ce genre, et se comportent comme les personnages de ces histoires. Ils regardent Entourage. On voit donc arriver de mauvais acteurs qui pensent savoir ce qu’Hollywood attend d’eux; ils jouent constamment un rôle, et ils le jouent mal. Ces personnes peu sûres d’elles-mêmes évoluent dans une anti-méritocratie, où votre carrière dépend de vos relations; ces dernières attendent la première occasion pour vous trahir, et vous conseillent de ne pas avoir de petit(e) ami(e). On dirait une orgie où tous les participants sont occupés à se grimper dessus; c’est à qui comblera le prochain orifice.»

Clarence Thomas vs Bill Clinton

Breitbart a rencontré Susie Bean dans un bar à karaoké, en 1988. C’est un ami mutuel, Mike, qui les avait présentés ; il était sûr qu’ils étaient faits l’un pour l’autre. Quatre ans plus tard, quand Susie et lui sont revenus à Los Angeles, ils ont découvert qu’ils avaient une passion commune: le génie comique de Chris Elliott. Breitbart fut également émerveillé par le père de Susie, l’acteur Orson Bean; l’admiration fut réciproque. «Il m’a captivé», raconte Orson Bean – un ancien homme de gauche mis à l’index pour «communisme» dans les années 1950; c’est lui qui a présenté Breitbart à Rush Limbaugh. Breitbart a repéré un exemplaire de The Way Things Ought To Be sur sa table basse. « J’ai dit: ‘‘vous lisez ça juste pour rire?’’ Il répond: ‘‘Tu as déjà écouté Rush?’’ Moi: ‘‘Ouais, c’est un nazi, ou quelque chose dans le genre.’’ Il me regarde, et il dit : ‘‘Tu es vraiment certain de l’avoir bien écouté ?’’» Quand la station favorite de Breitbart a commencé à passer de la musique grunge (qu’il détestait), il a opté pour une radio généraliste. «Tous ces talk shows, c’était du chinois pour moi, au début. Mais avec le temps, j’ai commencé à comprendre.»

C’était l’époque des auditions de confirmation de Clarence Thomas, avant son entrée à la Cour Suprême; Breitbart affirme que c’est à cette époque qu’il a décidé de s’engager politiquement. Il était de gauche jusqu’ici. Mais en regardant Ted Kennedy et les Démocrates du Sénat accuser Thomas de harcèlement sexuel envers Anita Hill, il s’est dit que l’hypocrisie avait ses limites. «Ces hommes blancs, privilégiés, qui demandait à cet homme pieux et conservateur s’il louait des films pornos… en sachant que ce simple aveu porterait un sérieux coup à sa réputation. … J’étais hors de moi. Je me suis dit: vous essayez juste de le détruire. Vous n’avez aucune preuve.» La présidence Clinton n’a fait qu’alimenter sa colère. «Bill Clinton arrive, et il passe le plus clair de son temps à courir derrière tout ce qui porte une jupe. … Mais les féministes ont laissé Clinton tranquille, alors qu’elles avaient étrillé Clarence Thomas. Et pour moi, cela veut tout dire.»

De Matt Drudge à Arianna Huffington

Professionnellement parlant, Breitbart a mangé de la vache enragée. «Je me disais: ‘‘Pitié, mon Dieu (et je ne suis pas croyant), pitié, mon Dieu, faîtes que je trouve un métier qui me passionne. Je ne suis bon que quand je suis passionné.’’»

En 1995, Breitbart a commencé à lire la lettre d’information électronique de Matt Drudge, qui s’intitulait alors Report. Ce n’était pas encore un site web – juste un ensemble d’anecdotes croustillantes arrivées d’Hollywood, d’informations concernant Clinton et le scandale du Whitewater, et les phénomènes météorologiques extrêmes. Breitbart fut impressionné, au point d’envoyer un message de félicitations à Drudge. Ce dernier vivait à Hollywood; les deux hommes se rencontrèrent, et peu après, Breitbart commença à travailler pour lui. Il n’aime pas parler de cette période; invoque la préservation de la vie privée de Drudge. «C’est un gars assez mystérieux. Et je pense que c’est son droit.»

breitbart

Ce qui est sûr, c’est que le Drudge Report n’était pas une poule aux œufs d’or – du moins pas à ses débuts. (Drudge n’a ouvert le site à la publicité qu’en 1999). Breitbart avait donc trouvé le job de ses rêves, mais il ne parvenait pas à en vivre. Par la suite, il est devenu le bras droit de Drudge, ou plutôt – pour le citer – son «esclave». Drudge réunissait les informations et mettait le tout en ligne le matin; Breitbart était «de l’après-midi».

