France

Un drapeau, si je veux, quand je veux, comme je veux

Hugues Serraf, mis à jour le 24.07.2010 à 15 h 20

On doit pouvoir se torcher avec le drapeau français. Mais on doit aussi pouvoir se souvenir qu’il n’est pas l’emblème du Front national.

La liberté guidant le peuple, par Eugène Delacroix (1830). Vue partielle.

La liberté guidant le peuple, par Eugène Delacroix (1830). Vue partielle.

La criminalisation de « l’outrage » au drapeau est une vraie crétinerie. Et punir, même d’une simple amende (certains jusqu’au-boutistes préconisaient carrément la prison), le quidam qui déciderait de brûler un rectangle de tissu bariolé dans un excès de passion francophobe est une tragique sur-réaction. Pour ne rien dire du sort déjà réservé à celui qui se torche avec, voire à celui qui expose la photo de celui qui se torche avec

La France n’est pas contenue dans son drapeau, pas plus qu’elle n’est « détruite, dégradée ou détériorée » (les termes du nouveau décret) lorsque son étendard est maltraité. Ceci posé, c’est la nature des réactions hostiles à la création de ce nouveau délit qui interpelle, l’enthousiasme avec lequel les abîmeurs de drapeau potentiels manifestent leur détestation du fanion révolutionnaire.

C’est que le drapeau français n’est plus, et depuis longtemps, le « drapeau des Français » mais celui du Front national. C’est comme ça. On n’y peut rien, semble-t-il. Que les trois couleurs en série surgissent quelque part et, bing, l’association d’idée s’impose. Hey, même le raout annuel du parti lepéniste s’appelle la fête des Bleus Blancs Rouges, c’est dire.

Le drapeau américain, celui du grand Satan impérialiste qui envahit l’Irak et impose le hamburger de vache aux Indiens, on le porte pourtant en T-shirt dans les manifs anti-Sarkozy. L’Union Jack, bannière d’Adam Smith et Margaret Thatcher, on le colle avec humour sur la coque de son IPhone. Le drapeau brésilien, symbole des Habsbourg et de la déforestation galopante, on en fait des tongs branchées pour se promener à Paris-Plage. Quant au drapeau algérien, on s’en drape avec fierté les soirs de match de foot, sous le regard attendri de ceux qui croient y déceler la tête du Che.

Je me souviens pourtant d’un moment où tout aurait pu basculer ; un  moment où le « tricolour », comme on dit en anglais pour désigner spécifiquement ce qui n’est pas spécifique (des drapeaux tricolores, il y en a presque autant que de drapeaux tout court, même si le nôtre fut le premier), aurait pu redevenir le drapeau des Français, notre drapeau. C’était en 1989, la France avait un président de gauche (je rigole) et l’on fêtait le bicentenaire de la prise de la Bastille sur les Champs-Elysées avec Jessye Norman et Jean Paul Goude. Tout le monde portait la cocarde et se prenait pour un sans-culotte. Les couleurs de la mère de toutes les révolutions, merde… Le Pen, tiens, on ne l’aurait même pas reconnu dans la rue.

Mais ça n’a pas duré.

Alors oui, brûlons-le si ça nous fait plaisir, crachons dessus si ça nous chante et exigeons de ne pas risquer la correctionnelle pour autant. Piétinons-le, conchions-le, pissons dessus si l’idée nous vient. Mais aimons-le aussi à l’occasion sans risquer d’être perçu comme un fasciste par des analphabètes incultes qui pensent que la France, c’est juste un machin qui a fait plein de trucs affreux dans l’histoire et qui n’est plus qu’un gros service public sans identité particulière.

Soyons en fiers. Et pas juste une fois tous les deux cents ans.

Hugues Serraf

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