Monde

L'URSS en arrière-plan

Daniel Vernet, mis à jour le 06.07.2011 à 10 h 46

La condamnation de deux organisateurs d'une expo d'art contemporain en Russie montre à quel point Moscou n'a pas réglé son passé soviétique.

Happening du collectif Voina (Guerre) à l'ouverture du procès Samodourov/Erofeie

Happening du collectif Voina (Guerre) à l'ouverture du procès Samodourov/Erofeiev, en 2009 à Moscou. REUTERS/Thomas Peter

Le procureur avait demandé trois ans de camp. Ils s’en sortent avec une amende totale de 9.000 €. On serait tenté de saluer la clémence du verdict si l’histoire n’était pas rocambolesque et significative du conformisme étroit dont la Russie n’arrive pas à se débarrasser. Iouri Samodourov et Andreï Erofeiev ont été condamnés par un tribunal de Moscou à l’issue d’un procès commencé il y a deux ans et après soixante jours d’audience, pour avoir organisé en 2007 une exposition intitulée «Art interdit».

Samodourov était alors le directeur du musée Sakharov qui a accueilli les tableaux, Erofeiev, spécialiste de l’art contemporain à la galerie nationale Trétiakov, chassé en 2007, en était le commissaire. Leur crime : avoir exposé des œuvres que les musées officiels refusaient à cause de leur côté «subversif». Qu’on en juge : une femme nue se douchant au pétrole sous le slogan «Vive la Russie!». Une icône où la silhouette de la Vierge Marie et de l’enfant Jésus est noire de caviar. Mickey Mouse à la place du Christ sur la croix, etc.

Intention criminelle

Afin de symboliser la censure et en même temps éviter une provocation trop évidente, de grands panneaux blancs dissimulaient les tableaux, visibles seulement si, monté sur des tabourets, on collait son œil à des petits trous percés à deux mètres de hauteur. D’ailleurs la quasi-totalité de la centaine de témoins à charge qui ont défilé à la barre du tribunal de Moscou a reconnu qu’elle n’avait pas vu les tableaux.

Cela n’a pas empêché l’Eglise orthodoxe, les groupes d’extrême droite et  les populistes de Narodny Sobor (Le concile populaire) de crier au scandale et au blasphème contre la Sainte Russie. Narodny Sobor a porté plainte contre Samodourov et Erofeiev en s’appuyant sur l’article 182 du code pénal qui punit «l’incitation à la haine» et «le dénigrement de la dignité humaine». Les juges de Moscou, qui ont décelé dans l’exposition un «vocabulaire grossier» et une «intention criminelle», lui ont donné raison.

Ce verdict est une triple démonstration. Il montre d’abord que dans la Russie post-communiste la censure est toujours à l’œuvre. On peut y condamner des artistes pour non-conformisme comme au temps de l’Union soviétique, quand de bien modestes expositions étaient brutalement fermées par la police ou démolies à coup de bulldozers.

Bras séculier du dogmatisme

Les mauvaises habitudes ne se perdent pas facilement. La différence, c’est qu’aujourd’hui le pouvoir cache ses méfaits derrière une vague révérence à l’Etat de droit. La justice, officiellement indépendante mais en fait aux ordres du Kremlin, est le bras séculier du dogmatisme.

Privée de l’idéologie communiste – et c’est le deuxième enseignement de ce procès, la Russie contemporaine s’est retournée vers l’orthodoxie comme religion d’Etat. L’Eglise orthodoxe a retrouvé son rôle de soutien et de protecteur du pouvoir politique. Sous la tutelle de ce duo Eglise-Etat se multiplient les groupuscules radicaux défenseurs de la pureté slave, hostiles à tout ce qui vient d’ailleurs et d’abord de l’Occident, pourfendeurs des démocrates, des libéraux, des juifs…

Ces extrémistes de droite avaient promis de se faire justice eux-mêmes pour le cas où Samodourov et Erofeiev n’auraient pas été condamnés. Et ils ne parlent pas en l’air. Deux militants des droits de l’homme ont été tués en pleine rue à Moscou par des «hooligans».

Les embarras de Medvedev

Faut-il attribuer le verdict à l’influence du Kremlin? C’est la troisième question que pose le jugement. Le tribunal n’a pas suivi les réquisitions du procureur, signe que le pouvoir était embarrassé par ce procès. Après avoir soigneusement évité de se prononcer, le ministre de la Culture, Alexandre Avdeev, ancien ambassadeur à Paris, avait fini par considérer que l’exposition appelait un jugement éthico-moral plus que juridique. L’idéologue du Kremlin, inventeur de la «démocratie contrôlée», Vladislav Sourkov, auteur lui-même sous un pseudonyme d’un roman policier, «Proche de zéro», dévastateur sur la situation de la Russie, désapprouvait en privé la chasse aux artistes.

Mais ce proche à la fois de Vladimir Poutine et de Dmitri Medvedev s’était bien gardé de s’exprimer publiquement. Le président Medvedev, qui cherche à améliorer à l’extérieur l’image de son pays et prêche à l’intérieur la bonne parole de l’Etat de droit, n’a aucun intérêt à la montée de l’obscurantisme. Mais a-t-il la force de l’empêcher?

Daniel Vernet

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