C’est Drudge qui l’a présenté à Arianna Huffington, alors chroniqueuse conservatrice; elle a engagé Breitbart, en a fait son assistant de recherche. «Ariana, c’était mon M. Miyagi [le maître dans Karate Kid]. J’étais un tire-au-flanc ; elle m’a transformé en bête de travail», se souvient-il. Breitbart pensait qu’elle lui demanderait de travailler à la création d’un site web. Mais il a vite compris qu’il se contenterait de faire des recherches – parfois jusqu’à 16 heures par jour. «Je me disais, dans quoi je me suis embarqué?»

La voie du Net, la voix de la droite

Quand on y pense, il semble presque incroyable que Breitbart ait découvert ses deux amours – la politique et Internet – au même moment. Sans parler du parfait timing. Au final, c’est justement parce que Breitbart s’est cherché si longtemps qu’il a pu se consacrer complètement à Internet. «Tous mes amis avaient trouvé leur voie : le droit, la médecine… Moi, je n’avais rien à perdre. Alors je me suis dit, ‘‘C’est maintenant ou jamais. Je fonce.’’»

Certaines personnes disent qu’Internet change jusqu’à notre façon de penser. Reste à savoir comment – mais une chose est sûre: Breitbart souffrait de troubles déficitaires de l’attention avant même l’apparition de la Toile. «J’ai une très bonne mémoire. Je suis doué pour faire le lien entre une idée et une autre. C’est ce qui m’avait permis d’écrire des récits outranciers, sans queue ni tête. Etre capable de faire la même chose dans le monde de la presse, c’était parfait.»

Breitbart a travaillé pour Drudge pendant près de dix ans. En 1997, il s’est marié avec Susie; la cérémonie a eu lieu dans le jardin d’Orson Beam, sur les canaux de Venice (Los Angeles). Le premier de leurs quatre enfants, Samson, est né deux ans plus tard. Breitbart s’est engagé dans divers projets secondaires. En 2004, il a coproduit un documentaire sur la mort de Vince Foster pour History Channel, mais la chaîne ne l’a jamais diffusé. La même année, il écrit un livre avec le journaliste Mark Ebner pour dénoncer l’absurdité de la culture de la célébrité (Hollywood, Interrupted). L’ouvrage est dédié à «Benjamin Geza Affleck».

Un des fondateurs du Huffington Post

Puis, avec le temps, Breitbart devient le gardien, l’entremetteur et le champion de la droite. Et ce tout particulièrement à Hollywood. Il est alors l’un des habitués du rassemblement mensuel des journalistes et des commentateurs au restaurant japonais Yamashiro. Il se lie d’amitié avec Ann Coulter. Il présente Pat Dollard (l’ancien agent de Steven Soderbergh devenu documentariste de droite) aux hommes d’affaires qui permettront à ce dernier de financer son film sur l’Irak. «Je suis le Simon Cowell du mouvement conservateur, affirme-t-il. Le talent, ça ne s’apprend pas.»

Après l’élection de 2004, Huffington passe un coup de fil à Breitbart. Elle voulait qu’il l’aide à monter un site web. Breitbart n’était plus son assistant – il travaillait pour Drudge à plein temps depuis 1999. Entretemps, Huffington était devenue une progressiste dévouée – ils étaient néanmoins restés amis. Breitbart explique qu’il a mis le projet du Huffington Post sur pied à sa demande. «En gros, c’était mon idée», affirme-t-il. (Mais à l’en croire, c’est sa femme qui a trouvé le nom; Arianna avait d’abord opté pour «Huffington Report»). «En somme, j’étais l’architecte, et ils ont fourni les meubles.»

Un porte-parole du Huffington Post conteste cette version des faits: « C’est étrange : cinq ans après le lancement du HuffPost, Andrew Breitbart prétend qu’il ‘‘a créé le Huffington Post’’. Qu’importe. Comme on dit, ‘‘Le succès a plusieurs pères, mais l’échec est orphelin’’. C’est Arianna Huffington et Ken Lerer qui ont créé le Huffington Post. Andrew a aidé à la création et à la mise en ligne du site, tout comme Jonah Peretti et Roy Sekoff. C’était un travail d’équipe. Mais ce n’est pas Andrew qui en a eu l’idée.»

Breitbart s’est mis à travailler à plein temps pour le site dans les mois qui ont précédé son lancement. Huffington supervisait les blogs – si les célébrités n’acceptaient pas de venir raconter leur vie sur le site, ce dernier ne pouvait survivre (c’est beaucoup moins vrai aujourd’hui) – et Breitbart se chargeait de l’agrégation des informations. Kenneth Lerer, ancien vice-président d’AOL Time Warner aujourd’hui président du Huffington Post, se chargeait  à la fois du contenu et de l’aspect économique du site.

Breitbart dit avoir été conscient du fait qu’il travaillait pour un site progressiste, et que cette contradiction serait sans doute une source de conflit – tant avec le reste de l’équipe qu’avec sa propre conscience politique. Mais le Huffington Post lui donnait l’occasion de travailler sur un projet novateur et influent, et il ne voulait pas laisser passer cette chance. «Je voulais pas rester dans l’ombre de Drudge toute ma vie, explique-t-il. En aidant Arianna à créer le Huffington Post et en contribuant au succès du site, je pensais que les gens se diraient, ‘‘Tiens, ce type à l’air de bien connaître ce secteur.’’ Entretemps, le Huffington Post pourrait se vanter d’avoir volé le collaborateur numéro un de Drudge. »

Breitbart.com, le canon à dépêches

Trois semaines. C’est le temps que Breitbart a tenu une fois le site lancé. «Nous n’étions pas d’accord sur la ligne éditoriale ; eux et moi, c’était le jour et la nuit». C’est ainsi qu’il explique son départ. Breitbart savait que la quasi-totalité des blogs d’opinion seraient de gauche, mais il s’est dit qu’il pourrait faire venir quelques chroniqueurs de droite pour faire entendre la voix des conservateurs. Il se trompait. On lui a également demandé de s’impliquer plus avant dans la bonne marche du site; une occupation trop technique à son goût.

Les tensions politiques s’accompagnaient parfois de mésententes personnelles. Le style de Breitbart en irritait plus d’un, Ken Lerer le premier; il ne goûtait guère ses titres. Le décalage horaire entre New York et Los Angeles était une autre source de conflit. Lorsqu’il était 11h00 à New York, il n’était que 9h00 sur la côte ouest; sur le site, les gros titres était donc parfois encore ceux de la veille – ce qui ne manquait pas d’agacer Lerer. «Je pense que le problème venait du fait que nous nous appréciions, Ken et moi. J’estimais pouvoir convertir Ken à mon mode de pensée, et Ken pensait lui-aussi qu’il parviendrait à me convertir. Lorsque nous avons compris que la chose était impossible, je me suis dis ‘‘ah, d’accord’’», explique Breitbart. Quant à Huffington : «On est resté en bons termes, croyez-moi. Vous savez: le genre de relation où on est tout gêné, mais où on s’envoie des petits bisous de loin.»

«C’était une période difficile ; on ne pouvait prévoir ce qui allait se passer, mais au final, tout le monde s’en est sorti, explique-t-il. Je suis content qu’Arianna ait conservé le Huffington Post.» Et pour prévenir tout malentendu, il ajoute: «Je précise que 90% des articles qui paraissent sur ce site m’inspirent le plus profond mépris.»

En août 2005, il passe à l’étape supérieure: Breitbart.com. L’idée était simple, mais géniale. Jusqu’ici, lorsqu’une information faisait la Une des journaux, le Drudge Report publiait une liste de lien vers des dépêches d’agence hébergées par, disons, le Washington Post ou le Los Angeles Times. Ces sites bénéficiaient d’un large trafic grâce à un contenu qu’ils payaient, mais qu’ils ne produisaient pas. Breitbart.com s’est contenté de réunir toutes les agences de presse (Associated Press, Reuters, Agence France-Presse et UPI, entre autres) sur un seul site. A chaque fois que Drudge publiait un lien vers une dépêche d’agence, celle-ci se trouvait sur Breitbart.com. Depuis, le site lui assure un revenu régulier. «Il me permet de vivre à Los Angeles et d’appartenir à la classe moyenne, voire à la classe moyenne supérieure. Je dois gagner autant qu’un backup catcher [au baseball, un receveur qui dispose d’un contrat d’«agent libre»]». (Brad Ausmus, backup catcher chez les Dodgers, a gagné un million de dollars en 2009).

