Monde

Bonnes et mauvaises nouvelles d’Afghanistan

Fred Kaplan, mis à jour le 20.07.2010 à 7 h 38

Les succès de Petraeus ne serviront à rien si Karzaï ne se lance pas dans de vraies réformes.

Un soldat américain regarde le coucher du soleil depuis l'avant-poste militaire

Un soldat américain regarde le coucher du soleil depuis l'avant-poste militaire de Terra Nova dans la vallée d'Arghandab au nord de Kandahar REUTERS/Bob Strong

Deux nouvelles en provenance d’Afghanistan indiquent quelle pourrait être la marche à suivre dans cette guerre et ce qui ne fonctionne définitivement pas.

La bonne nouvelle, rapportée mercredi par le Washington Post, est que le général David Petraeus, en poste depuis tout juste deux semaines à la tête des forces américaines, a convaincu le président Hamid Karzaï de le laisser mettre sur pied des forces locales sur tout le territoire, afin de servir de rempart face aux Talibans. C’est un pas décisif, bien plus décisif qu’il n’y paraît de prime abord.

 La mauvaise nouvelle, relayée dans un article publié le 13 juillet dernier par le Wall Street Journal est que l’approche des autorités américaines dans l’aide qu’elles offrent au peuple afghan, point essentiel dans la stratégie de contre-insurrection voulue par l’administration Obama, semble totalement erronée.

Commençons par la mauvaise nouvelle.

Selon Yaroslav Trofimov, auteur de l’article publié dans le Wall Street Journal, un vaste projet de développement qui prévoit la remise en service et la modernisation de la centrale hydroélectrique de Kajaki, dans le sud de l’Afghanistan pour lequel les Etats-Unis ont déboursé plus de 100 millions de dollars, est en train de se retourner contre eux.

Les Talibans récoltent les fruits des projets américains

 Le projet consistait à doubler la capacité de production de la centrale, à destination, pour l’essentiel, de la province du Helmand, où les troupes américaines sont engagées depuis longtemps contre les insurgés talibans. L’idée de départ était qu’en améliorant les conditions de vie des Afghans (en leur fournissant de l’électricité de manière plus fiable), ces derniers se montreraient plus enclins à appuyer le gouvernement afghan (au nom duquel l’investissement a été effectué) et qu’ils s’éloigneraient des Talibans. Les Afghans réaliseraient alors que les Talibans ne sont pas en mesure de subvenir à leurs besoins.

 Oui mais voilà: les Talibans contrôlent de larges portions de la province, et la majorité du réseau électrique. Ils vont donc, tous les mois, relever les compteurs en faisant du porte-à-porte et utilisent l’argent ainsi récolté pour financer leur guerre contre les Etats-Unis.

 Pire: les Talibans récoltant l’argent des factures (tout en coupant parfois le courant à certains pour le rediriger vers des maisons dont les occupants se montrent plus coopératifs), ce sont eux qui se voient attribuer tout le crédit pour ce retour de l’électricité. Ou, comme l’indique le Wall Street Journal dans le titre de son article : «Les Etats-Unis reconstruisent une Centrale électrique –les Talibans en récoltent les fruits.»

 Mais cette histoire n’est pas seulement cruellement ironique. Les conséquences imprévues du projet de Kajaki reflètent une faiblesse endémique de l’approche américaine visant à subvenir aux «besoins de première nécessité» des Afghans -et même deux faiblesses.

La première de ces faiblesses est la tendance des agences américaines travaillant dans le Tiers Monde à considérer que le développement va de paire avec des projets pharaoniques. Cette vision est inappropriée dans des pays où des insurgés sont actifs, car ces derniers peuvent alors détourner les ressources produites à leur propre profit; la source d’énergie étant lointaine, les populations locales ne la considèrent pas comme leur bien et ne pressent pas pour la défendre (si tant est qu’ils le puissent). Si des coupures de courant se produisent (parfois en raison de ponctions des insurgés), c’est le gouvernement qui est montré du doigt.

Les représentants civils et militaires américains débattent de ce sujet depuis des mois, nous rapporte le Wall Street Journal. Les officiers considèrent que de petits groupes électrogènes alimentés par de l’essence seraient plus adaptés. Les responsables civils avancent quant à eux le fait que l’électricité produite par de grosses centrales, comme celle de Kajaki, est bien moins coûteuse : 3 cents le kilowatt/heure, contre 45 cents pour les groupes électrogènes.

Cette dispute fait penser à la vieille histoire de l’ivrogne qui, ayant perdu ses clés dans le caniveau en pleine nuit, va les chercher sous le lampadaire, parce que le trottoir est éclairé. Il est certes plus facile de chercher sous le lampadaire; mais les clés ne s’y trouvent pas. Les grosses centrales électriques sont certes moins coûteuses, mais ce n’est pas ainsi que l’on mettra les Talibans en échec, pas plus qu’on ne gagnera le soutien du peuple afghan.

