Life

Vous avez plus de temps que vous ne le pensez

KJ Dell'Antonia, mis à jour le 22.07.2010 à 15 h 17

Tel est le slogan d'une des multiples méthodes de gestion du temps qui pullulent dans les librairies américaines...mais pourquoi les lire?

J'ai lu le livre de Laura Vanderkam 168 Hours: You Have More Time Than You Think [168 heures: vous avez plus de temps que vous ne le pensez] le mois dernier et je vois désormais ma vie autrement. J'ai plus de temps que je ne le pense. 168 heures -le nombre d'heures d'une semaine- est un énorme champ de possibles. Si je me concentre simplement sur ce qui est important à mes yeux (les objectifs de carrière et cuisiner ou lire avec mes enfants) et abandonne les trucs de mémères (la lessive, les délires de scrapbooking), j'ai le temps de faire «tout ce dont j'ai envie», dit Vanderkam. OK, j'achète.

Bien sûr, j'en ai déjà acheté auparavant. Sous le livre de Vanderkam, sur mon bureau, une pile de livres représente une brève histoire de la gestion du temps: The 25 Best Time Management Tools & Techniques [Les 25 meilleurs outils et techniques de gestion du temps]. The Not-So-Big-Life [Une vie pas si grande]. Addicted to Stress [Accro au stress]. Getting Things Done [S'organiser pour réussir]. Never Be Late Again [Plus jamais en retard]. Managing Life With Kids [Gérer sa vie avec des enfants]. The 4-Hour Workweek. [La semaine de 4 heures].Time Management for the Creative Person [La gestion du temps pour les personnes créatives].

Café: 4 heures, sommeil: 52 heures

Je suis clairement accro à quelque-chose, mais je ne pense pas (comme l'auteur du livre éponyme l’aurait dit) qu'il s'agisse du stress. Je suis irrésistiblement attirée par la gestion du temps en elle-même: l'illusion que, quelque part, si j'arrive simplement à contrôler mon emploi du temps et mes priorités, et à travailler de manière stratégique, je vais réussir à faire tout ce que j'ai à faire et vivre heureuse, enfin, pour toujours. Et comme je ne suis pas la seule personne à acheter tous ces livres (deux d'entre eux sont des best-sellers), je ne suis pas la seule à me poser cette évidente question: retirons-nous quelque-chose de ces lectures, ou perdons-nous juste encore plus de temps?

J'ai passé une semaine à suivre le régime Vanderkam, ce qui signifie que j'ai strictement quantifié ma vie. (Sans surprise, il existe une application pour cela -plusieurs même. J'ai utilisé TimeManager.) J'ai découvert que le travail concernait seulement 22 des 30 heures que je passe à mon bureau. Je n'ai pas beaucoup regardé la télévision, mais ai consacré 4 heures à l'obtention, la préparation et la consommation de café, et seulement trois heures au vélo, visiblement mon loisir préféré. J'ai dormi pendant 52 heures et mailé pendant 5, puis perdu, fait sauter ou grillé 32 heures -oui, 32- à des activités aussi importantes que des courses en ligne, Facebook, et d'autres choses si ridicules qu'elles ne méritent même pas qu'on en parle.

Quand tout s'est retrouvé là, devant moi, il était impossible de ne pas conclure que Vanderkam avait raison: si j'avais jugulé mon temps, si je n'avais pas toléré des interruptions constantes, et si j'avais arrêté de perdre du temps sur des petites choses que je n'aime pas ni ne m'amusent, j'aurais eu plus de temps pour faire les choses que, visiblement, j'avais envie de faire. Grâce à son ordonnance, j'ai «trouvé» quasiment une heure supplémentaire par jour pour écrire et jouer avec mes enfants -les deux choses sur lesquelles, je pense, quand ma dernière heure sera venue, j'aurais voulu avoir passé plus de temps. Je me suis sentie bien; je me suis sentie productive; j'ai gagné une médaille d'or en gestion du temps. N'ais-je pas, avec l'aide de Vanderkam, conçu une nouvelle façon de penser le temps?

Un bouddhisme à l'américaine

Même pas en rêve. La chose remarquable dans mon expérience de 168 Hours, ce n'est pas que j'ai gagné 2 heures supplémentaires -c'est que je les ai gagnées en suivant globalement les mêmes conseils que j'aurais pu trouver dans n'importe quel livre trônant parmi la douzaine de ma pile. Tous commencent par des mesures: The 25 Best Time-Management Tools and Techniques vous demande de «trouver ce que le temps signifie pour vous!» en notant ce que vous faites, toutes les cinq minutes, pendant une semaine. Sarah Susanka pousse gentiment ceux qui cherchent la Not-So-Big Life à «comprendre notre relation au temps» par le biais d'un questionnaire de plusieurs pages sur l'utilisation du temps. Le conseil qui suit est, là aussi, identique: éliminer les déchets et cesser le gaspillage. «Débarrassez-vous du travail qui n'est pas au cœur de vos compétences», dit Vanderkam; «Préférez l'important à l'urgent» me dit Time Management for Creative People. Faites la liste des choses que vous devriez faire, et des choses que vous avez à faire, disait James T. McCay aux baby-boomers dans The Management of Time, publié il y a 50 ans. Prenez maintenant la liste de ce que vous «devriez» faire et jetez-la.