Breitbart vit aujourd’hui dans une maison de trois étages, sur une colline de Westwood, non loin du quartier où il a grandi. Accrochées au mur, plusieurs œuvres d’art, dont un authentique poster de Solidarity, qu’il a déniché pour 2.000 dollars; un petit terrain de basket occupe une partie de son jardin. Pendant des années, il a travaillé chez lui. Durant la préparation du lancement des trois sites «Big», en 2009, ses collègues se sont entassés dans sa cave. Les enfants entraient et sortaient en courant. Les réunions se tenaient autour de la table de la salle à manger.

Toute cette activité finit par devenir usante, en particulier pour Susie, qui devait prendre soin des enfants au milieu de ce cirque politique. (Le chat, qui n’avait pas supporté le stress, avait élu domicile chez Orson Bean.) Breitbart décida alors de louer des bureaux à Santa Monica: quatre pièces et deux bureaux à cloisons. «C’est pas bizarre, ça? Moi, dans un bureau?» C’était la première fois depuis quinze ans.

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L'ART DU COMBAT

 «Je fonctionne à deux vitesses, aime-t-il à dire. Humour, et indignation vertueuse.» C’est sensé être de l’autodérision. Mais c’est aussi le secret de son efficacité. Quand quelqu’un le traite de dingue, il entre dans une furieuse colère moralisatrice. Quand quelqu’un menace de mettre son argumentation en échec, il s’en tire avec une blague.

Il arrive également qu’il change simplement de sujet. Breitbart aime la politique, mais il n’a jamais fait semblant de s’intéresser à ses rouages. «Vous m’avez déjà vu à la télé ? Je change toujours de sujet, suivant le contexte médiatique. C’est mon truc, ma spécialité.» (Sa prise de bec avec David Shuster est une étude de cas intéressante).

Breitbart occupe donc un étrange espace dans le monde médiatique. Il ne prétend pas être expert de quoi que ce soit. «C’est comme quand les gens me demandent, ‘‘Que pensez-vous de la réforme du système de santé ?’’ J’en ai pas la moindre foutue idée. C’est trop compliqué pour moi.» (Ce qui ne l’empêche pas d’en parler sur Fox News). Il ne fait pas de pronostics. «Je ne veux pas avoir l’air du gars qui ne fait que répéter ce que disent Charles Krauthammer et Mark Steyn, reprendre leurs analyses pour faire ma propre tambouille. Je ne veux pas faire la synthèse des opinions d’experts; je m’en remets à eux.»

La haine du libéralisme culturel

Breitbart aime à penser qu’il est capable d’envisager les choses dans leur globalité. Il lui arrive certes de faire l’andouille, comme la fois où il s’est caressé les tétons à la télévision, ou encore quand il a sniffé de la poudre de vin rouge. Mais lorsqu’il s’agit du fond, il peut aborder n’importe quel sujet. Il parle autant de culture que de politique. Changez la façon de penser des gens, dit-il, et vous ferez évoluer la façon dont ils votent. «Je veux que le mouvement conservateur cesse de se consacrer aux seuls rouages de la vie politique; qu’il élargisse sa vision des choses, qu’il s’élève. Je veux lui offrir une perspective plus vaste.» C’est un partisan de la théorie unifiée. Voilà pourquoi il peut faire le lien entre Obama (« un obsédé du politiquement correct complètement austère »), Bill Clinton, Clarence Thomas, Hollywood, le politiquement correct, le New York Times et, pour finir, Sarah Palin – qui, selon lui, devrait faire l’impasse sur l’élection présidentielle pour devenir l’«Oprah des républicains». C’est l’avantage de son trouble de l’attention.

Pour Breitbart, la haine qu’il voue au libéralisme culturel remonte à l’époque de la fac. «Lorsque j’ai dit à mes parents que j’étudiais la civilisation américaine, ils m’ont dit, ‘‘C’est fantastique ! Ils vous ont fait lire Mark Twain?’’ ‘‘Non.’’ ‘‘Mais alors, qu’est-ce que tu lis?’’ ‘‘Marcuse, Adorno, Horkheimer, Michel Foucault.’’ ‘‘Mais ce ne sont pas des noms américains!’’ ‘‘Normal: ils ne sont pas Américains.’’ Heureusement, se souvient-il, à l’époque, j’étais trop bourré pour me laisser complètement endoctriner.»

