Monde

La lutte contre le sida confrontée à la crise et à l'utopie de l'éradication

Jean-Yves Nau, mis à jour le 23.07.2010 à 17 h 06

Les tourmentes financières commencent à saper la lutte planétaire contre l’épidémie. Les promesses d'éradication en 2050 aussi.

Cimetière abandonné d'un township sud-africain en février 2010. REUTERS/Finbarr

Cimetière abandonné d'un township sud-africain, vers Le Cap, en février 2010, où ont été enterrés un grand nombre de victimes du sida. REUTERS/Finbarr O'Reilly

Ouverture de la 18e conférence internationale sur le sida (20.000 participants) à Vienne. Une nouvelle fois, le rituel de l’affrontement. Roselyne Bachelot, ministre (française) de la Santé n’est pas peu fière d’annoncer devant la presse (française) la prochaine campagne d’intensification de la politique de dépistage de l’infection par le VIH dans la population générale. «Mesure phare» du nouveau «plan gouvernemental»: la création de dix centres où le dépistage serait effectué par des «non professionnels» mais pas avant 2011.

La ministre est aussitôt prise à partie l’association Act Up-Paris. Et les activistes (français) de reprocher aussitôt au gouvernement Fillon de ne pas prendre d'engagements financiers supplémentaires pour la lutte contre le sida. «Vous parlez sans cesse de dépenses de santé, mais ce sont des investissements! Et elles coûtent combien nos vies pour vous?», lance un militant à l’adresse de Roselyne Bachelot. Et le même militant d’expliquer que c'est précisément parce que la France est le deuxième pays contributeur au Fonds mondial de lutte contre le sida  qu'elle doit donner plus … pour montrer l'exemple.

Deux jours plus tard, toujours à Vienne, une centaine de militants «saisissent» le stand de la Commission européenne pour protester contre des saisies, effectuées selon eux  dans plusieurs pays de l’Union, de stocks de médicaments génériques destinés à des pays en développement; saisies effectuées pour violation de la propriété intellectuelle. «L'avidité des labos tue», dénoncent alors les militants, en huant les délégués des multinationales pharmaceutiques bien protégés par les vigiles en charge du bon déroulé de la manifestation.

Ces altercations s’inscrivent dans la droite ligne de toutes celles (nombreuses, virulentes, parfois violentes) qui depuis près de vingt ans ont fait tout le charme sulfureux de la plupart de ces conférences, grandes et coûteuses messes célébrées à deux fins essentielles :

1.  Faire le point sur les dernières avancées scientifiques et médicales en un même lieu géographique et, ainsi,  mieux les faire connaître;

2. Faire pression via l’opinion publique sur les responsables politiques et la «communauté internationale» en offrant une vaste tribune médiatique aux personnes infectées, aux ONG spécialisées et aux diverses institutions directement impliquées.

De ce point de vue ces conférences auront toujours  jusqu’à présent exprimé de manière récurrente un  fidèle et croissant symptôme: celui de la place atypique occupée à l’échelon planétaire et dans les champs sanitaire, politique et économique par cette épidémie apparue il y aura bientôt trente ans.

Trois millions de nouvelles contaminations chaque année

On pourrait ainsi sous ce seul angle déjà écrire une histoire éclairante du sida ; celle des affrontements  générés par la maladie et ce souvent à l’initiative des militants, notamment ceux d’Act Up. Ils ne furent pas, loin s’en faut, étrangers à la construction des structures internationales (onusiennes ou fondations américaines) visant à étendre les acquis obtenus dans les pays occidentaux aux pays les plus pauvres et les plus touchés par l’épidémie. Ces affrontements ont vu au fil du temps s’opposer (et/ou s’allier) les multiples parties en présence: ONG spécialisées concurrentes; émanations diverses des communautés scientifiques et médicales; responsables gouvernementaux; industries pharmaceutiques concernées; organismes internationaux etc.

Cette dynamique conflictuelle sans précédent dans l’histoire des maladies infectieuses n’a pas été sans porter ses fruits. A la conférence internationale de Vienne, l’Organisation mondiale de la santé a ainsi annoncé qu’environ 5,2 millions de personnes infectées par le VIH bénéficiaient aujourd’hui de traitements antiviraux. Elles étaient 4 millions un an plus tôt. Personne, il y quelques années encore, n’aurait osé parier sur un tel résultat qui est le fruit de l’action coordonnée du Fonds mondial de lutte contre le sida la tuberculose et le paludisme.

Pour autant les défis demeurent considérables. Plus de 30 millions de personnes seraient infectées à travers le monde et près de 3 millions de nouvelles contaminations se réaliseraient chaque année (entre 7.000 et 8.000 en France). Maladie devenue chronique dans les pays occidentaux bénéficiant des meilleurs systèmes sanitaires et de couverture sociale les plus performants le sida est, ailleurs, responsable chaque année de plus de deux millions de décès prématurés.

Et c’est dans ce contexte que l’on découvre que l'aide des pays riches a, pour la première fois depuis 2002, baissé : 5,9 milliards d'euros en 2009 contre 6 milliards en 2008. Tel est le bilan  d’une  étude de la Kaiser Family Foundation et de l’Onusida publiée lors de la conférence internationale de Vienne. Les Etats-Unis –premier donateur mondial– est le seul pays à avoir augmenté ses dons, passant de 3 à 3,4 milliards d'euros,  contrebalançant de la sorte la baisse du soutien financier canadien, français, allemand, irlandais, italiens et néerlandais. Depuis 2002, le montant des dons augmentait chaque année d'un pourcentage à deux chiffres, rappelle cette étude  qui estime que ce changement est directement lié à la crise économique mondiale.

C’est dans ce contexte aussi qu’émergent deux nouvelles tendances a priori contradictoires. Ainsi donc, d’une part la crise économique mondiale et ses immanquables conséquences quant à la réduction des soutiens financiers des pays riches à la lutte contre le sida. Et d’autre part une nouvelle étape dans la surenchère: l’hypothèse ouvertement soutenue — notamment par Carla Bruni-Sarkozy — selon laquelle l’éradication de l’épidémie pourrait être obtenue au milieu de ce siècle.

Ambassadrice de bonne volonté pour le Fonds Mondial,l’épouse du président de la République française avait développé son point de vue fin juin dans Libération. Extraits :

«Il est possible d’arrêter cette hécatombe. Les trithérapies anti-VIH permettent à l’essentiel des malades de rester en vie. Mieux, l’on pourrait mettre fin définitivement au sida. C’est ce qu’a révélé récemment une équipe de chercheurs de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Leur étude montre que l’efficacité des trithérapies à détruire le VIH est telle qu’elle rend les transmissions très rares : traiter tout le monde, c’est couper la transmission du virus. En d’autres termes, arrêter l’épidémie ! Cela a l’air incroyable. Mais il faut agir, et très vite. (…)

 Si l’on commençait dès cette année, le nombre de malades baisserait dès 2015. Evidemment, cette mesure coûterait de l’argent : plusieurs milliards de dollars chaque année. Mais plus tard nous agirons, plus elle nous coûtera : la mettre en œuvre non en 2010 mais en 2020 demanderait des sommes presque quatre fois plus importantes ! Car l’épidémie aura progressé. C’est mathématique.

Bien sûr, il faudrait trouver, surtout en ces temps économiques difficiles, les ressources nécessaires. Des solutions peuvent être imaginées, pour aujourd’hui et pour demain. (…)»

«Imaginer des solutions»? Outre les aides bilatérales nord-sud et le financement du Fonds mondial (6 milliards d’euros en 2008, 5,9 milliards en 2009) des solutions techniques ont déjà été imaginées comme la taxation des voyages aériens au profit de la lutte contre le sida; cette mesure voulue par Jacques Chirac dès 2002 est aujourd’hui mise en œuvre par douze (et bientôt dix-sept) pays. Mais les ressources ainsi dégagées (environ 1 milliard d’euros depuis 2006) ne sont pas, loin s’en faut, à la hauteur des besoins planétaires. Une autre solution est envisagée de longue date : l'introduction d'une micro-taxe (dite Robin des Bois et de 0,005%) sur des transactions interbancaires de change.

Une micro-taxe qu pourrait tout changer

Nombre des responsables associatifs perçoivent dans cette taxe la réponse à toutes les questions soulevées par la volonté d’augmenter le nombre des personnes infectées pouvant bénéficier le plus tôt possible de traitements antirétroviraux. Michel Sidibé, directeur exécutif de l’Onusida appelle ainsi à passer au «Traitement 2.0»: traiter au plus vite plus de 15 millions de personnes dans le monde pour éviter 10 millions de morts causées par le sida d'ici 2025 ; soit un coût annuel estimé à 20,1 milliards d'euros.

