France

Bettencourt-Banier, c'est la richesse qu'on assassine

Philippe Boggio, mis à jour le 20.07.2010 à 18 h 16

Oui, Liliane Bettencourt a le droit de dilapider sa fortune. Même si l'affaire remet en question l'idée d'héritage, fondement d'une certaine richesse française.

Rien n'y fait, ni les placements précipités en garde à vue, les perquisitions à grand spectacle, ni le gavage continu en «révélations» d'une partie de la presse par des avocats et des magistrats, «proches du dossier», selon l'expression d'usage, qui piétinent allègrement le «secret» et «la sérénité» des enquêtes: dans cette affaire Bettencourt, les représentants de la société civile, comme ceux de la société institutionnelle, ne parviennent pas à composer autre chose qu'une humanité un peu larvaire.

Pas à sa hauteur

Petits hommes. Chipoteurs. Querelles de pauvres. Bien sûr, tout délit financier commence à 1 euro. Peu importent les sommes en jeu, ne compte, pour la loi et pour la collectivité nationale qui se range à celle-ci, que la valeur symbolique d'une fraude éventuelle. Mais de quoi parle-t-on? De soupçons de financements politiques à hauteur de 7.500 €. Plusieurs fois 7.500€, peut-être. Voire d'un don en nature de 150.000 €, pendant une fin de campagne électorale de l'UMP. Peut-être même d'enveloppes pouvant contenir jusqu'à 50.000€ de billets chacune, discrètement passées sous la nappe, lors des dîners organisés par le couple Bettencourt. Et Marianne qui s'interroge: l'hebdomadaire détient le fac-similé d'un chèque de 100.000 € que Liliane Bettencourt a signé pour elle-même. A quel usage a bien pu servir le cash correspondant? Diable!

Quoiqu'ils fassent, les narrateurs du feuilleton de ce début d'été ne parviennent jamais à se hisser jusqu'aux véritables hauteurs de cette histoire, surgie un peu au hasard, par la rancœur d'une fille envers sa mère et par le piratage de conversations privées. Affaire d'échelle. Avocats, magistrats, politiques, journalistes, surtout, maintiennent cette intrigue dans les limites de leur entendement social et financier. Ils négligent le point le plus important: ils sont entrés, par effraction collective, dans la vie intime de la plus riche des Françaises. Riche comme il est difficile d'imaginer être riche. Heureusement pour le public, et pour sa perception à taille humaine, contrainte à la modestie, les vrais riches ne sont en France que quelques centaines. Là, avec cette femme de 87 ans devenue la madone de nos vacances –ce qui nous change des bimbos de l'imaginaire estival– nous nous retrouvons tout au sommet de ce panier-là.

Dans le trio de tête, paraît-il. Après avoir été longtemps la première fortune européenne, et 19e mondiale. Encore 15 milliards d'euros, au bas mot. Plus les dividendes annuels de L'Oréal. Plus les rendements de tous les placements effectués par le passé...

Trop d'argent tue l'argent

Ce qui fait que la question de Marianne –où sont passés les 100.000 euros du chèque?– n'est une question que pour l'auteur de l'article. La signataire et destinataire du chèque n'en sait rien. Une telle somme ne compte pas. Elle n'a à proprement parler qu'une réalité floue, momentanée. Tout comme les enveloppes des soirées de Neuilly. Quant aux chèques de 7500 € aux différentes associations de l'UMP, ils ne sont même pas menue monnaie. Le cerveau, quelque soit son âge, ne peut, à ces hauteurs sociales, en retenir le souvenir.

Les fameux enregistrements pirates, réalisés par le maître d'hôtel de Liliane Bettencourt, font souvent apparaître des hésitations chez l'héritière, à l'évocation d'un dossier fiscal ou d'un placement financier, par ses conseillers. La fille de celle-ci entend bien les mettre en avant pour faire établir l'irresponsabilité mentale de sa mère, dans un procès futur, et arracher une mise sous tutelle à la justice. Mais ces étonnements de la vieille dame, ce dédain des détails expriment surtout la lassitude d'une vie passée à gérer le trop-plein d'argent coulant vers elle à flot continu et à atténuer en elle la fatigue provoquée par les tapeurs de toute nature.