L'arme du ridicule

Il n’aime pas non plus qu’on lui donne des leçons sur le multiculturalisme, et ce en partie du fait de son passé. Il est d’origine irlando-américaine; sa sœur est hispanique; leur père est juif. Avant sa conversion, leur mère était une protestante du Midwest. «Voilà pourquoi je ne peux pas supporter cette connerie de multiculturalisme, dit-il. Je n’ai pas les mêmes parents biologiques que ma sœur, mais nous ne sommes pas différents pour autant.»

Le fait d’avoir reçu une éducation progressiste lui confère un avantage: Breitbart connait la gauche, sa rhétorique et ses clichés – et il ne se gêne pas pour les retourner contre elle. Prenons l’exemple de Rachel Maddow. Maddow n’a pas simplement tort. «Elle est habitée par une vision poststructuraliste du monde, et se considère donc d’abord comme une activiste progressiste et lesbienne; sa qualité de citoyenne américaine est bien plus bas sur la liste, en cinquième ou en sixième position.» Maureen Down ne fait pas que se moquer de Dick Cheney. Elle construit un «Autre républicain». Eric Boehlert ne fait pas que déformer les opinions de Breitbart. «Il s’empare de [ses] textes, les déconstruit, et lance de fausses accusations qui ne reposent que sur la plus ridicule des interprétations possibles». J’ai demandé à Breitbart si cette récupération était intentionnelle. «Ces remarques comportent toujours une bonne dose d’ironie, explique-t-il. C’est vous qui m’avez donné ces outils, et je vais m’en servir contre vous.»

Breitbart et O’Keefe reconnaissent qu’ils doivent beaucoup à l’activiste et travailleur social Saul Alinsky. En septembre dernier, O’Keefe a raconté au New York Post qu’il avait été inspiré par son livre Rules for Radicals, et en particulier par cette maxime: «le ridicule est la plus redoutable des armes». Il disait vouloir dénoncer «l’absurdité de l’ennemi en usant de ses propres règles et de son propre langage.» Par exemple, voir jusqu’où ACORN serait prêt à aller pour aider des personnes peu recommandables à obtenir des prêts. Ou faire remarquer qu’une crotte de nez sort d’une narine de Max Blumenthal.  

Ce qui ne le détruit pas le renforce

Breitbart n’a pas peur de se ridiculiser ; c’est un avantage face à ses adversaires. Quand l’organisation Media Matters découvre une contradiction dans l’un de ses reportages, elle lui reproche ce manquement à l’éthique journalistique. «C’est un mythomane, affirme Boehlert. Ces gens sont presque incapables de dire la vérité.» Quand Breitbart relève une erreur, il fait appel à Retracto, l’Aplaca Correcteur.

Autre avantage : Breitbart est prêt à déclarer la guerre à n’importe qui pour une simple question de détail. Lorsqu’ils sont confrontés à une remise en question de leur intégrité, la plupart des personnalités pèsent le pour et le contre. «Dois-je répondre, au risque de donner de l’importance à mon opposant? Ou faut-il mieux laisser tomber?» Breitbart, lui, rend toujours coup pour coup. Même lorsque la chose n’est pas nécessaire. «Ce n’est pas parce qu’on peut retweeter tous les messages nous concernant, ou que l’on peut rendre compte en direct de sa campagne de terre brûlée, qu’il faut forcément le faire», comme le fait remarquer David Corn, journaliste à Washington pour le magazine Mother Jones; une connaissance de Breitbart.

C’est son apparition dans l’émission de Bill Maher qui a vraiment posé les bases de sa réputation de polémiste combatif. Breitbart était pris à partie par Maher, par l’invité Michael Eric Dyson et par le public. Mais à la fin de l’émission, il s’est soudain senti plein d’énergie. «D’une certaine façon, j’aime bien recevoir des coups. C’est l’adrénaline. L’excitation du combat.»

