Life

Peut-on tenir le rythme des Mad Men?

Annabelle Laurent, mis à jour le 30.07.2010 à 10 h 06

Jamais une série n'a été aussi imbibée d'alcool. Scotch et Martinis rythment les journées de Don Draper et son équipe sans pour autant les priver de décrocher les meilleurs contrats. Dans la vraie vie, c'est possible?

Trois martinis à l'heure du déjeuner. Un verre de scotch en plein brainstorming. Un second dans l'après-midi. Un troisième à 23h quand il faut boucler le projet à rendre au client. Chez Sterling Cooper, sur Madison Avenue, l'alcool se boit comme de l'eau et se marie avec un ou deux paquets de cigarettes. Pourtant jamais vous ne verrez les Mad Men zigzaguer dans les couloirs. Hausser un peu le ton, interrompre le client par des propos incohérents, s'endormir en pleine réunion. A part un accident de voiture et une crise cardiaque comme unique rappel des conséquences de ces excès! Alors dans la vraie vie, c'était comme ça? Et 50 ans plus tard, ça donne quoi, une telle consommation d'alcool au boulot?

Démonstration:

Dans la vraie vie des années 60, c'était possible

Aux Etats-Unis la popularité de la série dont la nouvelle saison débute dimanche 25 juillet n'a pas échappé aux historiens et aux anciens Mad Men, les doubles bien réels des fictionnels Don Draper et Roger Sterling. Retrouvés par les médias avides de détails sur cette époque disparue, ils sont formels: oui, sur Madison Avenue, on tenait ce rythme sidérant. Tout bureau digne de ce nom se devait de renfermer dans une commode un seau à glace, une bouteille de bourbon, une de scotch et une de vodka.

Pour Jerry Della Femina, grand publicitaire de Madison Avenue dans les années 60 interviewé par USA Today, la quantité d'alcool présente dans la série est conforme à la réalité, voire «sous-estimée»! Trois martinis à l'heure du déjeuner étaient la norme, et il n'était pas rare qu' un double scotch lance le meeting de 10h. «La seule chose qui nous sauvait, c'était que les clients et les agences que nous allions voir étaient aussi éméchés que nous», raconte t-il. Et de reconnaître avec une nostalgie palpable la fin de cette époque, bien révolue depuis les années 80 au cours desquelles les financiers ont fini par prendre le dessus, resserrer les vis. Ou sont passés à d'autres substances.

Y a t-il dans la vraie vie des milieux où l'on boit autant?

Dans les années 60, le phénomène alcool à toute heure semblait se concentrer dans les agences de pub, en avance sur leur temps, en avance sur les moeurs.
C'est un métier de «créatif», pas d'ingénieur. Après tout, pas besoin d'une si grande rigueur, l'alcool avive l'esprit! pourraient même commenter certains.
Mais il est pourtant difficile aujourd'hui de retrouver la même atmosphère chez DDB, Air, B2C Communication, BDDP & Fils, BETC Euro RSCG...

Il y a cependant toujours des milieux plus que d'autres -ayant fait l'objet d'études spécifiques- où l'on boit sur son lieu de travail, certes sans arriver à la cheville de Mad Men. C'est notamment le cas du travail posté, du travail de nuit et du travail isolé, des postes à responsabilités élevées, ou à forte exigence en termes de vigilance (contrôle de processus sur les sites à hauts risques, postes de surveillance ou de gardiennage), tout ce qui touche à la conduite ou au pilotage (transports, manutention mécanique), postes à risque en général... et les professions qui demandent un gros effort physique (bâtiment, agriculture, manutention... où l'on croit se désaltérer avec l'alcool alors qu'il déshydrate) et enfin les professions en rapport avec le public: représentants, garçons ou patrons de cafés, agents de police, journalistes, médias.

Peut-on vraiment travailler avec autant d'alcool dans le sang?

Les Mad Men de Madison Avenue ont visiblement développé une tolérance à l'alcool, symptôme de la dépendance à l'alcool qui se manifeste quand celui-ci est consommé constamment en volume sur plusieurs mois ou années: la tolérance provoque un besoin physique de consommer toujours plus d'alcool pour en ressentir les effets. Un verre de scotch à midi avant une réunion, une routine pour Don Draper, ne le prive donc pas de briller pendant son numéro de charme aux clients, gagnant à tous les coups.

La tolérance s'acquiert, ainsi les plus jeunes, comme Pete Campbell, qui n'ont pas développé leur tolérance, peuvent montrer quelques signes d'ivresse à la fin de la journée. Les anciens eux demeurent imperturbables.

Si vous voulez tenter une journée de travail à la Mad Men, sachez qu'il est communément admis que la consommation maximale journalière d'alcool ne doit pas dépasser 3 verres standards pour un homme, et 2 verres pour une femme (au delà de cette consommation, on présente un problème d'alcool, selon une classification de l'OMS). Et cette consommation doit se répartir en plusieurs prises, l'absorption en une seule fois ou de tout volume supérieur accroissant le taux d'alcoolémie et créant une situation à risque, susceptible d'induire des dommages plus ou moins graves. En réalité, un ou deux verres modifient votre capacité de travail: temps de réaction plus long, champ visuel rétréci, capacités d'apprentissage et de mémorisation altérées, baisse de la vigilance, prise de risques inconsidérée... Sans compter les potentiels effets sur la santé, quasi-inévitables avec une consommation quotidienne à long terme: cirrhose du foie, cancer de l'oesophage, atteinte du système nerveux central...

