Monde

Voyage au pays qui voulait devenir le paradis du journalisme

Loïc H. Rechi, mis à jour le 31.07.2010 à 12 h 06

Ruinée par la crise du crédit, l'Islande a créé un cadre juridique qui fait de l’île un refuge pour le journalisme international.

Source d'eau chaude près de Grindavik en Islande, en 2006. REUTERS/Bob Strong

Source d'eau chaude près de Grindavik en Islande, en 2006. REUTERS/Bob Strong

Reykjavik– Le 15 juin dernier, le parlement islandais votait à l'unanimité une résolution sans précédent dans l'histoire de la presse mondiale. Baptisé Icelandic Modern Media Initiative (IMMI), le texte en loi en question vise à transformer l'Islande en une sorte de havre du journalisme d'investigation. En s'inspirant des lois les plus efficaces en vigueur à travers  le monde, en matière de protection des sources, des journalistes et des publications, l'Islande crée un cadre juridique qui fait de l’île un refuge pour le journalisme international. Comment se fait-il que cette initiative, qui peut paraître parfaitement louable sur le papier, émerge de ce petit pays d'à peine 320.000 habitants?

Si je devais dresser un panorama de la presse écrite islandaise, il serait un peu rapide mais représentatif. Il faut dire que le pays compte deux quotidiens en langue islandaise, Morgunbladid –payant– et Frettabladid –gratuit–, un tabloïd trihebdomadaire également en islandais, DV, ainsi que plusieurs bi-mensuels culturels en anglais à l'image de Grapevine, sans aucun doute le plus lu.

Et si l'on me demandait quelle crédibilité je donnerais aux deux quotidiens, avec mon œil de journaliste français, je crois que j'esquisserais un sourire un peu gêné et retiendrais principalement que Frettabladid est gratuit (et donc peut-être soumis à la pression des annonceurs) et que Morgunbladid, payant, pourrait être le fleuron de la presse islandaise. Sauf que David Oddsson –Premier ministre conservateur de 1991 à 2004, puis directeur de la banque centrale islandaise de 2005 à 2009– en est le rédacteur en chef. De quoi douter de la teneur de certains articles.

Crises en cascade

Pour bien comprendre l'essence de la situation du journalisme islandais, il demeure évidemment impossible de la dissocier de la crise économique qui a frappé le pays de plein fouet en 2008. Basée sur un socle de crédits spéculatifs à faire pâlir les dealers de subprimes, nombre d'Islandais ont quasiment tout perdu lorsque le montage financier de la banque Landsbanki, via sa filiale Icesave, s'écroule. Par effet de dominos, les banques islandaises sombrent une à une. Incapables d'assurer leurs obligations à l'égard de leur client locaux et étrangers, celles-ci sont alors nationalisées en urgence, histoire d'éviter que le pays ne s'écroule complètement. S'en suit alors une crise politique sans précédent.

Pour la première fois de mémoire d'Islandais vivant, des dizaines de milliers d'individus descendent dans la rue, érigent des barricades et mènent des chasse aux banquiers et aux hommes politiques. Les accusations contre les opérations véreuses des banquiers fusent et les documents confidentiels tendant à les accréditer ne tardent pas à circuler dans les principales rédactions. Curieusement pourtant, aucun journaliste de presse écrite ne prend le risque de les sortir. Karl Blöndal, aujourd'hui rédacteur en chef adjoint de Morgunbladid, et bras droit de l'épouvantail David Oddsson, encore directeur de la banque centrale à l'époque, me l'a confirmé sans détour en entretien:

«Nous avons eu accès à des documents provenant de certaines banques, nous en avons utilisé certains mais avons considéré qu'il n'était pas correct de publier l'ensemble. Nous avions accès à toutes les informations relatives à des prêts concédés par les banques, ça ne veut pas dire qu'on doive tout publier car les accords financiers entre individus sont supposés être privés et tombent sous le coup de la loi. Il y avait aussi la question de savoir comment les gens ont eu accès à ces documents. Par exemple, c'est le genre d'informations à propos desquelles on peut se plaindre auprès d'un tribunal qu'elles ont été volées. Cela peut avoir de sévères répercussions légales et économiques pour un journal de les publier.»

A titre de comparaison, si les journalistes de Mediapart s'étaient embarrassés de telles considérations, il n'est pas sûr que les médias français eurent été si agités ces derniers temps.

