Culture

La dernière vague du rock indé

Jonah Weiner, mis à jour le 24.07.2010 à 19 h 32

Devenu trop propre, il a besoin de se ressourcer auprès de rebelles glandeurs: retour à la plage.

Nathan Williams a de grands yeux marrons, une mèche sur le côté, et des bras chétifs couverts de tatouages. Il ressemble un peu à Justin Bieber, si Justin Bieber était le genre de gamin à boire de la vodka dans une bouteille en plastique et à vouloir mettre un pain à Justin Bieber. En 2009, sous le nom de Wavves, le Californien originaire de San Diego (alors âgé de 23 ans) sort Wavvves, son deuxième album, un des disques rock les plus excitants de l'année.

C'est dans un abri de jardin et avec le logiciel GarageBand que Williams a enregistré ses morceaux, hymnes impétueux et légers à l'insouciance de la jeunesse, mais le côté brut de décoffrage du résultat fait penser à un enregistrement de l'ère pré-numérique. Les meilleures chansons du disque sont très courtes et agréables à écouter, avec des beats qui lorgnent du côté des groupes de filles et des harmonies à la Beach Boys, tout en ayant l'air de traîner en permanence une épaisse couche de crasse sonore, un peu comme PigPen dans la BD Snoopy. Quand il chante, on sent que Williams fait le malin, une espèce de sourire mollement dédaigneux aux lèvres. Et sur des chansons qui se démarquent du reste comme «So Bored» et «No Hope Kids», il réussit à signer de jolies mélodies pop tout en ayant l'air blasé de les chanter.

Un son plus aseptisé

La semaine dernière, Williams a sorti son troisième album, King of the Beach (en téléchargement sur iTunes depuis le 1er juillet, et disponible en physique début août). On n'ira pas jusqu'à dire que l'album a été passé à la ponceuse, mais il a clairement fricoté avec du papier de verre; le son est plus propre, mais ne fait pas encore couiner les chaussures. Ce coup-ci, pas de camping dans l'abri de jardin, et le disque a été enregistré avec un vrai groupe (Wavves est devenu un trio avec l'arrivée du punk de Memphis feu-Jay Reatard et son style agile mais qui tabasse) et produit par Dennis Herring, qui a travaillé avec Elvis Costello, les Counting Crows, et quelques artistes plus indépendants comme Modest Mouse et Brand New, mais qui flirtent tout de même avec le succès commercial.

Leur premier single s'appelle «Post Acid». Il y a quinze ans, son refrain euphorique aurait pu faire de Williams une rock star mineure mais, aujourd'hui, il pourrait jouer en début d'aprèm sur le Warped Tour –encore faudrait-il qu'il daigne participer à un show aussi corporatiste. Le refrain est constitué de deux mots seulement, «with you», que Williams étire sur neuf syllabes qu'il fait monter et descendre, ponctuées à la fin par des accords en guise de coups de poignard. A ce moment précis, on visualise volontiers un «Serrez votre poing et levez-le» annoté sur la tablature... Il est pourtant difficile de savoir si le refrain est plus joyeux -ou non- que le pétage de plomb situé en fin de chanson, où Williams fait durer pendant quinze secondes, et sur huit notes, une sorte de râle pochard façon chanson de footeux.

King of the Beach –avec un chat sauvage new-age qui fume un joint sur la pochette– s'agite dans tous les sens et esquisse quelques pas de danse du côté du mortier, où l'acceptation zen se mêle au laisser-aller nihiliste et à un sentiment d'invincibilité, comme si il n'y avait «rien à perdre». Les premières paroles de l'album décrivent autre chose qu'une idylle en bord de mer: «Let the sun burn my eyes, let it burn my back, let it sear through my thighs, I'll feel wide, wide open.» (Que le soleil me brûle les yeux, qu'il me brûle le dos, qu'il fasse roussir mes cuisses, je me sentirai sans défense).

Le beach band est de nouveau tendance

Les chansons rock qui parlent de gamins paumés, c'est pas nouveau, et les paroles de Williams pastichent à la perfection le thème de la «jeunesse aliénée». «Got no God/ Got no girlfriend» (J'ai ni Dieu/ Ni copine), pleurnichait-il sur l'album précédent; «My own friends hate my guts/ So what?» (Mes propres potes ne peuvent pas me blairer/ Et alors ?) chante-t-il aujourd'hui dans «Green Eyes». «To take on the world would be something» (Conquérir le monde, ça, ça serait quelque chose) dit-il dans l'un de ses refrains, en rebelle à la manque qui semble oublier sa mission en plein milieu d'une phrase. «Something … something … something» (Quelque chose ... quelque chose ... quelque chose) marmonne-t-il, son agitation flirtant peu à peu avec le doute.

Ces dernières années, Wavves n'est pas le seul groupe inspiré par les rivages côtiers: il y a aussi Best Coast (Los Angeles), Real Estate (Ridgewood, New Jersey), et Beach Fossils (Brooklyn). Tous dans le registre noise-pop imbibé de reverb, cramé au soleil et léthargique. Le son de Beach House, groupe originaire de Baltimore, est infiniment plus propre et bien moins caféiné que celui de Wavves.

Leur musique clapote doucement, mais sans jamais s'éloigner du rivage. Tout cela fait partie d'une tendance plus large, celle du Bodhi. Les marques de surf légendaires comme Ocean Pacific et Body Glove font leur comeback, suivies de près par les vestes baja et les lunettes Frogskins d'Oakley. Dans le monde du rock indépendant, cette tendance balnéaire marque aussi le retour vengeur du roi de la plage au cul ensablé, le slacker (Ndt: glandeur, en français).

Entre rock indé et musique commerciale

Le terme de «rock indé» fait de moins en moins sens depuis quelques années et s'est de plus en plus professionnalisé; de simple style de vie, le rock indé est devenu une manière de faire avancer sa carrière, tout en s'assurant de confortables revenus grâce aux licences commerciales, bandes originales et aux tournées, quitte à fuir les clubs miteux habituels. C'est ainsi qu'Arcade Fire va jouer deux soirs de suite au Madison Square Garden le mois prochain. On se souvient qu'en 1994, Beavis et Butt-Head regardaient un clip de Pavement et exhortaient le groupe à «faire plus d'efforts, nom de Dieu !». Aujourd'hui, les groupes de rock indé connus et reconnus comme Grizzly Bear, Dirty Projectors, et Vampire Weekend, dont la musique est plus exigeante et ambitieuse, n'ont pas besoin de tels encouragements.

Dans une interview donnée au printemps dernier, Williams confiait son plan de carrière idéal: entasser sur la table du merchandising des «planches de surf faites avec de la weed avec, genre, des logos Garfield dessus, un truc comme ça». Lui et sa troupe de slackers de plage participent peut-être à une tendance dont ils furent à l'avant-garde, mais leur musique et leur attitude de glandeurs rebelles suggèrent aussi une véritable volonté de déprofessionnaliser le rock indé; lui virer sa raie sur le côté, lui désapprendre les bonnes manières, et le défoncer au point qu'il s'endorme pendant une interview.

Jonah Weiner

Traduit par Nora Bouazzouni

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