Monde

Pour un vrai compte-rendu de la guerre, lisez la presse

Fred Kaplan, mis à jour le 28.07.2010 à 11 h 03

Personne d'un peu au courant ne sera surpris par ce que disent les documents WikiLeaks sur la guerre en Afghanistan.

Un militaire allemand se fait photographier par un journaliste,  REUTERS/Fabrizi

Un militaire allemand se fait photographier par un journaliste, REUTERS/Fabrizio Bensch

Que des documents soient classifiés ne signifie pas pour autant qu'ils méritent la une ou même un intérêt quelconque. Un exemple concret nous est donné par cet ensemble de 92.000 documents secrets sur la guerre en Afghanistan transmis à WikiLeaks  qui l'a à son tour fait lire au New York Times, au Guardian en Grande-Bretagne et à Der Spiegel en Allemagne. Tous les trois en ont publié plusieurs extraits – certainement les plus importants - dans leurs éditions du 25 juillet.

Voici quelques-unes des conclusions possibles de ces documents: des civils afghans se font parfois tuer; de nombreux officiels afghans et cadres de la police sont corrompus et incompétents; certains secteurs de l'armée ou des services de renseignement pakistanais ont des liens funestes avec les Talibans.

Si quelque-chose vous surprend là-dedans, alors bienvenue dans le monde de la lecture des journaux. Vous avez dû lire le premier exemplaire de votre vie aujourd'hui.

Comparaison grotesque

Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks, a comparé ces documents aux Pentagon Papers, le dossier top-secret sur la Guerre du Vietnam que Daniel Ellsberg avait révélé en 1972. La comparaison est grotesque.

Les Pentagon Papers – une étude mandatée par l'ancien Secrétaire de la Défense Robert McNamara pour savoir comment les États-Unis s'étaient retrouvés impliqués au Vietnam – était un dossier complet et en plusieurs volumes, dont les documents classifiés révélaient que la guerre du Vietnam était largement un conflit civil; qu'elle aurait pu ne jamais éclater si les États-Unis avaient respecté les Accord de Genève de 1954 en appelant à des élections nationales pour réunifier le Vietnam du Nord et du Sud; et, plus fondamentalement, qu'au début 1965, même s'ils se déclaraient optimistes dans les chances de victoire, de nombreux officiels militaires américains savaient que la guerre était perdue. En bref, les Pentagon Papers révélaient que, depuis le début et tout au long de l'aggravation du conflit sous la présidence de Lyndon B. Johnson, la guerre était une imposture.

En revanche, il y a très peu de choses dans les documents bruts de WikiLeaks – au moins ceux retranscrits dans le Times et le Guardian – qui se trouvent en totale contradiction avec les déclarations officielles  des États-Unis et de l'OTAN sur la guerre en Afghanistan. Le Président Obama et de nombreux chef d'États, tout comme leurs proches collaborateurs et chefs militaires, ont reconnu et déploré tous ces cauchemars – pertes civiles, corruption, connivence pakistanaise, etc. - ouvertement et à de nombreuses reprises.

Rien de nouveau

Ces problèmes sont, en fait, ce qui a principalement poussé Obama à mettre en place une nouvelle stratégie en décembre 2009 – après la période couverte par les documents WikiLeaks, datant de 2004 à 2009.

Rien de tout cela n'a empêché les journaux d'en faire leurs gorges chaudes. L'éditorial du Guardian laisse sans voix:

«Les carnets de guerre que nous publions aujourd'hui sont une chronique détaillée d'un conflit qui aura duré plus longtemps que la Guerre du Vietnam, plus longtemps que les deux guerres mondiales; ils  brisent l'illusion selon laquelle des guerres  peuvent se planifier et s'exécuter méticuleusement, et contredisent le principe voulant que les effusions de sang sont acceptables si elles ne se font que de manière limitée.»

Sale guerre

Cette «illusion», si jamais quelqu’un n’y a jamais cru, a été «brisée» lors des premiers mouvements insurrectionnels en Irak, à la fin du printemps 2003. Personne n'y a adhéré un  instant depuis, que ce soit en Irak ou en Afghanistan. Aucun officiel, du moins depuis l'ancien Secrétaire de la Défense Donald Rumsfeld, n'a tenté d'en convaincre quiconque. Bien au contraire,  tous les officiels ont reconnu que la guerre en général, et cette guerre en particulier, était sale et mortelle, que les ennemis s'adaptaient, que nous devions donc, nous aussi, changer nos plans et que, dans tous les cas, le sang allait couler. La couverture du Guardian sur l'Afghanistan a été excellente. Il est certain que rien dans ces documents n'est inconnu à ses rédacteurs.