Pourtant, si des journaux à l'image de MorgunBladid se sont embarrassées de règles déonto-économiques, il est un organisme qui, lui, n'a pas hésité un instant à diffuser des documents similaires, entrainant l'Islande dans un 11-Septembre médiatique: Wikileaks.

Wikileaks fout les pieds dans le plat

Courant juillet 2009, le site révèle des documents bancaires confidentiels qui prouvent sans détour que des dirigeants d’une banque, peu de temps avant son effondrement, ont effacé certaines lignes de prêts et de dettes à leur profit. Wikileaks dévoile également la teneur des négociations entre les gouvernements islandais, britannique et néerlandais à propos des remboursements consécutifs à la faillite d'Icesave, la filiale de Landsbankin. Avant ces révélations capitales, aucune information n'avait filtré sur la question, alors que la crise avait éclaté huit mois plus tôt. L'onde de choc annoncée dans la société islandaise est énorme.

Dans la foulée, la principale chaîne de télévision publique, RUV, propage l'information via un sujet  consacré aux révélations de Wikileaks. Quelques minutes avant la diffusion, le 2 août 2009, la chaîne reçoit pourtant une injonction du tribunal de Reykjavik l'interdisant au motif de violation du secret bancaire. Les journalistes racontent alors à l’antenne ce qui vient de se passer et diffusent en retour l’adresse du site Internet de Wikileaks. L'effet est immédiat. Pourtant, comme le souligne Jon Bjarki Magnusson, journaliste pour DV, il apparait choquant que ce ne soit pas des journalistes locaux qui aient fait le boulot de révéler ces documents les premiers alors que nombre d'entre eux les ont eu entre les mains.

Menaces et dictaphone

La mésaventure qu'il a vécue en novembre 2008, quelques mois avant ces révélations, alors qu'il travaillait à DV, en dit long. La crise financière vient d'éclater et son rédacteur en chef lui demande de mettre la main sur Sigurjon Th. Arnason, le directeur de Landsbanki, évidemment au premier rang des accusés dans la faillite d'Icesave. Après plusieurs tentatives au siège de la banque, Jon Bjarki Magnusson décroche finalement une courte interview téléphonique. Le journaliste apprend de la bouche du banquier —qui n'est plus sensé être en poste— qu'il travaille toujours dans un des bureaux de Landsbanki mais à son compte –selon ses dires– et qu'il attend que la banque daigne lui confier de nouvelles tâches.

Content de ces déclarations qui ressemblent clairement à un scoop fumant, Bjarki rédige son article le 6 novembre. Alors que l'article aurait dû être publié, son rédacteur en chef le convoque le lendemain pour lui expliquer que sous la pression «d'individus puissants menaçant de tuer le journal», il a décidé en catastrophe de supprimer l'article de l'édition du jour.

Bjarki tombe des nues. Rumine sa censure pendant une semaine. Envisage ce qui a pu se passer puis, à sa demande, rencontre son rédacteur en chef de nouveau. Qui lui raconte la même histoire. Nuance de taille: Bjarki enregistre cette fois l'ensemble de la conversation à l'aide d'un dictaphone caché dans sa poche. En possession de bandes clairement à charge, Bjarki réfléchit trois semaines durant, prend finalement le parti de démissionner de DV et publie un article pour tout raconter, en islandais et en anglais, le 15 décembre 2008. Le soir même, Bjarki accusé de mensonge par son rédacteur en chef finit sa journée à la télévision, l'enregistrement en main pour prouver sa bonne fois. Jon Bjarki Magnusson:

«Je crois que cette histoire décrit à merveille les médias islandais et le fait qu'aucun d'entre eux n'est allé chercher très loin dans cette histoire, ni n'a cherché à creuser pour comprendre qui l'avait menacé alors que ça n'aurait pas été si compliqué. La plupart d'entre eux se sont juste marrés en se disant, "génial, le jeune journaliste a baisé un gros canard et son rédac chef". Finalement, après quelques jours, l'histoire est complètement passée à la trappe, il a été maintenu en poste et moi j'avais démissionné... »

Et si Sarkozy était rédacteur en chef du Monde

La démission de Bjarki –qui a par ailleurs été réintégré à DV un an après, quand le journal a été revendu–, révélatrice du climat délétère qui a existé au moment de la crise, n'est pourtant qu'un exemple parmi tant d'autres. Il faudrait sans doute plusieurs articles pour raconter les dizaines anecdotes d'émissions de télévision suspendues du jour au lendemain, de rubriques de journaux critiques passées à la trappe, à commencer chez Morgunbladid depuis l'arrivée à sa tête de David Oddsson courant 2009. Cette arrivée (à titre de comparaison, imaginez qu'en 2019 Nicolas Sarkozy devienne rédacteur en chef du Monde) en dit extrêmement long sur l'interconnexion qu'il existe en Islande entre les milieux politiques, économiques et médiatiques.

