France

Le saut dans l’inconnu de Nicolas Sarkozy

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 27.09.2010 à 14 h 11

Popularité au plus bas, camp divisé, opposition requinquée, et pas de cohabitation à l’horizon pour se refaire: la situation est unique pour un Président de la Ve République.

Le chef de l'Etat à Saint-Nazaire, le 23 juillet 2010. REUTERS/Philippe Wojazer

Le chef de l'Etat à Saint-Nazaire, le 23 juillet 2010. REUTERS/Philippe Wojazer

La situation de Nicolas Sarkozy est à la fois délicate et paradoxale. Le paradoxe est le suivant: c’est à partir du moment où il a été clair que Nicolas Sarkozy chercherait à briguer un second mandat que tout a paru se détraquer autour de lui; alors que, dans la période où le doute pouvait exister, où il laissait entendre qu’ayant été le président des réformes il lui serait difficile de trouver un autre thème pour convaincre les Français de lui accorder de nouveau leur confiance, pendant cette période de doute donc, tout paraissait encore possible.

Mais désormais, tout le monde vous le dira: nous avons l’impression de vivre la fin d’un second mandat; soit une situation, en termes d’opinion, comparable à ce que furent les deux dernières années du second septennat de François Mitterrand ou la dernière année du second mandat de Jacques Chirac. Nicolas Sarkozy est, en tous cas, sorti du schéma classique de la Ve République, où l’on peut supputer, ici l’évolution de la courbe du chômage, là les performances de l’économie, en passant par la prévision d’une rentrée plus ou moins agitée, tous éléments qui sont, en temps normal, de nature à infléchir une courbe de popularité et à redonner une marge de manœuvres.

Avec, en prime, pour se refaire lorsque l’on est vraiment au plus bas, la perspective d’une cohabitation. Celle-ci n’est plus guère envisageable à partir du moment où l’élection présidentielle précède le scrutin législatif, et où le président de la République est contraint de se remettre en jeu lui-même.

Certes, il n'est pas le seul à subir ainsi l'impopularité: Obama n'est plus soutenu que par la majorité des communautés afro-américaines et hispaniques, et se trouve donc fortement minoritaire; Angela Merkel est au plus bas, comme l'est Zapatero; et même l'inusable Berlusconi a désormais décroché.

Mais en France s'ajoute l’idée que Nicolas Sarkozy est désormais hors d'état de rétablir son crédit, dans la perspective de la bataille présidentielle. On se dit alors qu’il lui reste, comme tout président de la Ve, la situation internationale pour pouvoir envisager un rebond. Les regards se tournent donc vers la future présidence française du G20, qui doit commencer, dans les faits, dès le lendemain du sommet de Séoul à l’automne prochain. Mais, déjà, avec un handicap car  le G20 d’aujourd’hui n’est pas… le G20 d’hier!

Retour aux fondementaux

Hier, c’était l’union sacrée des principales puissances économiques de la planète, établies et émergentes, pour faire front commun face à une crise qui menaçait d’emporter l’ensemble du système financier international. Aujourd’hui, chaque grand ensemble régional se trouve, au regard de la sortie de crise, dans une situation différente, avec une problématique différente. Croissance de nouveau accélérée en Asie avec des déséquilibres sociaux à l’horizon, dynamisme retrouvé dans l’ensemble des hémisphères américains, mais avec, au nord, un problème persistant de chômage à deux chiffres; langueur en Europe avec, à l’intérieur de celle-ci, l’ancienne Europe de l’Ouest préoccupée par le montant de sa dette et l’ancienne Europe de l’Est qui repart de l’avant.

Dans ces conditions, chacun, au sein du G20, sera amené à plaider pour des solutions adaptées à l’ensemble auquel il appartient. Il sera difficile à la présidence française d’élaborer puis d’afficher la séquence favorite du chef de l’Etat: une volonté, une action; et si possible, un résultat.

Loin de ce contexte, la préoccupation du chef de l’Etat est manifestement de remettre de l’ordre dans son propre camp. Vis-à-vis de ses électeurs comme vis-à-vis de ses troupes. C’est ce que l’on appelle le retour aux «fondamentaux». Et, en premier lieu, le discours, ou plutôt les proclamations guerrières, sur la sécurité; mais aussi les éternelles recettes du colbertisme, comme on l’a vu en fin de semaine à Saint-Nazaire devant les ouvriers et les cadres des chantiers navals.