Le traitement qu'en fait le Times est moins amphigourique. (Les titres en une sont presque ennuyeux: «Conflit afghan: des archives secrètes», «Un regard brut sur un bourbier»,  «Des rapports suggèrent que des unités d'espions pakistanais viennent en aide aux insurgés.») Cependant, l'accroche de l'article principal prétend que les documents offrent «une image brute et sans fard de la guerre en Afghanistan, à bien des égards plus sombre que la version officielle

Remarquez la généralité de l'énoncé: «à bien des égards». Mais dans tous les cas, ce n'est pas vrai. Jetez un œil au rapport officiel du Département de la Défense, non-classifié, long de 150 pages, daté d'avril 2010 et intitulé «Rapport et progression vers la sécurité et la stabilité en Afghanistan.» Pris dans son ensemble, il est bien plus sinistre que les documents éparpillés du dossier Wikileaks. Plus précisément, les documents prenant la moitié de la une du Times et cinq pleines pages à l'intérieur ne sont jamais aussi sinistres – que bon nombre de reportages afghans faits par Dexter Filkins ou Carlotta Gall, du Times même, sans parler de la perspicacité, de la proximité ou de la précision de leur point de vue.

Des documents pas toujours concluants

En outre, plusieurs des documents Wikileaks ne parlent pas vraiment de ce dont ils semblent parler, au premier abord, comme le reconnaissent parfois les rédacteurs du Times. Par exemple, un «rapport d'incident» de la province d'Helmand, daté du 30 mai 2007, note que les Talibans ont abattu un hélicoptère de transport américain CH-47 avec ce qui paraissait être un missile à guidage thermique, même si, à l'époque, le porte-parole de l'OTAN avait parlé d'arme légère. Il y a trente ans, les moudjahidines avaient abattu à l'aide de missiles Stinger fournis par la CIA des centaines d'hélicoptères soviétiques; leurs succès dans ce domaine ont grandement participé à la défaite russe. Cette révélation est donc potentiellement très importante. Cependant, le rédacteur du Times remarque en résumant les documents traitant de cet événement que «le compte-rendu suggère que l'usage par les Talibans de ces missiles n'est ni fréquent ni réellement efficace; en général, ils manquent leurs cibles.»

De même, un «rapport d'affaires civiles» de la province de Paktiya, le 15 novembre 2006, décrit comment l'aide humanitaire est entravée par «des officiels corrompus, négligents et hostiles.» Cependant, le résumé fait par le Times de ce rapport conclut: «Au final, les officiels corrompus ont été remplacés. Mais après plusieurs mois.» (Loin de moi l'idée de contredire, ou même de minimiser l'omniprésence de la corruption en Afghanistan. Mais si ce sont là l'un des deux ou trois cas les plus accablants que le Times a pu trouver dans ces documents, alors ces documents ne sont pas très utiles.)

Un «rapport d'incident» de la province du Badakhchan, daté du 13 septembre 2009, consigne qu'un des drones de combat Reaper de l'US Air Force avait perdu sa connexion satellite avec sa base américaine de contrôle et s'était mis à dériver, aveugle et déréglé. (Un F-15 avait dû être dépêché pour l'abattre avant qu'il ne franchisse la frontière du Tadjikistan.) Il serait important de savoir combien de fois ce genre de choses se produisent, mais cela demanderait d'avoir des journalistes sur place. On peut aussi faire remarquer que des drones peuvent s'écraser ou être abattus – et que cela fait partie de la logique inhérente au programme de l'US Air Force les concernant: quand un  appareil de basse altitude est abattu, comme cela arrive parfois, il vaut mieux que cela se fasse sans pilote qu'avec.

Comme dit le vieux proverbe, le journalisme est le premier brouillon de l'Histoire. Les documents WikiLeaks sont les premières notes en vue d'un article, et des notes incomplètes. La guerre en Afghanistan est peut-être (ou non) une tragédie, un échec, et une erreur. Dans tous les cas, vous avez bien plus de chances de l'apprendre grâce à des articles et des journalistes qu'à partir de ces documents bruts et dispersés.

Fred Kaplan

Traduit par Peggy Sastre

Aidez-nous à décrypter et commenter les documents militaires américains publiés par Wikileaks sur la guerre en Afghanistan ici.

SUR LE MEME SUJET: «WikiLeaks: les documents ne nous apprennent rien de nouveau» ; «WikiLeaks devient adulte»

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