Ásgeir H Ingólfsson, journaliste indépendant et contributeur régulier de Morgunbladid  a fait partie des nombreux journalistes étiquetés à gauche pour qui l'arrivée de David Oddsson a été synonyme d'éviction. Si, pour lui, le téléphone a simplement arrêté de sonné, d'autres journalistes en CDI pas vraiment dans la ligne politique du journal ont été remerciés. Bien entendu, certaines évictions ont clairement eu lieu pour des motifs économiques, l'industrie du journalisme en Islande connaissant les mêmes tourments que partout ailleurs dans le monde.

Pourtant, Ásgeir H Ingólfsson note aussi que pas un jour ne passe sans qu'apparaissent de nouvelles signatures de journalistes inconnus de lui, là où il pouvait se targuer à une époque de quasiment toutes les connaître. Pas spécialement jaloux, il s'insurge surtout contre le fait que ce vivier de nouveaux journalistes provient directement des jeunesses du Parti de l'Indépendance. Lors de ma visite chez Morgunbladid, j'ai d'ailleurs pu moi-même faire l'expérience de cette drôle de connivence politico-médiatique.

Les imposants bureaux du journal étant perdus au fin fond de la banlieue de Reykjavik, ma supposition que le grand gaillard trônant seul à l'arrêt de bus en cette fin de vendredi après-midi avait de forte chance d'être journaliste au canard en question se vérifia. Passées les traditionnelles banalités confraternelles, celui me révéla qu'il se rendait justement au congrès national du Parti Indépendant –au sein duquel il était un membre visiblement important puisqu'il avait déjà été amené à discourir en son nom devant le parlement européen– pour discuter des orientations pour les années à venir. La crise était donc passée par là, mais les principaux journaux islandais eux, appartenaient toujours à ces grands patrons mouillés dans la crise, et les implications politiques, elles, semblaient plus criantes que jamais.

Finalement, le grand problème du journalisme islandais tient probablement à la constitution socio-démo-géographique du pays elle-même. Sur les 320.000 habitants que compte le pays, Reykjvik et sa banlieue en totalisent 200.000, soit l'équivalent d'une ville moyenne française. De facto, les réseaux d'influence sont très resserrés. Les élites ont grandi ensemble, fréquenté les mêmes écoles; les politiques, businessmen et patrons de presse se connaissent très bien, ont des intérêts professionnels et personnels qui se retrouvent indéniablement mêlés. On est dès lors, à l'échelle d'un pays, dans une logique de journalisme localier.

Jon Bjarki Magnusson souligne d'ailleurs toute l'ineptie de la chose, et se désole presque que DV, le tabloïd pour lequel il officie, devienne jour après jour plus crédible que les autres publications, ce qui de ses propres mots en dit très long sur l'état d'un journalisme où les crédits et l'envie nécessaires à un vrai journalisme sont quasiment inexistants.

Alex Elliot, rédacteur en chef du site d'informations Icenews.is note d'ailleurs que de plus en plus d'Islandais, envahis par la sale impression de ne plus pouvoir faire confiance en leurs médias, se tournent désormais vers le web, pour se forger un avis sur la situation de leur pays. Eyjan.is, un site d'informations communautaire plutôt orienté à gauche qui compte une large section de blogs tenues par des personnalités locales fait ainsi partie de ceux qui profitent des errances des médias traditionnels.

L'enthousiasme des instigateurs de l'Icelandic Modern Media Initiative est bien compréhensible, mais pour autant, il n'est pas dit que cette loi change quoi que ce soit aux mœurs journalistiques locaux. Et même si la finalité de cette loi s’avère plus tournée vers les journaux étrangers qu'autre chose, ce sont les journalistes du crû qui doutent. Karl Blöndal, le rédacteur en chef de Morgunbladid: «Pour prendre un exemple concret, est-ce qu'Anna Politkovskaïa se serait mieux portée, si son travail avait été publié ici? Je ne suis pas sûr que publier ici ou ailleurs protège le journalisme dans un pays où les droits sont bafoués... ». Une vraie question.

Loïc H. Rechi

Photo: Source d'eau chaude près de Grindavik en Islande, en 2006. REUTERS/Bob Strong

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