La sécurité précisément, thème fétiche du Président, est aussi une parfaite illustration de la difficulté dans laquelle il se trouve. Reparler sécurité, comme l’actualité le lui a imposé notamment à Grenoble, et c'est aussitôt un boulevard pour l’opposition qui rappelle qu’il est en charge de ces questions depuis huit bonnes années et que, chiffre ou pas chiffre, la violence continue de se développer. Message qui a d’autant plus de chances de passer que bien souvent Nicolas Sarkozy utilise les mêmes mots, fait les mêmes promesses.

Délit d’ouverture

Seule nouveauté: la nomination de policiers chevronnés et bientôt, dit-on, de gendarmes à des postes de préfets. Dans un contexte où on ne se fait guère de cadeaux, perspective présidentielle oblige. Seul André Vallini, qui préside le Conseil général de l’Isère, plaide pour un armistice appelant ses camarades socialistes à être plus fermes sur la sécurité et invitant Nicolas Sarkozy à réhabiliter la police de proximité. Mais il est bien le seul, et Nicolas Sarkozy a donné le mauvais exemple puisque le limogeage du préfet de l’Isère a eu pour facteur principal l’acceptation par ce dernier d’une sorte de cogestion sur la sécurité, appelée de ses vœux par le maire socialiste de Grenoble, Michel Destot. Un préfet sanctionné pour délit d’ouverture, en quelque sorte.

Mais c’est bien le signe qu’en effet la préoccupation première de Nicolas Sarkozy doit être de redonner confiance à ses troupes et électeurs alors que l’on sent  poindre, parmi les cadres de l’UMP, la recherche d’un général en chef de rechange.

C’est toute le question de la nouvelle donne politique, annoncée par le Président et qui, dans son esprit, doit suivre de très peu le vote, à l’automne, de la réforme des retraites. La grande question étant: avec ou sans Fillon? Là encore, Nicolas Sarkozy n’est plus dans un schéma classique. S’il avait encore une marge de manœuvres, il lui faudrait bien sûr considérer que pour signifier un changement il lui faudrait changer de premier ministre.

Mais, à l’heure où il va lui falloir compter ses soutiens, peut-il se permettre de se priver de celui de François Fillon? Or, non seulement ce dernier dispose encore d’une assise dans l’opinion, même si elle se dégrade, mais il est surtout la caution dont il a besoin vis-à-vis d’une fraction non négligeable de l’électorat de la droite; celle qui, par exemple, est la plus réfractaire à l’ouverture comme à son style de présidence.

En outre, en écartant François Fillon, il créerait aussitôt un appel d’air que ce dernier serait bien plus à même de combler qu’un Dominique de Villepin par exemple. Et les premiers ministrables que l’on évoque, Jean-Louis  Borloo ou Michèle Alliot-Marie, ne représentent pas un apport politique suffisant.

On dira que tout cela est très relatif, car chacun a bien compris qu’une fois pour toute Nicolas Sarkozy avait zappé le gouvernement et son chef; c’est vrai, mais cela n’interdit pas à un ministre d’exister et l’on passe un peu vite sur le fait que tout le jeu de François Fillon est aussi de se protéger. A regarder la situation de Nicolas Sarkozy, au seuil des vacances, et avant une rentrée que chacun annonce comme des plus difficiles, on peut se dire: «no future»!

Une mécanique favorable à la gauche mais…

Il faut corriger aussitôt cette appréciation par deux éléments. Le premier est que, dans la vie politique française, souvent l’inconnu survient. Et en un an et demi beaucoup de surprises peuvent encore survenir. Ainsi qui aurait pu penser qu’au-delà de la vilaine querelle entre Liliane Bettencourt et sa fille, surgirait un feuilleton politico-médiatique dévastateur…

Le second élément tient à la présidentielle elle-même. On ne sera plus dans le pour ou contre Sarkozy (auquel cas l’affaire serait entendue) mais dans la comparaison et dans le relatif d’au moins deux offres concurrentes. De ce point de vue, il n’est pas malvenu de parler de rigueur, car celle-ci doit conditionner la nature des programmes en présence, et permettre aux uns et aux autres d’apprécier le réalisme, ou la démagogie, des catalogues proposés à l’aune de l’écrasante variable que sera le montant de notre dette.

Pour le moment, la mécanique en place est favorable à la gauche: le fait que Nicolas Sarkozy ait perdu en partie la confiance de ses troupes est de nature à nourrir une abstention différentielle, venue de la droite, qui aura deux effets: l’un de réévaluer à la hausse le poids relatif du Front national et l’autre de permettre à la gauche d’être majoritaire.

On comprend donc que le souci principal du chef de l’Etat soit d’accorder tous ses soins à son propre électorat, si tant est que le divorce ne soit pas déjà consommé.

Jean-Marie Colombani

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