France

Italie et France, deux démocraties malades

Marc Lazar, mis à jour le 23.07.2010 à 13 h 07

Nicolas Sarkozy et de Silvio Berlusconi portent une lourde responsabilité dans la dégradation du climat politique des deux côtés des Alpes.

Sommet du G8 à L'Aquila en Italie en juillet 2009. REUTERS/Stefano Rellandin

Sommet du G8 à L'Aquila en Italie en juillet 2009. REUTERS/Stefano Rellandin

En Italie, les démissions en juillet de deux ministres, Claudio Scajola en mai et Aldo Brancher en juillet, impliqués dans des scandales, les révélations sur les agissements douteux de diverses personnalités sulfureuses très proches du pouvoir en place. En France, les démissions forcées au début du mois de juillet des deux secrétaires d’Etat, Alain Joyandet et Christian Blanc, et les révélations concernant les relations qui auraient existé entre l’ancien ministre du Budget et trésorier de l’UMP, actuel ministre du Travail Eric Woerth, et son épouse, avec Liliane Bettencourt.

Certaines de ces affaires ont des points communs, en particulier lorsqu’elles concernent des conflits d’intérêts entre les activités de ministres et leurs vies privées ou encore les soupçons de financements illicites de partis, en l’occurrence du centre droit. D’autres sont différentes comme dans le cas italien avec la mise à jour de l’existence d’une association occulte, la loge P3, par référence à la loge P2 qui dans les années 80 avait été au cœur d’un autre grand scandale; une organisation soupçonnée de récolter de l’argent, de financer le parti de Berlusconi, d’influencer des magistrats et des responsables politiques et d’entretenir des liens avec la criminalité organisée.

Néanmoins, leur coïncidence et leur gravité amènent à s’interroger sur la situation présente des deux chefs d’Etat et de gouvernement, sur la façon dont les scandales rythment désormais la vie publique de part et d’autre des Alpes, mais aussi sur l’état des démocraties dans ces deux pays.

Les fanfarons

Que l’on se souvienne, c’était presque hier, Nicolas Sarkozy et Silvio Berlusconi faisaient alors figure de dirigeants flamboyants et irrésistibles, égocentriques et portés par l’hubris. Le premier, au terme d’une campagne électorale parfaitement réussie, gagnait aisément la présidentielle en 2007. On lui prêtait la capacité de réformer en profondeur la France, dynamiser la société et de rester au pouvoir pour un long moment tant le PS était en morceaux. Trois ans plus tard, il bat des records d’impopularité. Certes, il paye un fort tribut à la crise économique qui a totalement perturbé ses plans souvent d’inspiration néolibérale.

Mais Nicolas Sarkozy porte également une lourde part de responsabilité en ayant lui-même dilapidé un énorme capital de sympathie par son style agressif, l’étalage de sa vie privée, ses déclarations fracassantes, son goût pour l’argent, ses promesses non tenues dont celles sur la moralisation de la vie publique, et le manque de cohérence de sa politique.

En 2008, Silvio Berlusconi effectuait son troisième retour au pouvoir en 14 ans, écrasant un centre gauche incapable de gouverner. Bénéficiant d’une immense popularité, il a lui aussi connu un déclin, plus lent que celui du Président français, avec les révélations sur sa vie privée, les divisions dans son parti, le Peuple de la Liberté, et surtout la rapide détérioration de la situation économique et sociale qui dément ses propos lénifiants.

Au-delà de leurs spécificités et de celles des institutions de leurs pays, Nicolas Sarkozy et Silvio Berlusconi illustrent parfaitement l’émergence d’une démocratie centrée sur le leader charismatique. Néanmoins, surexposé en permanence, le leader est fragile car le moindre dysfonctionnement gouvernemental, la plus petite erreur de communication, les errements de ses collaborateurs ou les ratées du système mis en place pour récolter de l’argent et dominer la vie publique l’atteignent aussitôt.

Contre-pouvoirs

D’autant que Berlusconi et Sarkozy sont continûment aux prises avec trois contre-pouvoirs. La magistrature d’abord. Surtout en Italie où elle entend préserver son indépendance par rapport aux tentatives de contrôle du pouvoir politique, cependant qu’en France le parquet fait tout pour éviter la nomination de juges d’instruction plus autonomes. Les médias ensuite. En Italie, la presse écrite, mobilisée contre la loi bâillon que le gouvernement voulait faire adopter pour empêcher la publication des écoutes téléphoniques, est au premier rang, tandis que les télévisions privées de Berlusconi et les chaînes publiques, qui ont été mises au pas, se taisent ou se font discrètes.

En France, sans être au cœur d’un conflit d’intérêt à l’instar de Silvio Berlusconi, Nicolas Sarkozy s’efforce lui aussi de mettre la main sur les médias. Si les télévisions et les radios ont généralement fait profil bas, la presse écrite et les sites internet se sont déchainés, parfois dans une surenchère de révélations pas toujours rigoureusement contrôlées et de dénonciations tous azimuts.

Reste l’opinion. Très sourcilleuse en France car la chose publique est respectée. En dépit des progrès de l’incivisme et de l’épuisement du modèle républicain, les Français continuent de tisser des rapports étroits avec l’Etat: ils attendent toujours une attitude exemplaire de leurs dirigeants. Sans doute bien davantage encore qu’en Italie.           

Alors que les gouvernements adoptent des politiques d’austérité et de rigueur qui signifient de lourds sacrifices pour la grande majorité des citoyens des deux pays, le malaise démocratique s’amplifie. La coupure entre élites sûres d’elles-mêmes et citoyens dégoûtés ou exaspérés se creuse inexorablement: une grande partie des Italiens pensent que, dans leur dos, leurs dirigeants trament en permanence des complots, les Français fustigent l’arrogance, l’enrichissement et le mode de vie des puissants.

Succès des partis de la protestation

Ensuite et surtout, les affaires accentuent le délitement politique : perte de confiance dans les institutions, hostilité envers la classe politique (selon un récent sondage, 64% des Français jugent corrompus leurs dirigeants) et désaffection à l’égard de la politique. D’où, d’ailleurs, les progrès de l’abstention et les succès des partis de la protestation ou qui arrivent à se faire passer pour des forces de rénovation: à gauche, le Front de gauche et les Verts en France, l’Italia dei valori de l’ancien juge Di Pietro en Italie; à droite, le Front national ici et la Lega là-bas.

Conscient des risques encourus, Nicolas Sarkozy a exigé de réduire le train de vie de l’Etat et fait démissionner deux de ses secrétaires d’Etat: Eric Woerth a dû renoncer à sa fonction de trésorier de l’UMP et sa femme a démissionné de la société qui gérait une partie de la fortune de Liliane Bettencourt.

Berlusconi quant à lui ne change guère, persuadé de son impunité. En fait, la République française et la République italienne, aux parcours historiques si divers, se retrouvent maintenant confrontées au même enjeu: relancer l’éthique publique. Au plus vite. Sous peine d’être emportées par la radicalisation de nombreuses catégories sociales qui souffrent au même moment de la crise économique et sociale.

 Marc Lazar

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