Sports

Les secrets du triple saut

Yannick Cochennec, mis à jour le 29.07.2010 à 16 h 55

L'entraîneur qui a formé les deux grands espoirs français de la discipline décortique l'exercice.

Le portugais Nelson Evora à Berlin en 2009, REUTERS/Dominic Ebenbichler

Le portugais Nelson Evora à Berlin en 2009, REUTERS/Dominic Ebenbichler

Pendant longtemps, la perche a été une spécialité très française, une sorte de marque de fabrique de l’athlétisme tricolore représentée au plus haut niveau par des sauteurs comme Thierry Vigneron, Philippe Houvion, Pierre Quinon, Philippe Collet ou Jean Galfione qui ont trouvé de dignes successeurs avec Romain Mesnil et Renaud Lavillenie.

Le triple saut est peut-être en passe de prendre le relais et de devenir à son tour un creuset de l’athlétisme français. Le championnat d’Europe de Barcelone pourrait bien le prouver avec éclat si Teddy Tamgho, 21 ans, et Benjamin Compaoré, 23 ans, réussissent à confirmer à cette occasion tous les espoirs placés en eux. Sacré champion du monde en salle le 14 mars dernier à Doha avec un bond record de 17,90m, Tamgho est la nouvelle étoile du sport français. En juin, il a frappé un autre grand coup à New York, en pulvérisant de 35cm son record de France en plein air avec 17,98m, soit la troisième performance de tous les temps derrière le Britannique Jonathan Edwards (18,29m)et l’Américain Kenny Harrison (18,09m).

 

Jean-Hervé Stiévenart est l’entraîneur qui a formé Teddy Tamgho et Benjamin Compaoré. Il continue d’œuvrer auprès de Benjamin alors que Teddy s’est éloigné de lui voilà quelques semaines tout en continuant, malgré tout, de solliciter ses avis et ses conseils. Avant de s’envoler pour Barcelone, Jean-Hervé Stiévenart a pris le temps de nous décrypter techniquement le geste spectaculaire du triple saut.

L’évolution de la discipline

«Jusqu’aux années 60, le triple saut a été un sport refuge, c’est-à-dire que les sprinteurs ou les sauteurs en longueur qui n’obtenaient pas les résultats escomptés dans leurs disciplines respectives venaient s’y essayer pour tenter de se refaire. Ce qui n’était pas très difficile dans la mesure où, à l’époque, le triple saut n’était pas techniquement très évolué. Les sauteurs se concentraient essentiellement sur le cloche-pied, le premier des trois sauts, et finissaient comme ils pouvaient sur les deux derniers.

Et puis un entraîneur polonais, Tadeusz Strazynski, qui a notamment conseillé Jozef Schmidt, double champion olympique et le premier à franchir 17m, s’est vraiment penché sur la question et a établi les bases de l’enseignement de cette discipline. Aujourd’hui, ses travaux continuent de faire école. Son idée originale était d’exploiter au maximum la vitesse de l’athlète générée par la course précédant le saut. Contrairement à la technique utilisée notamment par les Soviétiques, les athlètes polonais restaient aussi proches du sol que possible afin de ne pas perdre leur élan en s’élevant inutilement dans les airs.

Pour résumer, je dirais qu’il y a 50 ans, le premier des trois sauts était le plus déterminant et le plus ample. Aujourd’hui, le troisième est devenu le plus long et s’apparente de plus en plus à un saut en longueur. Dans le passé, le triple saut était essentiellement constitué de sauts en force. Actuellement, l’entraînement se focalise davantage sur l’explosivité, la légèreté et la réactivité.»

La morphologie des athlètes

«Contrairement au saut en hauteur, où les athlètes paraissent à peu près tous semblables dans leur apparence physique extrêmement longiligne et légère, le triple saut reste ouvert à des athlètes aux physiques très variés. On trouve de tout. Des grands lourds, comme le Brésilien Jadel Gregorio qui a sauté 17,90m, des petits légers ou des grands avec des cannes de serin comme Jonathan Edwards, le recordman du monde depuis 1995, ou le Suédois Christian Olsson, champion olympique à Athènes. Il n’y a vraiment aucune règle en la matière.»

