Monde

Le ras-le-bol catalan

Aurélien Le Genissel, mis à jour le 28.07.2010 à 16 h 21

Interdiction de la corrida, manifestation au sujet du statut de l'Autonomia... La Catalogne traverse un moment-clef dans sa relation avec l'Espagne.

À Barcelone, le 10 juillet 2010. REUTERS/Gustau Nacarino

À Barcelone, le 10 juillet 2010, lors d'une manifestation sur le statut de la Catalogne. REUTERS/Gustau Nacarino

C’est un sentiment bizarre que celui de l’appartenance à un peuple, une culture ou une communauté. Et, dans le cas de la Catalogne, cela provoque souvent des maux de têtes et des comportements complexes et paradoxaux. C’est du moins ce qu’ont dû se dire les touristes qui visitaient Barcelone le week-end du 10 et 11 juillet.

Dimanche 11 juillet, la ville fêtait la victoire de l’Espagne en finale de Coupe du monde. Une marée de supporters vêtus du maillot de La Roja et brandissant le drapeau espagnol a envahi les rues et les places de la ville. Parmi eux, surement une bonne partie des gens qui avaient assisté, la veille, à la manifestation contre la décision du Tribunal Constitutionnel de modifier l’Estatut d’Autonomia catalan (la loi régissant les compétences de la Communauté Autonome) et où dominaient les cris en faveur de l’indépendance et les pancartes disant «Au revoir Espagne».

Le surréaliste parcours du combattant

«Ce n’est pas contradictoire. Moi j’étais à la manif et j’ai aussi fêté la victoire de la sélection», m’explique un ami catalan. Et ce n’est pas le seul. Mais ce n’est pas non plus l’avis de tous. Et surement pas d’Albert, mon sporadique voisin de table dans un bar du quartier du Raval, le jour de la finale de la Coupe du monde. «La manifestation d'hier a calmé ma passion pour La Roja. Je vais moins vibrer», m’explique-t-il avant le match.

Il faut dire que l’ambiance est électrique à Barcelone depuis quelques temps. Des référendums d’indépendance consultatifs plus ou moins folkloriques ont été organisés à plusieurs reprises dans quelques petites villes de Catalogne. Le collectif antitaurin Prou! («Assez» en catalan) a obligé le Parlement catalan à étudier un projet de loi interdisant la corrida, symbole souvent associé à la culture espagnole, dans la communauté autonome. Le résultat est tombé aujourd’hui. Celle-ci sera interdite en Catalogne à partir du 1er janvier 2012. Une décision, adoptée avec 68 voix pour, 55 contre et 9 abstentions, qui envenimera surement encore un peu plus les relations entre Madrid et Barcelone, déjà bien détériorées à cause du nouvel Estatut d’Autonomia catalan.     

Tout a débuté en 2005 quand, après plusieurs mois de discussions agitées sur les chapitres consacrés à la laïcité ou au financement de la province, la majorité des partis de la Généralitat (le parlement autonome catalan) réussit à se mettre d’accord sur un projet unifié pour un nouvel Estatuto de Autonomia, connus sous le nom d’Estatut de Catalunya. Commençait alors pour le texte une longue épopée pleine d’embuches, de surprises et de tensions identitaires. Dans un premier temps, le texte arriva au parlement espagnol où il fut encore le centre d’innombrables discussions et controverses. Après des négociations bilatérales entre le PSOE (les socialistes espagnols), au pouvoir, et les différents partis catalans, qui avaient perdu leur unité d’antan, celui-ci approuva une version modifiée le 30 mars 2006.

L’Estatut devait alors être approuvé par référendum par le peuple catalan. Mais des partis, comme les indépendantistes d’Esquerra Republicana de Catalunya (ERC), qui gouvernaient en coalition avec les socialistes catalans, appelèrent à voter contre. En pleine crise gouvernementale, et avec l’opposition d’ERC et du PP (Partido Popular, la droite espagnole), le référendum eut lieu le 18 juin 2006. 73% des électeurs vota pour mais la participation n’atteignit pas les 50% de l’électorat. Une victoire aigre-douce qui ne laissait rien présager de bon.

«Nosaltres decidim…»

Car il restait encore un chapitre, avec l’examen d’un recours d’inconstitutionnalité au Tribunal Constitutionnel. Et, après des luttes idéologiques internes et des polémiques sur la neutralité des magistrats, celui-ci a rendu son verdict le 28 juin dernier. 14 articles, sur les 200 que compte le texte, sont modifiés ou éliminés. Parmi eux, le terme de «nation» (très cher à nombreux catalans) est maintenu, mais «sans efficacité juridique», le catalan ne peut être admis comme langue «préférentielle», car cela va à l’encontre de l’article 3 de la Constitution espagnole, et la plus grande autonomie d’un pouvoir judiciaire propre est limitée.