Pour mesurer la transgression de la règle des deux/trois verres par les Mad Men, sachez qu'un seul verre de whisky de Don Draper comporte 9g d'alcool pur pour une dose de 25 ml (une bière (250ml) contient 10g), sachant qu'un verre contenant 10g engendre une alcoolémie de 0,25 g/l, en moyenne, soit la moitié des 0,50 g/l constituant actuellement en France une infraction au code de la route.

Il est toutefois difficile de prédire les effets d'une consommation d'alcool au bureau, tant nous sommes inégaux face à ses effets -et face à la dépendance, certains étant beaucoup plus vulnérables que d'autres. Le taux d'alcoolémie, fonction du poids de l'alcool pur ingéré l'est aussi de paramètres tels que le poids, le sexe, la durée de la consommation et la prise d'aliments. Les effets de la consommation d'alcool varient également selon l'état de santé du sujet et la prise de médicaments.

Si les drogues sont devenues le nouvel alcool de notre époque, on compte en France 9,7 millions de personnes qui consomment régulièrement de l'alcool (10 usages ou plus au cours des 30 derniers jours), selon l'Office français des drogues et des toxicomanies (OFDT). 5 millions de Français en abusent, 2 millions en sont dépendants.

Alcool interdit au bureau 

Quand sa secrétaire Peggy Olson vient lui demander conseil, Don Draper ne voit qu'une solution: il lui tend un verre. Dans Mad Men, le patron fait boire les salariés... dans la vraie vie de bureau, en France, le patron traque le salarié qui boit. Il peut interdire l'introduction de toute boisson alcoolisée, et de toute personnes en état d'ivresse sur le lieu du travail, limiter les quantités distribuées au restaurant d'entreprise (1/4 de vin, 1 canette de bière... par personne) et encadrer les «pots de l'amitié» en incitant à l'offre de boissons non alcoolisées et à la modération sur les autres. «Champomy d'abord

Toutes les entreprises ont des «politiques alcool» -comprendre anti-alcool. Le Code du travail a d'ailleurs tout prévu: c'est une obligation de sécurité pour l'employeur (article L. 4121-1), d'«évaluer les risques, de les retranscrire dans un document et de les prévenir». Les interdictions décrites plus haut sont détaillées dans les articles R. 4228-20 et 4228-21.

L'argument économique prime: une consommation d'alcool inappropriée au travail génère «des coûts économiques considérables pour les entreprises», argue t-on: absentéisme, perte de productivité, fiabilité réduite, risques pour la santé et d'autres conséquences susceptibles de charger les coûts de fonctionnement de l'entreprise.

Une politique anti-alcool, c'est aussi une question de sécurité. On voit mal ce qui pourrait arriver aux publicitaires de Sterling Cooper dont l'activité physique principale est de se balader dans l'open-space. Mais dans certains secteurs, la présence de salariés imbibés d'alcool sur le lieu de travail peut mettre en danger la sécurité des salariés: l'altération de la vigilance, la modification de la perception du risque ou une prise de risque accrue peuvent provoquer des accidents du travail. On estime que près de 25% d'entre eux sont dus à l'alcool.

Pour toutes ces raisons, si votre boss vous surprend en train de vous servir un verre de Scotch, au lieu de vous proposer un second verre comme l'aurait fait Roger Sterling, le vôtre vous tendra plutôt un téléphone pour joindre Ecoute Alcool au 0811 91 30 30. Pas de chance.

Bonus: boire comme Don Draper, c'est possible

Reprenez-vous, on ne parle pas de quantité. Mais de qualité. Boire le même cocktail que Don Draper en espérant y puiser peut-être un bout de son charisme de womanizer, c'est possible. Dans Mad Men, chaque personnage a son cocktail attitré, scrupuleusement choisi par une sorte de gourou des cocktails uniquement dédié à cette tâche, qui traque tout anachronisme potentiel mais aussi s'attache à faire coller les boissons aux différentes personnalités.  

Pour boire comme Don Draper, après avoir adopté l'indispensable regard sombre du crooner mélancolique, sortez de votre placard : du rye -un whisky à base de seigle- du sucre, du soda, versez le tout sur trois ou quatre glaçons, décorez d'une rondelle d'orange ou d'une cerise au marasquin: vous tenez entre vos mains un Old Fashioned, son cocktail favori.

Pour boire comme Betty, préparez-vous un Tom Collins ou un Vodka Gimlet, comme Peggy, un Brandy Alexander, et comme Roger, un Scotch pur avec de la glace. 

En guise de conclusion, une leçon de vie par Roger Sterling:

 Annabelle Laurent

Photo: Photo officielle de la série

Annabelle Laurent
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