France

Sarkozy = Gribouille

Titiou Lecoq, mis à jour le 30.07.2010 à 8 h 14

Comme le héros de la comtesse de Ségur, le chef de l'Etat horripile et jette la suspicion sur toutes ses actions. Mais ne laisse jamais indifférent; c'est sa chance.

Est-ce que vous vous souvenez de Gribouille? Le héros de la comtesse de Ségur? Gribouille était très agaçant parce que, quoiqu’il fasse, ça tournait à la catastrophe. Dès qu’il se mêlait de quelque chose, on savait que ça allait mal finir. Il faut dire que dame nature n’avait pas été très généreuse en liaisons synaptiques avec le pauvre Gribouille. Par exemple, Gribouille se retrouvait un jour sous une averse avec ses plus beaux habits. Et comme il avait peur de les abîmer, il se jetait dans une rivière pour se protéger de la pluie.

Evidemment, mon propos n’est pas du tout de faire un parallèle entre l’intelligence de notre Président et Gribouille, mais je vois tout de même une ressemblance entre les deux. Nicolas Sarkozy semble depuis quelques mois dans la posture gribouillienne par excellence: dès qu’il se mêle de quelque chose, ça se passe mal. A la différence de Gribouille, que le Président prenne une décision raisonnable ou pas, ça ne change rien. C’est sa personne qui exaspère et ça contamine toute son action. Il a réussi à provoquer la même crispation chez les électeurs que Gribouille chez les jeunes lecteurs. (A titre personnel, «La sœur de Gribouille» c’était le livre que j’avais envie de jeter contre les murs tellement il m’énervait. )

Le cas Inter

Le plus bel exemple de ça, c’est sans doute l’affaire France Inter. A l’origine, on avait une radio à l’ambiance familiale. Après, pour les auditeurs dont je fais partie, c’est comme si les membres de notre famille d’adoption se balançaient la dinde de Noël à la gueule au cours d’un divorce sanglant. Comment est-ce possible de foutre un tel bordel?

Tout ça serait l’œuvre maléfique de Nicolas Sarkozy qui aurait donné à Jean-Luc Hees la consigne de nettoyer l’antenne de toute hérésie. Mais le Président n’a sans doute pas eu besoin de faire pression sur Jean-Luc Hees. Sa véritable intervention, c’est d’avoir nommé un Président avec lequel il était d’accord. Du moment où Hees arrivait avec des griefs contre les choix de Jean-Paul Cluzel, son prédécesseur qui l’avait viré, et donc en amont la volonté de transformer la station, Nicolas Sarkozy ne pouvait qu’approuver. Mais cette idée d’un complot politique révèle bien ce que les citoyens pensent de leur dirigeant. Avant même que Jean-Luc Hees ne prenne une quelconque décision, il était soupçonné de collusion avec le pouvoir politique. Le péché originel c’était la désignation – l’ombre de la main de Sarkozy a agi comme un ver dans la pomme.

Du moment où Porte et Guillon s’en prenaient régulièrement au pouvoir en place (et c’est en partie pour ça qu’ils étaient là), si un lien quelconque se faisait entre le pouvoir et la direction d’Inter, les satires étaient inévitables. Evidemment que les chefs allaient tenter de ramener à l’ordre les humoristes. Evidemment que les humoristes allaient devenir incontrôlables et dénoncer ces pressions.

Evidemment que le ton allait monter et que les chefs n’allaient pas tolérer ça bien longtemps. Evidemment qu’à la fin on en vient au licenciement du côté des chefs et à la motion de défiance d’une grosse moitié de la rédaction. Bloc contre bloc donc, avec une même paranoïa dans les deux camps. Une partie de la rédaction voit dans ses patrons des suppôts du sarkozysme berlusconien alors qu’eux-mêmes s’imaginent assiégés par des bolcheviks assoiffés de sang. Si l’Elysée avait voulu foutre le bordel dans la maison ronde pour rendre nécessaire un nettoyage, il ne pouvait pas mieux faire que de simplement en désigner le président.

Du point de vue du torpillage d’Inter, l’opération pourrait donc être perçue comme une réussite si elle ne renforçait un climat d’hostilité contre Nicolas Sarkozy, un climat dans lequel il n’a presque plus aucune marge de manœuvre.