Il fut un temps où les manières de Breitbart – les concours de hurlement, les frottements de tétons, les tweets mettant en cause la mère d’un opposant à deux heures du matin – aurait ruiné la carrière d’un magnat des médias en herbe. Mais sa carrière se porte comme un charme. Son succès signe l’entrée dans une nouvelle ère: le sérieux n’est plus une condition sine qua non de l’influence. «Je ne peux pas me virer moi-même», aime à répéter Breitbart. Mais ses opposants pensent qu’en trouvant les bonnes armes, ils parviendront un jour à le déstabiliser. «Ils pensent qu’ils peuvent m’avoir, qu’ils peuvent me faire du mal, rétorque Breitbart. En réalité, ils m’aident à grandir.»

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LA #BREITBARTOCALYPSE

Breitbart doit sa carrière aux médias généralistes, qu’il se contentait de relayer au sein du Drudge Report. Il est devenu l’un de leur plus farouche critique. Le paradoxe n’est pas nouveau (les vieux médias ont toujours servi de sources et de repoussoirs aux nouveaux), mais c’est tout de même un paradoxe. «Ma relation avec les médias généralistes a toujours été dysfonctionnelle, explique Breitbart. Chacun y trouvait son compte. Je t’apporte des lecteurs; nous vous aidons à entrer dans cette nouvelle ère médiatique transparente.»

Le but de Breitbart? Eliminer le paradoxe. On dit qu’il aimerait devenir «l’Arianna Huffington de la droite». Absurde, répond-il. «A choisir, je préfèrerais être le Ted Turner de la droite.» C’est autant une question d’ambition que de politique. Il ne veut pas se contenter de parasiter et de critiquer les médias généralistes. Il veut les transformer.

Du trafic à peu de coûts

Les sites de Breitbart associent l’agrégation d’informations à des chroniques et à des reportages originaux – des Huffington Post de droite, en quelque sorte, mais en moins beau et en moins complet (ils reviennent certes beaucoup moins cher). Il pense que les sections «enquêtes» feront boule de neige, et qu’elles ramèneront des lecteurs. Big Governement a déjà employé les méthodes d’O’Keefe dans le cadre de plusieurs affaires. Une jeune femme équipée d’une caméra cachée s’est ainsi récemment rendu dans une clinique de Planned Parenthood [planification familiale] d’Alabama en se faisant passer pour une jeune fille de 14 ans enceinte de l’enfant d’un homme de 35 ans; le but était de voir si l’organisation allait dénoncer le détournement de mineure aux autorités. (Elle ne l’a pas fait ; une enquête à été menée, et la clinique a reçu un avertissement). Quand à l’agrégation d’informations, elle va être perfectionnée.

Son secret? La frugalité. Breitbart affirme que tous les sites «Big» sont rentables, et ce en partie parce qu’ils occasionnent peu de frais. Il n’emploie que huit salariés: un rédacteur en chef par site; un technicien en chef; Breitbart lui-même; son bras droit, Alex; et son ami d’enfance et associé, Larry Solov. Hannah Giles vient d’être embauchée. Les blogueurs ne sont pas rémunérés. (O’Keefe a reçu un paiement unique, et non un salaire, lorsqu’il a vendu l’affaire ACORN à Big Government). D’après Solov, les sites attirent plus de 10 millions de visiteurs uniques (pour environ 40 millions de pages vues) par mois. Breitbart.com est encore celui qui a le plus de succès, avec chaque mois 5 millions de visiteurs et 15 millions de pages vues (trafic en grande partie dû aux liens du Drudge Report); vient ensuite Big Government: 1,75 million de visiteurs et 8 millions de pages vues, toujours selon Solov. (L’analyste du trafic indépendant Quantcast estime quant à lui que Breitbart.com a 3,2 millions de visiteurs par mois. Il n’en aurait qu’1,3 million selon Compete, qui estime que les visiteurs de Big Government ne se comptent qu’en centaine de milliers.) L’équipe ne se lance dans un nouveau projet qu’à condition que les sites soient rentables. Ils viennent juste de rembourser un prêt de 25.000 dollars contractés auprès des parents  de Breitbart pour lancer Big Governement.

«Les livres sont ringards depuis 2003»

Ils ont d’autres sites dans leurs cartons. Big Peace est le prochain sur la liste; il sera consacré aux questions de sécurité nationale. Suivront sans doute Big Education et Big Tolerance (le premier traitera du système universitaire américain, jugé trop à gauche; le second offrira une vision conservatrice de l’homosexualité).