Selon certains calculs, cette micro-taxe sur toutes les transactions financières  permettrait de générer chaque année 25,75 milliards d'euros. «Cela fonctionnerait comme un micro-retrait invisible. Etant donné que 97% des transactions sont de nature spéculative, il n'y aurait aucune conséquence sur l'économie réelle», assure Philippe Douste-Blazy (ancien ministre français de la Santé, aujourd’hui président de la fondation Unitaid et partisan de ce système. C'est à nous d'expliquer aux chefs d'Etat qu'ils n'ont pas d'autre solution, car nous savons que cela dépend de la volonté politique. »

Le milliardaire américain Bill Gates qui avec son épouse Melinda finance depuis des années via leur fondation la prévention et la recherche sur le sida fait sonner un autre son de cloche:

«Je connais beaucoup d'experts qui ont dit que ce système n'est pas faisable. C'est dommage car nous avons certainement besoin de plus d'argent pour les opérations de santé publique dans le monde.»

En finir avec le sida donc?  Rien n’interdit certes de rêver à une possible éradication. Rien dans ce rêve n’interdit non plus de la fixer à 2050. Mais les rêves ne se traduisent qu’assez rarement dans la réalité diurne.

Jusqu’à présent rien ne permet d’affirmer (sinon quelques modèles mathématiques associés à quelques maigres observations de terrain) que l’éradication soit un objectif raisonnable. Et à supposer qu’elle puisse être financée, l’amplification maximale de la stratégie «dépistage-traitement» se heurtera rapidement à des obstacles éthiques. Un dépistage systématiquement «proposé» sera-t-il toujours accepté? Et en cas de séropositivité un traitement (en l’absence de symptômes) serait-il ipso facto accepté ? Et que penser des résistances virales aux traitements médicamenteux utilisés sur des  échelles de plus en plus larges ?

«Je ne crois pas que le monde sera capable d'offrir à 30 millions de personnes pendant 50 ans des médicaments de troisième ligne, ceux que l'on donne en cas de résistance», reconnaît Michel Sidibé. Pour le  directeur général de l'Onusida l’heure est plus à l’innovation qu’à l’éradication. A son tour, de rêver en songeant à un rapprochement des multinationales pharmaceutiques pour produire une pilule thérapeutique unique, une pilule à la fois «moins toxique» et «plus simple» qui serait le «produit commun» de tous les grands laboratoires.

Un slogan irréaliste

On pourrait imaginer que les rêves utopistes sont le fruit de la crise économique, une manière collective de refuser la tristesse de la réalité. On aurait sans doute tort. Se souvenir ici des «trente glorieuses» qui virent l’OMS choisir cet impayable et désastreux slogan: «La santé pour tous en l’an 2000».

Comment une nouvelle fois ne pas redouter ici les futurs effets délétères de la fixation d’objectifs dont tout –ou presque- indique qu’ils ne sauraient pouvoir être tenus ?  L’histoire moderne de la lutte contre les maladies infectieuses ne recense qu’une éradication véritable: celle de la variole. Il en est une autre, très proche mais sans cesse retardée du fait notamment de certains intégrismes religieux: celle de la poliomyélite. Dans les deux cas, des vaccins ont joué un rôle hygiénique et préventif majeur, ces deux maladies n’étant  pas transmissibles par voie sexuelle. Le sida l’est et aucun vaccin véritablement efficace n’existe. Existerait-il qu’il ne pourrait guère être rendu obligatoire? Vaste sujet pour éthiciens, politiques et virologues.

A supposer qu’elle ait été un jour véritablement formulée, la question n’est plus celle de la recherche des responsabilités respectives dans la diffusion générale au sein de l’espèce humaine d’un nouveau virus d’origine sans doute simiesque. Le sida a de longue date  pris la dimension d’une forme moderne de fatalité ; dimension d’autant plus paradoxale que l’on en connait dans les plus intimes détails les voies de transmission et donc de prévention.

Jean-Yves Nau

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (803 articles)
Journaliste
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