Fin de mandat et complot

Ce n’est pas le premier Président à connaître ces infortunes. Chirac et Mitterrand avaient aussi vécu des fins de mandats difficiles, cette période où le Président semble complètement discrédité. Ça a été pendant longtemps le leitmotiv du «tous pourris». L’apparition des «affaires» qui ont marqué les mandats des deux précédents Présidents avait nourri cette idée que les politiques n’étaient là que pour s’en mettre plein les poches.

Mais avec Nicolas Sarkozy, le «tous pourris» s’était enrichi de la théorie du complot. Evidemment, la théorie du complot est pré-existante à Nicolas Sarkozy mais le Président semble s’y prêter à la perfection. Et c’est peut-être l’une des conséquences de son refus de la posture présidentielle traditionnelle : apparaître comme un homme d’action qui dirige tout, assumer ses liens avec les patrons des grands groupes industriels, et surtout afficher son côté « bling-bling » et son discours pour « déculpabiliser l’argent ».

Tout ça le marque comme un homme dans le monde, se mêlant à ses affaires. Or le politique pur et intègre – et c’est aussi ce que marquait l’ancienne posture présidentielle – se devait d’être au-dessus de ces contingences. Il ne devait pas y être sensible sous peine d’être soupçonné de corruption. Et c’est précisément ce qui arrive à Nicolas Sarkozy.  

Retour à l’expéditeur

L’ironie de la situation c’est que le Président lui-même, suivi allègrement par une partie de la majorité, entonne bien fort le refrain du complot maléfique. Les rumeurs sur les infidélités dans le couple présidentiel auraient été lancées pour déstabiliser le pouvoir: complot.

L’affaire Woerth/Bettencourt est montée de toutes pièces pour déstabiliser le ministre en charge de la réforme des retraites : complot.

(A noter que le complot vient en général du malfaisant internet.)

Cette dénonciation d’un complot dont il serait victime est une erreur à deux titres.

D’abord, intellectuellement, c’est un appauvrissement démagogique du débat public. Faire appel au complot, c’est souvent mettre en place une grille de lecture du monde facile parce que manichéenne, avec des victimes et des bourreaux. Dans la théorie du complot sarkozyste, il y a le blanc et le noir (le gouvernement versus le web). Dans celle des citoyens, il n’y a que du noir (tous pourris). Mais le gris se mêle assez mal avec ces conceptions. 

Ensuite, c’est contre-productif de la part de Nicolas Sarkozy parce qu’il ne fait qu’entériner la notion d’un complot possible et il y a un risque qu’entre

1°) le Président est allé récupérer des enveloppes pleines de billets chez Liliane

2°) Tout ça n’est qu’invention pour empêcher Eric Woerth de mener la réforme des retraites,

 le complotiste ait plutôt tendance à pencher pour la première hypothèse.

 Vivant

L’image du Président est donc fortement dégradée. Tout ce qu’il fait, tout ce qu’il dit, tout ce qu’il ne fait pas et tout ce qu’il ne dit pas est interprété à l’aune du complot, de la manipulation, voire de l’embrouille. Pourtant, il n’a pas complètement perdu son pouvoir d’attraction – et c’est là qu’il ne faudrait pas l’enterrer trop vite. Les réactions des citoyens à son égard, précisément leur violence, montrent bien qu’il conserve un pouvoir de fascination.

J’ai jeté la «Sœur de Gribouille» contre le mur, mais ce n’est pas un livre qui m’est tombé des mains d’ennui. La somme de fantasmes que Nicolas Sarkozy a cristallisée, même si ce sont des fantasmes «négatifs», le garde vivant dans le jeu politique. Comme le disait Schumpeter, l’électeur réel n’est pas le parfait être rationnel que veut la théorie. «La volonté du Peuple est le produit, et non pas la force motrice, de l’action politique» (in Capitalisme, Socialisme et Démocratie).

Tant que Nicolas Sarkozy représente quelque chose, il peut réussir à créer une envie. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que le climat général n’est pas à l’indifférence – cette indifférence qui enterre un homme politique. Détesté, Nicolas Sarkozy est toujours en course. Un George Bush junior ou un Berlusconi en ont fait la preuve avant lui.

Titiou Lecoq

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