Breitbart assure qu’il n’en a pas fini avec les caméras cachées. (Selon Wired, les nouvelles cibles sont les bureaux du Logement et du Développement Urbain de Détroit et de Chicago, ainsi que le quotidien Detroit Free Press). Il aime faire monter le suspense, tout étant conscient du ridicule de la chose. Quand, dans l’émission Red Eye de Greg Gutfeld, il a laissé entendre qu’il pouvait faire tomber la gauche institutionnelle «dans les trois semaines à venir», le tout-Twitter s’est empressé de trouver un surnom à la chose: la #breitbartocalypse. «Avant, quand je disais quelque chose, tout le monde s’en fichait, a-t-il rétorqué. Aujourd’hui, dès que j’ouvre la bouche, la gauche pète les plombs.»

Et comme si Internet et la télévision ne suffisaient pas, il vient de recevoir 500.000 dollars pour son nouveau livre, Thinking Big. Mi-autobiographie, mi-essai intellectuel sur la «matrice de gauche» (dont tous les Neos de la terre doivent se libérer), ce livre est avant tout le manifeste Breitbart. « Les livres sont ringards depuis 2003, affirme-t-il. Les gens qui n’ont rien à dire ne devrait jamais en écrire.»

Et Breitbart ne manque jamais de choses à dire. Voici quelques extraits de nos conversations:

  • «J’aimerais vraiment aller à Manhattan pour louer une devanture de magasin. On y installerait une grande cuve d’urine, puis on y plongerait Obama, et on appellerait ça Piss Obama… [référence à la photographie Piss Christ
  • «Ma mère : ‘‘comment ça va,  à la fac?’’ ‘‘Super.’’ ‘‘Ca vaut le coup, ces 30.000$ par an?’’ ‘‘Oh, c’est génial, vraiment, merci de m’avoir payé l’université. On apprend plein de trucs rigolos. J’ai lu des livres sur les femmes noires violées dans le Sud des Etats-Unis; il existe un trafic d’esclaves sexuels qui exploite les femmes; les hommes sont des pourris, et s’ils sont blancs, c’est encore pire; et les Pères fondateurs était tous des salauds de première.»
  • «Andrew Sullivan dit que dans ses rêves, je suis un bear; honnêtement, je n’en ai rien à cirer. Il peut même me torturer si ça le chante.»

Il donne vraiment l’impression d’être en roue libre. Et il l’est, en grande partie. C’est ce qui fait son charme: il dit souvent ce qu’il pense, dès qu’il le pense. Mais avec le temps, les bons mots de Breitbart finissent par ressembler à des sujets de conversation réutilisables en de multiples occasions. Il m’a agréablement surpris lorsqu’il a sorti et a commencé à lire un paragraphe tiré du New York Times qui résumait selon lui toute la gauche, cet univers qu’il méprisait tant. Puis je l’ai entendu citer ce même paragraphe pendant un discours.

Les répétitions

Quand il m’a raconté la fois où il était allé à Washington pour assister aux auditions de l’Irangate, j’ai trouvé la chute particulièrement drôle: «Voilà tout ce que j’ai retenu: ‘‘Hé, mais c’est pas Morgan Fairchild, là-bas, au premier rang ?». Puis j’ai découvert qu’il avait raconté la même histoire à Lloyd Grove. Il m’a raconté comment il était devenu la tête de turc des professeurs du lycée de Brentwood  – mais il avait déjà relaté cette anecdote à l’Observer, l’année dernière. Si vous décidiez de boire un verre à chaque fois qu’Andrew Breitbart prononce les mots «noblesse oblige», «le complexe médiatique démocrate», «la politique de destruction personnelle», «Frankfurt School», et «va te faire foutre, Eric Boehlert», vous seriez ivre mort en quelques minutes.