Besoin de justice

 La seconde faiblesse est encore plus préoccupante. Comme Andrew Exum, analyste au Center for a New American Security (et ancien officier des forces spéciales ayant combattu à de nombreuses reprises en Afghanistan), l’a récemment évoqué, les aides sociales servent l’insurrection autant si ce n’est plus que la contre-insurrection.

 Pour dire les choses autrement: peut-être avons-nous une idée totalement erronée des besoins réels de la population afghane. David Kilcullen, ancien conseiller du général Petraeus et auteur de Counterinsurgency ainsi que d’autres ouvrages et articles remarqués sur le sujet, pense que ce que les Afghans veulent avant tout, et que les Talibans sont bien plus à même de leur fournir que le gouvernement afghan : c’est la justice.

 Dans chacun des bastions qu’ils contrôlent, les Talibans ont installé une cour de justice; ils délivrent également des contrats de propriété et ont même installé des bureaux de médiation où les habitants peuvent faire part de leurs griefs et recevoir une réponse.

 «Il n’y a rien de comparable dans le système gouvernemental actuel» écrit Kilcullen.

«Si vous entrez dans un bureau de police pour porter plainte, les agents vous passeront à tabac pour avoir osé les déranger. Si vous tentez de traîner quelqu’un en justice, il vous faudra attendre des mois pour que le jugement soit prononcé, généralement en faveur de celui qui aura fourni le plus gros bakchich. Les procès des Talibans durent une demi-heure, on peut y accéder sans frais de justice et les forces locales se chargent de faire respecter le jugement.»

Certes, la justice des Talibans ne fait pas toujours dans le détail, mais elle est rendue rapidement et concourt à restaurer un sentiment d’ordre. Kilcullen considère que le facteur qui pourrait décider de l’issue du conflit est la capacité du gouvernement à égaler les Talibans dans ce domaine.

En d’autres termes, comme il l’a écrit plusieurs fois, le problème n’est pas que nous sommes battus militairement, mais bel et bien politiquement.

C’est pourquoi les représentants américains sont à ce point préoccupés par la corruption au sein du régime de Karzaï, dans les districts provinciaux, au sein de la police et dans tout l’appareil d’Etat. L’objectif n’est pas tant de moraliser le système ou de bâtir une démocratie que d’asseoir sa légitimité : un lien entre le peuple et le gouvernement. Sans ce lien, aucune campagne militaire de contre-insurrection ne peut réussir, quelles que soient la qualité des soldats ou des plans des généraux qui la livrent.

Une bonne nouvelle : la création d’une police locale

C’est précisément pour cette raison que cette autre nouvelle est pleine de promesses. le président Karzaï a finalement accepté que le général Petraeus forme des forces de police locale sur tout le territoire de l’Afghanistan.

Selon Rajiv Chandrasekaran et Joshua Partlow, reporters du Washington Post, Karzaï a commencé par rejeter la proposition, craignant que la montée en puissance de milices et de seigneurs de la guerre ne fragmente encore le pays. Bien que Karzaï ne l’ait pas évoqué explicitement, de telles forces pourraient également réduire le pouvoir de son régime et de ses bons amis. Il l’a approuvée après que Petraeus a accepté d’officialiser les liens entre les forces de police locales et le gouvernement national par le biais du port d’un uniforme, d’un serment, et d’une solde reglée par le Ministère de l’intérieur (naturellement alimenté par les gouvernements de l’OTAN).

Les polices locales, entraînées et au moins en partie encadrées par des hommes des forces spéciales américaines, seront sans doute mieux considérées par les populations locales, précisément parce que les hommes qui les composeront seront majoritairement issus de ces mêmes populations. La méfiance dont les populations font preuve à l’égard de la police nationale afghane est la conséquence de la méfiance dont les populations font preuve à l’égard du gouvernement. Le plan a été conçu d’après un programme baptisé Force de Protection Publique Afghane, mis en place depuis un an environ dans la province de Wardak et qui, selon les rapports, s’est avéré plus efficace que la police nationale dans la lutte contre les insurgés. Un représentant des autorités militaires américaines, cité dans l’article du Post décrit ces forces locales comme une « community watch [NdT. organisation qui regroupe les honnêtes citoyens d’un quartier et aide la police en signalant les crimes ou en effectuant des patrouilles de « sensibilisation au respect de la loi »] sous stéroïdes ».

C’est un début. Si les insurgés sont finalement vaincus, finissent par se disperser ou par s’intégrer dans le nouvel Etat, les agents de cette stratégie de contre-insurrection ne pourront qu’être des Afghans.

 Fred Kaplan

Traduit par Antoine Bourguilleau

Fred Kaplan
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