Les réactions ne se sont pas faites attendre. José Montilla, le Président de la Generalitat, a tout de suite appelé les citoyens à «faire entendre leur voix» lors d’une manifestation unitaire,  celle du 10 juillet dans les rues de Barcelone. Sous le titre «Nosaltres decidim, som una nació» (C’est nous qui décidons, nous sommes une nation), toute l’intelligentsia catalane était présente. Des acteurs, des chanteurs, des écrivains, des artistes et, bien sur, presque toute la classe politique. La manifestation a permis une unité de façade que la politique catalane ne montre pas souvent. Des familles entières défilaient dans les rues, avec des petits enfants drapés de la senyera (le drapeau catalan), et les cris de “Visca Catalunya Lliure” (Vive la Catalogne Libre) ou «Ni estatut ni sentencia independencia» (Ni Estatut ni sentence, on veut l’indépendance) étaient majoritaires. 900 bus, venus des villes proches comme Mataro, Figueres, Castellar del Vallés ou Terrasa, inondaient la Diagonal et le cortège était plein de pancartes où l’ont pouvait lire des phrases comme «Catalonia is not Spain» ou «Spain is Pain».

Une défense de «la volonté du peuple exprimée par referendum», pour les uns, une possible «dérive souverainiste de la politique catalane» pour les autres. En tous cas, une espèce d’acte citoyen, d’endroit où il fallait être, une manière de montrer son appartenance à la Catalogne. Mais, comme toujours, une «nouvelle bifurcation dans le problème séculaire de la relation entre la Catalogne et le reste de l’Espagne», comme l’écrit José Montilla. Même s’il y a fort à parier que, depuis Madrid, on ne pense pas qu’il s’agisse «plus d’un problème espagnol que catalan». Plutôt le contraire.

Divorce à l’espagnole

Car ce que les plus crédules voyaient comme une bonne solution pour oublier, pour un temps, les éternelles et lassantes tensions entre Madrid et Barcelone, est en train de devenir un vrai casse-tête social et politique. Pour la première fois depuis que le quotidien catalan La Vanguardia réalise des sondages, une quasi-majorité de personnes (47%) affirme qu’elles voteraient en faveur de l’indépendance lors d’un hypothétique referendum, face à un 36% qui voterait contre. Le parlement catalan a même envisagé d’organiser ce referendum (illégal aux yeux de la loi espagnole) puis est finalement revenu sur sa décision. Au sein même du parti socialiste, le président du Parlement, José Bono, critique ses collègues catalans qui «veulent imiter les nationalistes».

Money, money 

Car la décision du Tribunal Constitutionnel a été vécue par l’opinion publique comme une atteinte à l’identité du peuple catalan. Une identité qui passe par les symboles et les lois, comme on l’a déjà dit mais, aussi et surtout, par l’argent. Car, comme tout bon Etat largement décentralisé, l’Espagne reconnaît déjà beaucoup de droits à la «nation» catalane. L’ancien statut d’Autonomie, datant de 1978 (et quelques ajustements législatifs postérieurs), permet déjà à la Generalitat de gérer une grande partie des affaires linguistiques, sociales, économiques et culturelles de la Catalogne.

C’est moins vrai en ce qui concerne les impôts où le statut extraordinaire négocié par le pays Basque pendant la transition démocratique (le fameux «Concierto Economico») est vu comme une injustice par les catalans. Depuis plusieurs années, on parle en Catalogne d’une balance fiscale très déficitaire avec l’Espagne et l’opacité dont fait preuve le gouvernement central sur le sujet n’arrange pas les choses. Il est devenu normal d’entendre des Catalans, pas forcément nationalistes, exiger un retour proportionnel des apports que la communauté fait à l’Etat. Ceux-ci demandent un plus grand investissement de Madrid dans les infrastructures catalanes (les autoroutes payantes en sont devenues le symbole presque caricatural) ou le prélèvement et la gestion des impôts par un organisme fiscal catalan.

Le nationalisme n’est plus seulement une question de défense d’une langue présumée mourante et attaquée ou d’une culture millénaire, mais surtout une affaire de gros sous. Monnaie sonnante et trébuchante que l'on entend aussi en Belgique ou en Italie... Et les pancartes qui faisaient référence à «la spoliation du gouvernement central» ne manquaient pas le 10 juillet. On sait, en Catalogne, que le nationalisme renfermé et excluant a mauvaise presse. «Ce n’est pas de ça qu’il s’agit», répètent les nationalistes, «c’est de votre argent». Un nationalisme décaféiné à la recherche d’arguments non identitaires. C’est ça le ras-le-bol catalan. Le ras-le-bol des catalans envers l’Espagne. Et vice-versa.

Aurélien Le Genissel

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