Monde

La Nasa en mission contre le choc des civilisations

Christopher Beam, mis à jour le 21.07.2010 à 14 h 37

L'agence américaine ne s'occupe pas seulement de conquête spatiale, au grand dam des républicains.

La Station spatiale internationale

La Station spatiale internationale, REUTERS/NASA NASA

Washington, on a un problème.

On avait d'abord cru que Barack Obama voulait réduire la Nasa à un centre de gestion de navettes spatiales privées. Mais voilà que le Président américain semble maintenant en faire le bras droit du Département d'État [l'équivalent des Affaires étrangères].

Lors d'une visite au Caire début juillet, le patron de l'agence spatiale américaine, Charles Bolden, a déclaré, dans une interview accordée à Al Jazeera, qu'Obama lui avait confié trois missions: «Redonner aux enfants le goût des sciences et des mathématiques; développer nos relations internationales; et, surtout, tendre la main au monde musulman et aider les nations à majorité musulmane à être fières de leur contribution historique à la science, aux mathématiques et aux arts techniques.»

Condescendance impérialiste

Tous en chœur, les conservateurs ont hurlé à la lune. Sur la chaîne Fox News, Charles Krauthammer y a vu «une nouvelle étape franchie dans l'ineptie. La Nasa a été créée pour envoyer les Américains explorer l'espace. Appeler 'à être fier de sa contribution scientifique', c'est du baragouin de thérapie de groupe, de l'incantation pseudo-psy pétrie de condescendance impérialiste et d'immaturité diplomatique.» Sur le blog The Corner de National Review Online, Victor Davis se demande si «un organe scientifique gouvernemental est dans son rôle quand il se pique d'histoire à des fins politiques». Sur le site d'informations Hot Air, Ed Morrissey estime quant à lui que «les pays musulmans devraient se sentir insultés que les États-Unis paient la Nasa pour qu'elle leur distribue des bons points comme à des petits enfants en mal d'assurance. Et ils le seront certainement

Il a fallu limiter la casse. Un porte-parole de l'Agence a ainsi expliqué sur la chaîne ABC que Bolden «savait très bien que la mission première de la Nasa était l'exploration de l'espace.» La Maison Blanche a rebondi en faisant valoir que la Nasa devait «travailler avec les meilleurs scientifiques et ingénieurs du monde pour repousser les frontières de l'exploration», ce qui impliquait de collaborer avec «de nombreux pays à majorité musulmane».

Il est vrai que le patron de la Nasa n'a pas choisi les meilleurs mots. Mais sa maladresse a eu le mérite de lever le voile sur une réalité de l'agence spatiale très rarement énoncée officiellement: l'une de ses principales missions est, et a toujours été, de faire des relations publiques.

Guerre froide

La Nasa a vu le jour en 1958 avec plusieurs objectifs. Dans un contexte de guerre froide entre les États-Unis et l'URSS, la conquête spatiale était une question de défense nationale, en ce que celui qui contrôlait le cosmos contrôlait le monde. Mais elle comportait aussi une grande charge symbolique: le débarquement sur la Lune avant les Russes a ainsi signé le triomphe de la technologie et de l'innovation américaines. Au passage, le pays en a profité pour gagner des partisans à travers le globe, raison pour laquelle le «grand pas» de Neil Armstrong ne fut pas réservé aux seuls États-Unis d'Amérique.

Cependant, depuis ce premier voyage sur la Lune, la Nasa a bien du mal à justifier son existence. L'argument de la défense nationale tient toujours: si nous ne parlons pas russe aujourd'hui, c'est parce que nous ne les avons pas laissé remporter la bataille de la technologie spatiale. Cela étant, le véritable combat s'est toujours livré dans la troposphère, pas dans la thermosphère. La raison d'être scientifique, bien que de moindre importance, tient aussi, car la Nasa a su se montrer très innovante, en matière d'avions expérimentaux et de communication par satellite, par exemple. Il lui reste sûrement de nombreuses découvertes à faire, mais que d'argent public dépensé! Enfin, l'agence alimente une certaine nostalgie romantique.

En 2004, George W. Bush a ainsi invoqué le lustre des années 1960 en affirmant sa volonté de renvoyer des hommes sur la Lune d'ici à 2020 [à travers le programme Constellation]. «L'humanité est attirée par les cieux comme elle fut autrefois attirée par les terres et les mers inconnues,» déclara-t-il alors. «Nous explorons l'espace car cela rend la vie meilleure et met du baume au cœur du pays». Pendant sa campagne présidentielle de 2008, Obama lui-même a rappelé le fait de gloire lunaire de l'époque Kennedy afin de mieux exalter le dynamisme américain. Mais là encore, 19 milliards de dollars, cela fait beaucoup pour quelques envolées technico-lyriques.

Coopération

Reste donc la raison d'être diplomatique. Le programme russo-américain Shuttle-Mir, lancé en 1993, a permis d'instaurer de bonnes relations entre les anciens rivaux. De même, la Station spatiale internationale est un lieu de coopération avec la Russie, le Japon et l'Agence spatiale européenne. Et Obama compte renforcer ces liens internationaux. Un rapport gouvernemental sur la politique spatiale du pays publié fin juin note que les projets d'exploration bénéficieront à «tous les pays et les peuples engagés dans la découverte spatiale.» Le document réaffirme par ailleurs «qu'aucun pays ne pourra prétendre à une quelconque souveraineté sur une zone spatiale ou un corps céleste.» Il est donc clair que les projets américains de vols spatiaux habités – sur un astéroïde d'ici à 2025, puis éventuellement et sous toutes réserves, sur Mars – incluront la participation d'autres pays, y compris, d'après certaines sources, de la Chine.

En définitive, passer par la Nasa pour établir le dialogue avec le monde musulman ne semble pas si absurde. La façon de le dire était peut-être paternaliste, mais l'idée de fond, à savoir que la politique spatiale offre l'occasion de coopérer avec le Moyen-Orient, est assez séduisante. L'Iran a un programme spatial, de même que le Pakistan, l'Arabie Saoudite, la Turquie et les Émirats Arabes Unis. Les convier à se joindre à la Station spatiale internationale ou à collaborer sur des projets bilatéraux serait une opération gagnant-gagnant.

Mais ce ne sera pas évident si le gouvernement fédéral continue à réduire le budget annuel de la Nasa, lequel se hisse aujourd'hui péniblement à 19 milliards de dollars – à comparer avec les 708 milliards alloués au Département de la Défense. Peut-être le département d'État pourrait-il songer à sacrifier quelques milliards, pour la bonne cause.

Christopher Beam

Traduit par Chloé Leleu

Christopher  Beam
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