Culture

Théâtre: Richter, le haut de l'échelle de Brecht

Alain Dreyfus, mis à jour le 26.07.2010 à 17 h 53

Avec ses deux pièces présentées à Avignon, le dramaturge allemand justifie pleinement la comparaison avec le maître.

Trust, par Falk Richter et Anouk Van Dijk © Christophe Raynaud de Lage

Trust, par Falk Richter et Anouk Van Dijk © Christophe Raynaud de Lage

Falk Richter, «My Secret Garden», mise en scène, Stanislas Nordey. Avec Stanislas Nordey, Laurent Sauvage et Anne Tismer

Falk Richter, «Trust», mise en scène et chorégraphie de Falk Richter et Anouk Van Dijk, avec la troupe de la Schaubühne de Berlin.

«Les flux financiers et le moi qui se noie. Vivre sous la crise, Chapitre 27 : L'argent préfère continuer à vivre sans nous.» Et si le festival d'Avignon 2010 avait révélé le Brecht du XXIe siècle, en la personne de Falk Richter, auteur et metteur en scène allemand de 42 ans? Son énergie, son humour et sa violence, sa finesse d'analyse sur la déliquescence du monde sans oublier sa capacité infinie à inventer des formes nouvelles, justifient pleinement la comparaison.

Deux spectacles de Falk Richter étaient proposés coup sur coup. Un double choc, donc, et la découverte d'une écriture qui adhère comme rarement à l'ici et maintenant. La parole de Falk Richter aussi féroce qu'elle soit sur la globalisation et les faillites amoureuses, ne vire jamais ni au manifeste révolutionnaire ni aux lieux communs y afférant.

«My Secret Garden», mis en scène par Stanislas Nordey (avec Laurent Sauvage et la formidable actrice allemande Anne Tismer) est l'adaptation du journal de travail de l'auteur. Sur une scène à la fois austère et clinquante (un mur de caisses en aluminium obstrue le fond du plateau) l'auteur, incarné avec morgue par Stanislas Nordey, raconte avec une violence et une verve inouïes son enfance dans une Allemagne reconstruite en univers pavillonnaire triste et aseptisé. Il nous conte in vivo son adolescence entre des parents inquiets et inquisiteurs, qui tentent en vain, et par les moyens les plus dérisoires, de comprendre leur progéniture. Allant jusqu'à fouiller ses placards ou à le photographier pendant son sommeil...

Puis, «My Secret Garden» évolue peu à peu vers une pièce enconstruction où l'auteur, enfermé dans une chambre d'hôtel, à Shanghai,c'est-à-dire nulle part, cherche un titre à son drame et élabore, en fonction de ceux ci, des ébauches de fictions. La démultiplication en trois personnages et en une multitude de récits emballe le rythme de la pièce, prise alors de sublimes, et souvent d'hilarants à-coups de folie. Si l'Allemagne qui ne cesse de se cogner à son passé hitlérien passe sous le hachoir de l'auteur, Falk Richter pointe avec la même acuité l'invasion du libéralisme économique qui éteint toutes formes de pensées, toutes classes sociales confondues. Une définition de la démocratie inattendue mais pas tout à fait inexacte.

«My Secret Garden» tient de la musique de chambre et «Trust» de l'opéra. Ecrit et mis en scène par Falk Richter lui même, en symbiose avec la danseuse Anouk Van Dijk, «Trust» est jouée (en vo surtitrée) par la troupede la Schaubühne de Berlin, l'institution de loin la plus inventive du théâtre allemand.

Le plateau, un loft, est peuplé d'une faune de jeunes gens beaux aux regards éteints, qui se vautrent et s'entassent de fauteuils en canapés, puis de canapés en fauteuils. Rien à voir pourtant avec l'image d'Epinal du bobo avachi. Les couples se font et se défont dans une chorégraphie sauvage, où l'on n'hésite jamais, dans un savant déséquilibre, à envoyer valdinguer dans le décor son ou sa partenaire d'un instant. De ce désastre naît pourtant une sensation d'harmonie, tant ce ballet des corps, brutal et sensuel, enveloppé dans la fluidité rauque d'une musique fabriquée en live, finit par provoquer une ivresse communicative. Pas d'intrigue au sens propre, mais certaines scènes reviennent comme des leitmotivs. Une construction quasi musicale, avec couplets, qui aide le spectateur à tenir ferme le fil d'un récit pourtant éclaté. Les mots toujours atteignent leurs cibles. Des exemples?

«Je n'arrête pas de rencontrer je ne sais quels jeunes gens intéressants, pleins d'énergie, et je veux établir une sorte de relation avec eux, enfin j'aimerais bien parler d'art avec eux, écouter de la musique, faire de longs câlins, coucher avec eux, mais ils veulent toujours tout négocier de façon contractuelle, ils veulent tous des contrats de travail (...) ».

Ou encore :

«Tout est encore calme. Et on nous incite sans cesse à prendre la Chine en exemple. Pourquoi on ne le fait pas enfin? Quand quelque chose ne leur convient pas, ils pètent un câble et se jettent sur des gens jusqu'à ce que leur crâne défoncé tombe à leurs pieds. Ils ne sont pas aussi gentils que nous ici. »

C'est vrai: ici nous sommes gentils. Un magazine qui veut notre bonheur a même lancé un nouveau concept marketing, «la semaine de la gentillesse». Richter en prend acte :

«J'arrive toujours. Et je ne tourne jamais au mauvais endroit. Et quand je prends la mauvaise direction, alors une voix sympathique me le signale, ils sont tous si gentils ici, si sympathiques avec moi ces dernières années (...).»

Si Brecht croyait –ou faisait semblant de croire– aux lendemains qui chantent, Richter cultive un genre nettement plus crépusculaire. Mais son désespoir n'est pas désespérant. Il ne répond pas aux bonnes questions qu'il pose. Il nous laisse ce soin, si le cœur nous en dit.

Alain Dreyfus

PS : My Secret Garden sera repris à l'automne en tournée, et Falk Richter présentera,toujours avec la Schaubhüne, son nouveau spectacle en octobre à Rennes au Théâtre National de Bretagne (TNB). 

Photo: Trust, par Falk Richter et Anouk Van Dijk © Christophe Raynaud de Lage 

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