Car pour richissime soit-elle, Liliane Bettencourt l'est comme les plus riches ne le sont plus aujourd'hui. Les nouveaux riches sont près de leurs sous. Ils ont la passion de leurs investissements. L'argent est leur adrénaline. Ou alors, il leur faut une seconde vie, comme à François Pinault, pour commencer à redistribuer discrètement. Liliane Bettencourt est à la tête de la fortune de son père, Eugène Schueller, génial chimiste et fondateur de L'Oréal, depuis la fin des années 50. Elevé dans la pauvreté, son père rappelait souvent que ses propres parents étaient de «grands laborieux».

L'argent des Bettencourt a donc eu un autre style que les razzias monétaires que nous connaissons aujourd'hui. Par mille détours, il est resté intégré à l'histoire de la communauté nationale. Sous formes de dons, de parrainages, de subventions, etc, au-delà de l'impôt, et sans doute, des fraudes fiscales. 50 ans de fortune Bettencourt, c'est aussi 50 ans d'assez bonnes dispositions aux coups de main.

En direction de la politique, l'assistance familiale a dû être bien plus conséquente autrefois, avant que le financement des partis ne soit réglementé. On a su les Bettencourt très proches des Pompidou, de Danielle et de François Mitterrand. André Bettencourt a été membre de la première UDF. Comme Pierre Bergé, pour la gauche, on sait que l'héritière n'a jamais rechigné.

C'est dire si ces histoires de chèques de 7.500 € doivent résonner curieusement pour elle, alors que ses proches et son ami François-Marie Banier se trouvent en garde à vue, pour des sommes qui demeurent dérisoires, vues de ses sommets. Même la non déclaration fiscale de l'île d'Arros, aux Seychelles, estimée à 500 millions d'euros ne vaut sûrement pas, pour elle, toute cette émotion.

La seule cible: l'héritage

Elle-même, toutefois, risque plus grave. La tutelle ou la curatelle. Et on peut se demander si le feuilleton ébouriffé de l'«affaire» ne vise pas, consciemment ou non, un autre but encore que cette justice fiscale que le gouvernement ordonne bien tardivement, et que la justice se presse d'exécuter. Derrière toutes ces petites sommes, l'une d'elles dépasse. Le milliard que Liliane Bettencourt a donné à François-Marie Banier. Nous n'y sommes pas encore. Mais on y vient. Là encore, pour l'héritière de l'Oréal, le cadeau est de l'ordre du raisonnable, même s'il vaut à cette femme de 87 ans procès en démence –comme hier en sorcellerie. Un quinzième, 7%, même pas, de ses avoirs.

Dans tout cela, ce qui fait peur, et pas seulement à Françoise Bettencourt-Meyers, héritière de l'héritière, mais au coryphée tout entier de cette saga d'été, c'est peut-être davantage la plus formidable attaque portée, par Liliane et François-Marie, contre l'unanimité nationale de l'héritage.

Pourquoi veut-on devenir riche? Ou pourquoi le reste-t-on? Mais pour ses enfants, voyons! Pour sa descendance, sa lignée, pour que les dynasties survivent. Si la première fortune de France donne le top d'une forme de débauche –plus libertaire, tu meurs!, c'en est fini de la France.

Beaucoup de gens s'escriment, ces temps-ci, à étouffer cet incendie-là. Liliane Bettencourt, femme de scandale –enfin?– au soir de sa vie. Vieille dame indigne. Qui vient se ranger, avec son air si bien élevé, parmi les pécheresses qui ont porté atteinte à notre éternité tricolore. Comme Gabrielle Russier, tiens, l'héroïne suicidée de Mourir d'aimer.

Philippe Boggio 

Photo: Perles japonaises, Yuriko Nakao / Reuters

Philippe Boggio
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