Life

Les enfants, c'est pas automatique

DoubleX, mis à jour le 01.08.2010 à 11 h 27

S'il y a plus de femmes sans enfant, ce n'est pas forcément à cause de l'avortement.

scream and shout / mdanys via Flickr CC License By

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C'est peut-être le fait de vivre dans un quartier de jeunes parents, celui de Park Slope, à Brooklyn (New York), et de devoir esquiver quinze poussettes à chaque fois que je sors faire des courses. C'est peut-être parce que j'ai 32 ans, et que toutes les femmes de mon entourage ont un enfant ou sont sur le point d'en avoir. Ou c'est peut-être parce que je viens de la campagne texane, où les adolescentes enceintes font partie du paysage. Toujours est-il que j'ai été réellement surprise à la lecture d'une récente étude du Pew Research Center, qui révèle que la proportion d'Américaines qui sautent la case maternité a presque doublé depuis 1976, passant de 10 à 18 %.

Je suis heureuse de constater que les femmes se sentent plus libres de ne pas avoir d'enfant. Mais mon enthousiasme ne fait pas l'unanimité. Selon la même étude du Pew, 38 % des Américains considèrent aujourd'hui que cela est néfaste à la société. Il y a seulement deux ans, ils n'étaient que 29 %. Mais qu'est-ce qui fait qu'un nombre croissant de femmes décident de ne pas être mère? L'aile droite des conservateurs voit la légalisation de l'avortement comme la grande coupable. [L'ancien gouverneur de l'Arkansas] Mike Huckabee a ainsi déclaré au journaliste Max Blumenthal que si l'IVG était interdite, les États-Unis n'auraient pas besoin de recourir à la main-d'œuvre immigrée. Dans cet esprit, certains anti-avortement agitent la sombre menace d'un «gel démographique» qui provoquerait l'extinction de la civilisation occidentale.

Névrose réactionnaire mise à part, les femmes qui ont recours à l'avortement ne sont pas à l'origine du phénomène. Après tout, 61 % des femmes qui avortent ont déjà un enfant. Et selon une enquête de 2004 menée par le Guttmacher Institute [un centre de recherche sur le contrôle des naissances], la majorité des femmes sans enfant qui procèdent à un avortement n'excluent pas de donner la vie un jour, dans des circonstances différentes. Cela ne veut toutefois pas dire que l'arrêt Roe versus Wade [décision de la Cour Suprême qui, en 1973, a établi le droit à l'avortement] n'a pas eu d'impact sur l'évolution de la maternité. Quand elles bataillaient pour la légalisation de l'avortement, les féministes ont élaboré leur discours autour du libre choix, ce qui a contribué à légitimer la décision de ne pas avoir d'enfant. Cela a permis aux femmes qui ne voulaient pas enfanter d'assumer leur véritable désir.

La galère d'être maman

Ce nouvel espace de liberté laisse la possibilité d'admettre que la maternité n'est pas toujours rose. Comme le New York Magazine le rapportait récemment, être parent devient de plus en plus difficile à cause des attentes de plus en plus lourdes qui pèsent sur les mères. D'où l'idée d'une vie sans enfant de plus en plus tentante. En 1988, seuls 39 % des Américains ne considéraient pas que l'absence d'enfant était synonyme de «vie vide». Aujourd'hui, 59 %, soit une majorité, refusent de penser que l'on ne peut pas s'épanouir sans enfant.

Les femmes qui font une croix sur la maternité restent cependant confrontées à un tas de stéréotypes désobligeants. Trop égoïstes, trop carriéristes, elles oublieraient de donner la vie avant qu'il ne soit trop tard. Les avantages à ne pas avoir d'enfant sont pourtant évidents. Rien que dans mon appartement, je peux apprécier un mobilier qui n'a pas été saccagé, des chats qui n'ont pas été martyrisés et des pièces qui ne sont pas envahies de jouets criards. Et comme les recherches sur ce qui motive le choix de ne pas avoir d'enfant sont rares, j'ai décidé de lancer ma propre enquête nationale en ligne.

Tout d'abord, j'ai été confirmée dans l'idée que le fait de pouvoir choisir, justement, était déterminant. À 29 ans, Natalie raconte avec humour: «Avant d'y connaître quelque chose en sexe et en reproduction, je croyais qu'on tombait automatiquement enceinte quand on se mariait, et cela me terrifiait!» Dans le magazine Marie Claire, la chanteuse australienne Kylie Minogue exprime un sentiment similaire: «Je n'ai jamais eu l'impression d'être faite pour un mariage conventionnel avec maison en banlieue».

Le droit de ne pas vouloir d'enfant

La plupart des femmes interrogées estiment tout à fait normal de ne pas vouloir d'enfant, et en ont assez des lieux communs sur l'horloge biologique et le désir d'enfant universel. Gayle, 30 ans, déclare un brin espiègle: «Mes ovaires restent de glace quand je vois un bébé.» La réalisatrice Laura Scott, qui sonde actuellement la vie des personnes qui ont choisi de ne pas se reproduire, a découvert que «l'absence d'instinct maternel/paternel» faisait partie des six raisons les plus évoquées pour ne pas avoir d'enfant, avec «l'amour de la vie [ou] de la relation telle qu'elle est», ou encore «le refus de prendre une telle responsabilité».

Puisque l'étude du Pew relève une réprobation croissante à l'égard de ce choix de vie, j'ai également demandé aux femmes sans enfant quelles conséquences elles pensaient que cela pouvait avoir pour la société. La majorité estiment que cela ne nuit pas et pourrait même être bénéfique. Bien peu évoquent les éventuels bienfaits pour l'environnement ou le portefeuille. En réalité, beaucoup de ces femmes jugent que ne pas avoir d'enfant est bon... pour les enfants.

L'égoïsme de la maternité

À 34 ans, Dana en est convaincue: «De nombreux enfants sont maltraités ou abandonnés. Certains passent leur vie trimballés de famille d'accueil en famille d'accueil». Tasha, 27 ans, rejoint ce point de vue, car elle remarque qu'autour d'elle, de nombreux couples ont eu des enfants uniquement par conformisme, et que leur progéniture en paie le prix: «Tout le monde ne peut pas être un bon parent. Il devrait y avoir plus de gens qui s'abstiennent».

Non seulement ces femmes ne voient pas leur choix comme égoïste, mais elles avancent que, dans certains cas, c'est faire des enfants qui est égoïste. Natalie reconnaît que l'importance qu'elle accorde à son train de vie peut être considérée comme individualiste, mais elle observe aussi: «Quand je demande à mes amis les raisons pour lesquelles ils ont ou ils veulent des enfants, les réponses vont de "Je ne sais pas" à "Je veux quelqu'un qui m'aime" en passant par "Je veux qu'on s'occupe de moi quand je serai vieux/vieille", ce qui est en même temps égoïste et irréfléchi».

Ces femmes présagent-elles d'un nouveau monde, dans lequel être parent serait le fruit d'un choix délibéré, et non plus un état inhérent à l'âge adulte? On apprend dans l'étude du Pew que si le choix de ne pas avoir d'enfant appartenait autrefois aux catégories sociales élevées, toute la société est aujourd'hui concernée. Peut-être les futures générations retrouveront-elles de vieux tabloïds obsédés par l'utérus de Jennifer Aniston, et se demanderont-elles interloquées comment il fut un jour possible de faire tant de cas des femmes qui ne désiraient pas d'enfant.

Amanda Marcotte

Traduit par Chloé Leleu

Photo: scream and shout / mdanys via Flickr CC License By

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