La vitesse, qualité première

«Courir vite ne suffit pas, ce serait trop facile. Il faut simplement savoir utiliser sa vitesse qui se détermine d’abord lors de la course d’élan dont le départ est donné, pour 98% des athlètes, à une distance qui se situe entre 37 et 45m de la planche d’appel, soit l’équivalent de 15 à 20 foulées. Cette course d’élan se fait en accélérations progressives avec un tempo particulier qui doit permettre d’arriver au mieux sur une planche d’une largeur de seulement 20cm.

Mais je le répète: le but d’un triple sauteur est d’aller le plus loin, pas d’aller le plus vite. D’un point de vue biomécanique, l’essentiel pour lui est constitué par la vitesse de la sortie de planche qui, rappelons-le, se situe à 13m du sable. Sa priorité est ensuite de dominer ce qui va suivre à l’image du perchiste au moment où il plante sa perche dans le butoir.

La planche ne doit pas être un frein. Au contraire, elle doit être un aspirateur puissant qui permet le meilleur décollage possible. Une bonne planche, ce n’est pas forcément la pointe du pied qui se situerait à un ou deux centimètres de la plasticine. Elle ne vaut rien si elle n’est pas abordée dans des conditions optimales de rapidité afin de garantir un bon décollage.»

Le décollage

«L’angle de décollage à partir de la planche est différent de celui du saut en longueur. Au triple saut, il se situe entre 11 et 14 degrés alors qu’il est compris entre 18 et 22 degrés pour le saut en longueur. C’est-à-dire que le décollage n’est pas une impulsion, seulement un passage, relativement à plat, que l’on traverse. Le point crucial du triple saut se situe à ce moment-là, lors de l’amorce du premier des trois sauts. C’est comme lorsque vous voulez faire des ricochets avec un caillou dont la destinée est déterminée par la seule force du lancement. Plus vous êtes rapide et rasant, plus vous obtiendrez une meilleure capacité de rebond.»

Les trois sauts

«Par définition, le triple saut se décompose en trois étapes: le cloche-pied, la foulée bondissante et le saut. Généralement et grosso modo, le cloche-pied couvre 36% de la longueur finale, la foulée bondissante 28% et le saut en longueur 36%. Mais ce n’est pas une règle et on n’entraîne pas les athlètes en fonction de ces chiffres car chaque athlète a ses spécificités. Lorsqu’il a établi son record du monde de 18,29m en 1995, Jonathan Edwards avait découpé, par exemple, son saut de la manière suivante: 6,05m (33%) pour le premier saut avec un angle de décollage de 13 degrés, 5,22m (29%) pour le deuxième toujours à 13 degrés et 7,02m (38%) pour le troisième cette fois à 21 degrés. C’était un athlète qui était capable de conserver beaucoup de vitesse pour la fin, domaine, à titre indicatif, où Teddy Tamgho a encore une belle marge de progression.»

L’équilibre à maintenir

«L’équilibre général du corps et du buste en particulier est primordial jusqu’au dernier des trois sauts où il s’agit alors d’aller le plus loin avec un engagement vers l’avant. Cet équilibre est notamment capital lors de la foulée bondissante. En effet, il faut savoir vraiment le maintenir après la réception du premier des trois sauts. Sachant que lors des sauts, le tronc doit rester vertical, mais ne pas être trop rigide non plus. En tous les cas, il ne doit surtout pas partir vers l’avant ou vers l’arrière. Lorsque que l’on fait un ciseau lors du dernier saut, c’est d’ailleurs généralement pour compenser un déséquilibre. Sinon, le ramené simple est, en principe, suffisant.»

Yannick Cochennec

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Journaliste
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