Breitbart dit qu’il n’a pas voulu devenir comique parce qu’il n’aime pas la répétition. «Je pense que je ne suis pas fait pour ça, parce que je n’aime pas répéter les mêmes blagues jour après jour», m’a-t-il confié. Mais la carrière de commentateur ne semble pas si différente; et l’absence relative de langue de bois, la spontanéité et l’excentricité n’y changent rien. Breitbart est parfaitement conscient de ce dilemme. «Je veux vous donner de nouvelles choses à raconter», a-t-il ainsi plusieurs fois répété lors de nos entretiens. Mais il n’est pas facile de trouver de nouvelles choses à dire, et la quête peut vite s’avérer épuisante. «M’écouter répondre à des questions qui ne portent que sur moi-même, ça me donne la nausée, dit-il. Je me dis, ça suffit, maintenant. J’en ai vraiment ras le cul de ne parler que de moi.»

Face à la mort

Et puis il arrive parfois qu’il arrête de jouer. Le deuxième jour de la CPAC, Breitbart a reçu un coup de fil. Michael Walsh, le rédacteur en chef de Big Journalism, était à l’hôpital: crise cardiaque. Les médecins lui avaient posé un stent vasculaire afin de dilater une artère.

Nous étions autour d’une table dans le restaurant de l’hôtel. «Vous voulez voir ce que ça donne, le Andrew déprimé?», m’a-t-il demandé. Il mangeait une salade de fruit du bout des dents. De temps en temps, il piquait un bout de melon, et ce dernier glissait immanquablement de sa fourchette. Il l’embrochait de nouveau, pour le laisser retomber quelques instants plus tard. «C’est un grand problème psychologique, chez moi. Je n’arrive pas à accepter la mort.»

Le père de Breitbart, qui est aujourd’hui lui aussi en mauvaise santé, a un jour essayé de lui expliquer la mort. C’était en 1979; il avait 10 ans, et le receveur des Yankees, Thurman Munson, venait de décéder. «J’ai demandé à mon père ce qui s’était passé. Il m’a dit qu’il était mort. Je ne comprenais pas, mais malgré ses efforts, il n’a pas réussi à m’expliquer le concept de finalité.» Il se souvient avoir été effondré, plus tard, lorsque ses chiens sont morts. Quand Breitbart avait 24 ans, son meilleur ami s’est fait tuer lors d’un vol à main armé. Il n’a jamais réussi à faire son deuil. «Je crois que l’idée de la permanence de la mort m’a fait si peur étant enfant que j’ai érigé un épouvantable mur de protection intérieur, m’a-t-il dit plus tard. Ma capacité à laisser parler mes émotions, à pleurer … si je me laisse aller, j’ai peur de ne plus pouvoir m’arrêter.»

Con-si-dé-ra-ble

«Quand je suis à Washington, j’adopte un comportement à la Holly Golightly; j’arrête de m’intéresser au monde extérieur, dit-il. On peut dire que cette histoire m’a remis les pieds sur terre.»

Retour à la CPAC. Pour le moment, j’assiste à une suite de poignées de main, de compliments et de promesses de collaborations futures. Breitbart se dit flatté, mais il souligne le côté absurde de la chose. Il rêve toujours, dit-il, de vivre dans «un monde post-politique. J’adorerais avoir un endroit rien qu’à moi, à la Thoreau. Je veux juste me sortir tout cela de la tête. Ca n’arrête jamais. Quinze jours de libres de temps en temps, ce serait déjà bien.» Breitbart est bien évidemment le premier responsable de cette situation; sans lui, le monde des médias serait à coup sûr moins violent, et il le trouverait  sans doute moins épuisant.

Breitbart ne reste pas longtemps plongé dans ses pensées. Quelques minutes plus tard, c’est reparti pour un tour; il signe des programmes, pose pour des photos. Il a promis de présenter Hannah Giles lors d’un rassemblement de jeunes animé par Stephen Baldwin. Il profite des quelques instants qui précèdent son entrée en scène pour sermonner un énième blogueur de gauche équipé d’une caméra. Après l’interview, ce blogueur éteint sa caméra et serre la main de  Breitbart. «Je vais vous avouer une chose: j’aimerais avoir votre talent, dit-il. Parce que vous êtes parti de, eh bien, de rien, et vous êtes devenu quelqu’un de très influent. Sur ce point, vous êtes en quelque sorte mon modèle; votre parcours est considérable». Breitbart lui fait un grand sourire, avant de répondre: «Et dans ‘‘considérable’’, il y a ‘‘con’’!» 

Christopher Beam

Traduit par Jean-Clément Nau

Photos: une Andrew Breitbart. CC Flickr by Shalf / Caricature CC Flickr by DonkeyHotey / Portrait DR.

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