Culture

Mel Gibson n'est pas qu'un pervers narcissique

Christopher Hitchens, mis à jour le 26.07.2010 à 10 h 34

Ses propos révèlent sa violence, sa cruauté et sa proximité avec l'idéologie catholique la plus traditionnaliste et fascisante qui soit.

Gibson en 2007. REUTERS/Vivek Prakash

Gibson en 2007. REUTERS/Vivek Prakash

A chaque fois que Mel Gibson décharge sa bile contre les juifs, les «nègres» ou encore les femmes qui ne se laissent pas faire, il y en a toujours un pour essayer de créer le mystère là où il n'y en a pas. À la sortie en salles du film La Passion du Christ, qu'il a réalisé, produit, et qui recycle avec un plaisir non dissimulé et force détails ce foutu mythe selon lequel les Juifs sont historiquement et collectivement responsables du meurtre de Jésus, les Chrétiens traditionnels avancèrent à l'époque que si le zèle religieux dont Gibson faisait preuve pouvait être un tantinet tapageur, le film lui-même était fondamentalement l'œuvre d'un dévot.

Il y a quelques années, quand un policier l'a interpellé au volant de sa voiture à Malibu et que Mel lui a lancé que les juifs étaient responsables de toutes les guerres dans le monde, à la télé comme dans les journaux, les experts ont alors décidé de spéculer sur l'alcoolémie de l'acteur ce soir-là. Il y a quelques mois, face à un journaliste juif qui l'interrogeait à propos de cet incident, les yeux lui sont carrément sortis de la tête. «Pourquoi, vous vous sentez concerné?» lui a-t-il craché. Et ce mois-ci, après le torrent d'injures immondes proférées à l'encontre de la mère de son plus jeune enfant, et qui de menaces en obscénités ne nous a rien épargné du racisme paranoïaque et sexualisé de Mel, certains se sont mis à diagnostiquer l'acteur comme souffrant d'un problème de maîtrise de soi, combiné avec un possible trouble de la personnalité narcissique.

Un père autodidacte barjot à tendance négationniste

C'est hallucinant. On vit dans une société où les termes fasciste et raciste sont utilisés à tort et à travers, et pourtant, voilà un homme dont les actions et paroles s'expliquent une fois qu'on a découvert la seule chose essentielle à savoir sur lui: il fait partie d'un groupe dissident fasciste qui se pose en sauveur de l'Église catholique.

À la tête de cette secte schismatique de dingos, le père de Mel Gibson, Hutton Gibson, un autodidacte barjot à tendance négationniste. À l'époque de la polémique autour de La Passion du Christ, Gibson junior affirmait n'avoir jamais entendu que la vérité sortir de la bouche de son père. Je possède moi-même quelques ouvrages de papa Gibson, dont le classique et autopublié Is the Pope Catholic? (Le Pape est-il catholique?) ainsi que The Enemy Is Still Here! (L'ennemi est encore là!), qui accusent en gros la papauté actuelle d'œuvrer pour l'Antéchrist. Voici mon passage préféré: «Notre 'civilisation' tolère la sodomie et le meurtre d'enfants à naître, mais s'offusque lorsqu'on brûle d'incurables hérétiques –un acte pour le moins charitable.»

Il attaque également feu Jean-Paul II pour avoir dit lors d'une de ses «missions d'évangélisation» de la communauté juive «Vous êtes les frères qu'on s'est choisi, et d'une certaine manière pourrait-on dire, nos frères aînés.»

Commentaire d'Hutton Gibson: «Abel avait un frère aîné.»

Aucune ambiguïté possible, on a bien saisi le message. Comme beaucoup d'autres catholiques ultra-conservateurs, Gibson père et fils n'ont jamais pardonné au Vatican d'avoir levé en 1964 l'accusation de déicide portée contre le peuple juif.

Ils n'ont pas non plus pardonné aux îles britanniques leur rupture avec Rome durant la Réforme du XVIe siècle, qui a provoqué la destruction du monopole de l'Église-Mère. Dans une série de films de propagande ultra-violents, de Braveheart à The Patriot, Gibson a toujours représenté les Anglais comme un peuple de barbares; ceux d'entre nous qui ont des ancêtres britons peuvent bien sûr choisir d'en rire si l'on décide d'y voir les gesticulations d'une théocratie contrariée (combinée ici avec les symptômes d'un complexe d'infériorité colonial), mais la relation historique de la droite catholique avec le fascisme en Europe ne prête pas vraiment à rire.

Ce qui serait réellement surprenant, c'est que quelqu'un qui a baigné dans cette idéologie depuis tout petit n'en présente aucun symptôme, ni trouble sexuel. Le racisme va souvent de pair avec un dégoût pour la sexualité, et les diatribes de Gibson en témoignent de manière atrocement flagrante. Sa haine obsessionnelle de l'homosexualité –rarement la preuve d'un esprit sain– est également bien connue. Mais ce qu'on oublie souvent, c'est peut-être cette interview dans laquelle il annonce que celle qui est sa femme depuis de nombreuses années et la mère de ses enfants, ne pourra malheureusement pas le rejoindre au paradis. Moins une question de morale que le fait qu'elle n'ait pas jugé bon de se joindre à la seule véritable église qui soit. Une sentence «prononcée par les hautes instances».

Appelons un chat un chat

Gibson a depuis échangé cette femme à la patience de sainte –rompant ainsi les liens sacrés de son mariage– contre une autre, plus jeune, et qui pour le dire de façon courtoise, n'a très certainement pas été choisie pour ses remarquables qualités religieuses. Ce faisant, il a dû avoir un tant soit peu conscience de mettre en danger l'immortalité de son âme, mais aussi de devoir se séparer d'une sacrée quantité de biens avec les accords de séparation. Et malgré tout cela, la petite nouvelle ne lui obéit pas au doigt et à l'œil, ne prend pas ses désirs pour des ordres, et ne se met pas à quatre pattes dès qu'il claque des doigts.

En terme de soumission, un vrai gauleiter estime quand même avoir droit à un peu plus que les autres. Pas étonnant donc, qu'on voie clignoter «Attention, contenu sous pression» dès qu'on croise le regard de Mel Gibson.

Pourtant, j'ai encore lu un article l'autre jour qui parlait d'un site de fans dont les membres commençaient à se demander «Qu'est-ce qui lui arrive?» Sérieusement, qu'est-ce que c'est que cette réticence à appeler un chat un chat? Et rien à voir avec un appel au secours en plus, bien au contraire; c'est un appel à la violence, à la cruauté, à la bigoterie –et à l'hypocrisie sexuelle– qui a pris racine au temps des croisades, s'est développé pendant l'Inquisition, et perduré jusqu'au «concordats» entre l'Église, Hitler, et Mussolini. Pourtant, on lui donne encore du travail.

Quand est-ce qu'Hollywood –et notre société toute entière– va enfin se décider à le mépriser et le bannir purement et simplement, à la fois pour ce qu'il est et pour ce qu'il représente?

 

Christopher Hitchens

Traduit par Nora Bouazzouni

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