La gestion du temps est une sorte de bouddhisme à l'américaine: la faculté complète et gracieuse de faire tout ce que l'on veut pendant rigoureusement tout le temps qui nous est imparti est notre nirvana. Les prosélytes (comme moi) adorent lire et appliquer le même conseil, encore et toujours, parce qu'une approche systématique vous donne l'impression qu'avoir autant de temps que vous désirez est à votre portée. Dans un article du New York Times Magazine sur la nécessité que nous avons de contrôler nos vies, Gary Wolf assure «Des chiffres diminuent la résonance émotionnelle des problèmes et les rendent plus contrôlables intellectuellement». Tel est le coup de grâce propre à la démarche de la gestion du temps: elle transforme la question de «n'avoir pas assez de temps» en une énigme mathématique et permet au véritable problème de filer ni vu ni connu.   

Évidemment que je peux prendre 30 minutes sur la préparation de mon café et les appliquer à faire avancer ma carrière, mais tant que Vanderkam, équipée d'un taser, n'habitera pas sous mon bureau, il y aura toujours des moments où je préférerais le café à la demi-heure, parce qu'une partie de moi  pense toujours avoir une autre demi-heure devant elle. «Vous avez plus de temps que vous ne le pensez» est le slogan de 168 Hours. Mais, en réalité, pour véritablement saisir la gestion du temps, je dois assimiler le principe inverse: j'ai moins de temps que je ne le pense. C'est encore plus bouddhiste que je ne le croyais: pour tirer le maximum de chaque minute, pour totalement profiter de chaque seconde, chaque jour, nous devons accepter n'avoir qu'un stock limité de minutes et de secondes à notre disposition.

Nous sommes tous en «tort»

Mon incapacité à le faire explique pourquoi même le meilleur des livres de gestion du temps (et 168 Hours en est un bon) ne fonctionnera jamais sur moi. Comme pratiquement tout le monde, je sais que je suis en «tort». Nous savons –si ce n'est sans précision, du moins c'est avec certitude– que nous perdons du temps. Je sais qu'il y a une différence entre les choses que je veux faire et les choses que j'ai à faire. Mais qu'importe le nombre de livres et d'articles de magazines sur une meilleure utilisation de notre temps que nous empilerons, nous continueront nos pertes et nos gâchis, parce que nous aimons croire avoir tout le temps qu'il nous faut. Nous voulons imaginer avoir à notre disposition des réserves infinies d'heures, de minutes et de secondes pour que même On a échangé nos mamans semble une façon attrayante de les passer, et c'est une illusion sans laquelle je ne pourrais vivre.

168 Hours a réellement changé ma vie, comme l'ont fait la majorité de ces livres. Même le plus débile d'entre eux m'a donné un mantra que j'utilise au quotidien. Si cela demande moins de deux minutes, je le fais tout de suite. (Un million de lecteurs de S'organiser pour réussir, y compris John Dickerson de Slate, reconnaîtront celui-là.) Je ne réfléchis jamais à quel moment nous devons quitter la maison, mais je pense au temps que nous prenons pour charger la voiture (parce que quatre enfants en bas âge ne le font pas instantanément). Je vois déjà ce qui me restera de Vanderkam: je suis propriétaire de mon temps. Donc si j'ai quelque-chose à faire, je le fais, au lieu de m'embourber dans la misère du multi-tâche. En soi, cela vaut toutes les heures passées à la lecture, au suivi et à l'analyse.   

Mais ce dont j'ai réellement besoin, c'est du processus en lui-même. Examiner mes jours et mon temps est ma façon de méditer sur ce que je suis et ce que je veux faire de ma vie. L'invite de 168 Hours est celle d'une rapide mise au point spirituelle. «Est-ce que nous nous consacrons assez à ce qui est le plus important à nos yeux?» est une question que tout un chacun se pose de temps en temps. Certains se la posent à l'église, d'autres lors du Savasana à la fin d'une séance de yoga. Des millions d'Américains de type A, tous dresseurs de listes et contrôleurs d'horloge, la déguisent sous la forme d'une gestion de leur temps. Mais la véritable question est la même pour tous: nous sommes là, et puis nous n'y sommes plus. Comprendre ce qui se joue entre les deux demande bien plus que quelques heures.

KJ Dell'Antonia

Traduit par Peggy Sastre

Photo: Alice au Pays des Merveilles

KJ Dell'Antonia
KJ Dell'Antonia (1 article)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte